La culture en péril ? (épisode 3)

Pourquoi lire ?

Et si les livres, la lecture, l’esprit de solitude, étaient des éléments en voie de disparition ou d’anéantissement ? Aujourd’hui, une question toute bête : « Pourquoi lire ? » par Charles Dantzig.

 Par Johan Rivalland.

Pourquoi lire de Charles DantzigAprès les nombreuses questions que nous avons eu l’occasion de nous poser au sujet  de la fragilité du livre, de son devenir, mais aussi de son sort lié à celui de la liberté, à travers les idées qu’il permet de véhiculer et son caractère de mode d’expression à part entière comme parfois de mémoire, face notamment à tous les ennemis de la liberté, puis ceux qui veulent le détruire, réprimer, voire effacer toute trace du passé, poursuivons notre itinéraire avec une question en apparence plus légère, presque innocente, mais non moins fondamentale : pourquoi lire ?

Petite visite guidée, à travers l’ouvrage passionnant de Charles Dantzig, véritable ode à la lecture, susceptible d’engager la réflexion, mais aussi qui peut être un excellent support pour susciter le débat.

 

Lire, une activité exigeante

C’est une belle réflexion, tout à la fois enthousiasmante et exaltante, que cet hommage rendu par Charles Dantzig à la lecture.
Une évocation non dénuée d’humour et de légèreté, par-delà la diversité des situations, des lieux ou des causes.

Avec aussi quelques travers. Car si l’auteur entend dresser l’éloge de la lecture et distinguer plusieurs degrés de lecture ou dans les lectures, tout en déplorant l’ignorance, il n’en sombre pas moins par moments dans le mépris, voire la condescendance, lorsqu’il observe par exemple ne jamais voir de gens, ni sur une plage, ni au bord d’une piscine, dans un avion, un train ou un jardin de campagne, lire ce qu’il appelle « un grand livre ». Ou pire, dans ses jugements à l’égard de ceux qui ne lisent pas ou peu, qu’il rassemble, au mieux, dans ce qu’il appelle le « grand public », c’est-à-dire ceux qui lisent moins de cinq livres par an.
Quelques tentations, malheureusement aussi, à effectuer (même si très peu) de petites allusions à des questions bassement politiciennes, ce qui ôte à l’intemporalité de son écrit.

Ainsi, on alterne les moments où l’on peut adhérer agréablement aux idées de l’auteur ou apprécier la présentation originale et évocatrice qu’il fait des livres et de la lecture et les moments où, à l’inverse, on peut le trouver injuste ou excessif.

Pour ce dernier cas, je citerai le passage suivant (qui est cependant loin d’être le plus dur, mais qui me paraît assez représentatif de ces quelques excès, encore qu’il y ait des éléments pas inintéressants dans cet extrait, mais dont la forme mériterait d’être atténuée et le fond discuté) :

« Il y a des moments où cela arrange le lecteur de se croire passif. C’est quand il n’aime pas. Seulement, ce n’est pas parce qu’on n’aime pas qu’on a raison. Le lecteur oublie souvent que, quand il reproche quelque chose à un auteur, c’est peut-être lui le responsable. Il peut avoir lu dans de mauvaises conditions. Être de mauvaise humeur. Ne pas réellement lire, mais chercher à conforter des préjugés. Il ne le pense jamais. C’est toujours l’auteur le coupable. Or, parfois, il faut le dire, il se peut que le lecteur soit moins fin que l’auteur ».

Tel quel, cet extrait ne vous parlera sans doute pas vraiment. Mais replacé dans le contexte du livre, je trouve qu’il est assez caractéristique d’une forme d’esprit de l’auteur, qui éprouve par moments du mépris tour à tour pour des types de lecteurs, les non-lecteurs, les petits lecteurs, les lecteurs régressifs (par exemple les lecteurs adultes d’Harry Potter, qui pratiquent « l’arriération volontaire »), les personnes qui défendent une carrière en entreprise ou s’intéressent au CAC 40, les écrivains ratés, les journalistes (ou du moins sans doute la plupart d’entre eux), etc.

C’est s’assimiler lui-même à toutes ces personnes de tout milieu que j’observe considérer leur domaine de prédilection comme une sorte de centre du monde, où tous les autres ne seraient que des incultes ou des gens en dehors des réalités. À l’instar des professionnels en entreprise, qui ont souvent un air amusé à l’égard des autres professions, qui ne seraient pas dans la réalité (même s’il y a parfois du vrai), ou des enseignants, qui se prétendent souvent détenteurs du savoir (ce qui n’est pas toujours exact et qui fait bien peu de cas de ce que peuvent vraiment connaître de multiples autres catégories de gens), ou de tant d’autres encore.

Un sentiment d’éternité

Heureusement, il y a aussi, et c’est ce qui l’emporte, les moments de grâce, où l’auteur évoque la lecture d’une manière qu’un passionné de lecture ne renierait pas. Comme dans l’extrait suivant :

« Lorsqu’on lit, on tue le temps. Pas dans le sens « passer le temps », ça c’est quand on lit en bâillant pour vaguement occuper un après-midi à la campagne, non, mais quand on fait une lecture sérieuse, une lecture où on est absorbé par le livre. Elle donne l’impression que le temps n’existe plus. On a même, confusément, une sensation d’éternité. Voilà pourquoi les lecteurs sortant de leur livre ont un air de plongeur sous-marin, l’oeil opaque et le souffle lent. Il leur faut un moment pour revenir au temps pratique. Et voilà pourquoi les grands lecteurs ont le sentiment d’être toujours jeunes. Ils n’ont pas été usés de la même façon par un emploi du temps, c’est-à-dire un temps employé à autre chose qu’à obéir au temps commun. Même à cent ans, ils meurent jeunes. Chaque nouvelle lecture a été une plongée dans un bain frais, un moment où on a, pas tout à fait illusoirement, vaincu le temps ».

Un livre qui parlera aux grands lecteurs. Un petit plaisir à s’offrir, qui permet de partager ce que l’on aime, de retrouver ce que l’on ressent.
Une petite réflexion, légère et sérieuse à la fois, plaisante et évocatrice.

Je n’irai pas plus loin, pour cette fois, dans la présentation. Je préfère vous laisser découvrir tout le charme de cette lecture et de ce questionnement. À noter qu’en cliquant sur le lien ci-dessous, vous pourrez aussi découvrir les impressions d’autres lecteurs sur ce livre, parfois tout à fait stimulantes et passionnantes.

Prochains volets : qu’est-ce que l’esprit de solitude ? En quoi est-il lié à notre sujet sur la puissance de la lecture et ce sentiment sublime, précieux et indispensable de liberté ?

D’ici-là, bonnes lectures !