L’Art contemporain est-il totalitaire ?

Comment l’Art dit « contemporain », à coups de provocations et de transgressions, est parvenu à s’imposer comme un art officiel, d’essence totalitaire. Une opinion libre sur l’art d’aujourd’hui.

Par Johan Rivalland.

Christine Sourgins, historienne de l’art et esprit indépendant, est notamment connue pour ce courageux essai, qui vient d’être réédité en 2018. Un essai critique sur ce que l’on appelle l’Art contemporain, dont elle dénonce les mirages et vacuités.

Le terme « Art contemporain » lui-même résulte, selon elle, d’une manipulation de langage, qui vise à rendre dominante une partie de l’art vivant, s’en prétendant la totalité. À ne pas confondre avec l’Art moderne, qui en est d’une certaine manière l’antithèse, bien qu’il tienne de lui (et qu’il a détrôné). En réalité, nous dit Christine Sourgins :

Il désigne, à partir des années 1960, une catégorie esthétique, un genre, voire un label : c’est aujourd’hui l’esthétique dominante reconnue par les instances culturelles officielles.

L’auteur entend surtout montrer, à travers cet ouvrage, en quoi cet art est d’esprit totalitaire, prônant la rupture avec tout ce qui a précédé, et en quoi il repose davantage sur le « faire-savoir » que sur un « savoir faire ».

Changer la société

Bien qu’Art moderne et Art contemporain ne soient pas assimilables, il existe une continuité entre eux, dans une volonté de changer la société, leur rôle étant comparable à celui d’un cheval de Troie. Le premier, montre Christine Sourgins, ayant trouvé des alliés dans les grandes utopies du XXème siècle, dès la révolution bolchevique. Le grand schisme artistique, lui, date de 1917 et la rupture engagée par Marcel Duchamp et le mouvement Dada, à travers son urinoir en porcelaine, objet de scandale à l’époque, créant un art conceptuel, dénué de toute visée esthétique.

Désormais, l’artiste n’est plus reconnu pour son œuvre, mais c’est le statut d’artiste qui permet de faire œuvre. Celui-ci étant désigné par le milieu artistique dominant. Provocation, détournement, ou dérision, deviennent des outils au service d’une déstabilisation générale de la société, d’une destruction de l’ordre établi, présumé d’essence bourgeoise. L’artiste se fait militant et cherche à pervertir l’art, cherchant ainsi à détruire le passé. La séparation avec l’avant-gardisme d’un Mathieu ou d’un Picasso, par exemple, se mesure par la fin du caractère positif de la modernité, pour le remplacer par une post-modernité où tout se vaut, tags et fresques romanes, et où il n’y a plus d’Histoire.

Agressivité, régression, nihilisme, destruction, transgression, ou encore absurdité, s’entremêlent pour susciter l’irrationnel et la déraison, à travers des œuvres morbides (dévorer des fœtus humains, rouler sur l’autoroute à contresens, etc.).

C’est donc au cours des années 1960 que l’Art contemporain devient majoritaire et s’internationalise. En France, critiques d’art (au premier rang desquels Pierre Restany) et artistes (à l’image du groupe BMPT, pour Buren, Rosset, Parmentier et Toroni, qui visent à purifier l’art de toute émotion en créant un art minimaliste) se coalisent pour rejeter l’art en tant qu’opium au service de la bourgeoisie dominante.

L’ouverture du Centre Pompidou en 1977, puis surtout le quasi-triplement des crédits consacrés aux arts plastiques entre 1981 et 1983, vont faire régner partout l’Art contemporain en maître, grâce aux collusions évidentes entre le système commercial des galeries et les filières officielles de l’État. Ce qui se double, en outre, d’une disqualification des artistes plus traditionnels, traités au mieux de passéistes. Tandis que l’intolérance règne à l’égard de toute tentative de critique, rangée aussitôt sous le seau de la persécution ou de l’obscurantisme.

Consacré comme Art citoyen dans les années 1990, après la Chute du Mur de Berlin, qui risquait de l’affaiblir, il passe alors maître dans la manipulation des visiteurs des expositions et tente de revêtir une dimension sacrée.

Une rupture avec l’art

Fini, donc, l’idée de « beaux-arts ». Il s’agit de faire table rase du passé (ou plutôt de le « dénaturer », montre l’auteur), de s’extraire du fardeau de la représentation, de refuser toute forme d’évaluation, d’engager la rupture entre la forme et le sens, ainsi qu’avec la temporalité, le discrédit étant jeté sur toute la culture antérieure et la notion d’éternité, de même que toute forme de transcendance. Un présent-prison, selon Christine Sourgins, qui y voit une sorte de régression vers la temporalité animale. Avec la limite inhérente qui est celle d’un art hautement répétitif, se condamnant ainsi, par nature, à l’échec. Un univers du vide ou du « n’importe quoi », défini ainsi dès l’origine :

Duchamp se refusant à devenir « bête comme un peintre », exit donc le fardeau de la représentation. Dehors aussi : l’Intériorité, l’expression, la subjectivité (dans le sens d’émotion) ; mais aussi : le travail, le savoir-faire, le talent, l’œuvre unique, « originale ». Congédions aussi la beauté et toute dimension métaphysique (« Il n’y a pas de solutions, disait Duchamp, parce qu’il n’y a pas de problèmes »).

En lieu et place, que « d’œuvres » plus ridicules ou absurdes les unes que les autres (permettez-moi ce jugement personnel). Il faut lire le livre de Christine Sourgins pour en avoir tout un tas d’exemples plus extravagants les uns que les autres.

Mais surtout (car, après tout, à chacun ses goûts), on enrage en découvrant le type « d’œuvres » que des organismes comme le Fonds national d’art contemporain, entre autres, peut acquérir au nom de l’État français et des contribuables. Ainsi que toutes les collusions qui existent, dont on se doute de l’existence, mais dont on est effaré de découvrir les réalités. Et sans oublier le lot de scandales plus incroyables les uns que les autres, ayant pour origine l’idée à la mode du caractère réactionnaire de la défense du patrimoine. À vous donner le tournis.

Un « art » totalitaire

L’auteur montre ensuite comment l’Art contemporain s’est étendu à tout, allant même jusqu’à revendiquer d’être tout. Orphelin des grandes utopies du XXème siècle, il a remplacé celles-ci par une forme de totalitarisme bien plus insidieuse : le relativisme.

Désormais, tout se vaut. Et dès lors, tout est permis… jusqu’à l’écœurement. Nominalisme et perte des identités conduisent à la perte du sens. L’Art contemporain se pare des attributs de l’incontestable et de l’incontesté, subvertissant la beauté et l’harmonie pour leur substituer l’outrance et des formes perverses de nihilisme, allant jusqu’à l’abjection. Sans aucune limite, ni religieuse, ni sur Auschwitz et les camps de la mort (et sans qu’ils soient soupçonnables de faire autre chose que dénoncer le Mal, même si l’œuvre elle-même est livrée à l’état brut, sans explication permettant de le comprendre). Et où la scatologie, bien sûr, continue de trôner en bonne place, comme la sexualité ou l’art du scalpel, pour ne pas parler d’autres horreurs à vomir que je n’oserai même pas évoquer ici. Et dont on peut imaginer jusqu’où cela pourrait dériver. Surtout lorsqu’on découvre avec stupéfaction que, sous couvert de dénoncer l’eugénisme, la fascination qu’il semble toutefois susciter va jusqu’à aboutir à la création de monstres bien réels.

Le dit « Art », décidément sans limites, s’aventure même jusqu’au non-droit (parfois même avec la caution de l’État), l’exploitation humaine, et pire encore les frontières de la pédophilie, les rêves d’infanticides, ou la nécrologie. Certains allant même jusqu’à qualifier les attentats du 11 septembre 2001 de « la plus grande oeuvre d’art qu’il y ait eu dans tout le cosmos » (Stockhausen).

Déjà, les propos controversés de certains artistes tels que Marguerite Duras, Aragon ou André Breton, entre autres, étaient plus ou moins acceptés par une certaine intelligentsia, sous prétexte de défense d’une soi-disant liberté de la culture (mais on sait que tout dépend de quel bord politique on se situe…).

Des formes d’impunité d’autant plus préoccupantes et scandaleuses que bon nombre de ces délires multiples, dont nous ne venons de n’en évoquer que quelques-uns, sont subventionnés par l’État, qui se trouve ainsi complice en légitimant des messages d’artistes qui peuvent très bien revêtir un caractère d’incitation, le « dernier cri en art » étant l’assassinat.

L’État culturel

C’est pourquoi Christine Sourgins s’intéresse ensuite au rôle de l’État dans la culture, le cas français étant très emblématique d’un système hautement bureaucratique et fonctionnarisé, où une sorte de petite caste sans contre-pouvoir se coopte pour mieux concentrer tous les efforts sur l’Art contemporain, écartant sans vergogne tout ce qui ne s’y apparente pas.

L’auteur établit un rapprochement avec les mécanismes à l’œuvre dans le conte d’Andersen Les Habits neuf de l’Empereur, l’art officiel se répandant partout selon les mêmes principes, les choix des municipalités, écoles, conseils généraux, musées, espaces culturels, lieux de patrimoine, bibliothèques et médiathèques, écoles d’art (où le conditionnement assure le renouvellement), étant orientés par la peur du ridicule face au prestige des experts et de l’État pourvoyeur de subventions, qui y apporte bien sûr sa caution, à la fois morale et financière, tout en pratiquant une opacité stupéfiante et consacrant les artistes avant le public, détruisant totalement les mécanismes naturels du marché de l’art. Même les collectionneurs privés ont intérêt à se ranger derrière cet art officiel absolutiste, tant les collusions sont prégnantes.

Tout un univers nous est alors décrit, où artistes-fonctionnaires officiels – une minorité – courtisent habilement des commissions ou autres entités diverses chargées d’acheter les œuvres avec l’argent du contribuable, tandis que des milliers d’autres artistes non reconnus par le système ou qui lui résistent vivotent avec le RMI. Un système schizophrène où certains tentent de faire vivre leur art tout en tâchant de se conformer suffisamment aux diktats de l’art officiel pour pouvoir espérer simplement exister.

Puis Christine Sourgins se livre à une critique des choix hasardeux effectués depuis plusieurs décennies en matière de politique culturelle et d’accès à la culture depuis Malraux, puis Jack Lang où, sous prétexte de démocratiser la culture, on en est venu à pratiquer la démagogie. Avec pour effet, à rebours des théories bourdieusiennes, d’amoindrir les chances d’accès des classes défavorisées à une culture digne de ce nom. Une crise de la transmission doublée d’un relativisme portant les masses à « se distraire à en mourir ».

La manipulation du spectateur

Prétendant presque inventer un nouvel humanisme, l’Art contemporain s’impose partout, de l’école maternelle ou primaire aux écoles d’art, comme dans toutes les franges de la société, tentant d’instaurer un nouvel ordre mental où la liberté d’expression revêtirait des formes inédites et peu conventionnelles, tout en subvertissant le spectateur, via divers procédés que l’auteur passe en revue. Avec argumentaires à l’appui, au cas où il vous prendrait l’envie de venir mettre en doute leur bien-fondé.

Et, comme si cela ne suffisait pas, la sacralisation s’empare de l’art contemporain, qui s’adonne à de nouveaux rituels, non sans subvertir le christianisme au passage, pour mieux occuper la place de nouveau rédempteur d’inspiration athéiste.

En somme, conclut Christine Sourgins, l’Art contemporain se veut une contre-culture d’essence conceptuelle, contextuelle et pulsionnelle, qui vise à détruire l’enracinement. Au lieu de chercher à accomplir la condition humaine, elle oscille au contraire entre « la destruction de la construction et la construction de la destruction », de manière à nous en libérer. Loin de privilégier la dynamique du progrès, elle vise par la transgression à conforter l’idée que la violence serait fondatrice du fait humain. Agression, régression et annihilation deviennent les maître-mots de ce relativisme revendiqué qui vise à subvertir les esprits et devenir un art total, hégémonique. Sous des dehors protéiformes de postulat de liberté, se dissimule une essence mortifère aux visées totalitaires et aliénantes, qui conduit aux méandres de la servitude volontaire. Construction contre laquelle Christine Sourgins appelle à avoir un esprit de résistance.

Remarque : Le présent essai est suivi d’une « Brève histoire de l’Art financier ou L’Art est-il une marchandise comme une autre ? » que je ne présenterai pas ici, de manière à ne pas surcharger une présentation déjà longue. Une raison de plus pour se procurer cet important livre.

 

Christine Sourgins, Les mirages de lArt contemporain, La Table Ronde, mai 2018, 320 pages.