Quand le Roundup tourne au vinaigre

Mike Mozart Roundup monsanto (CC BY 2.0)

Les substituts au glyphosate ne sont pas tous très naturels ni très efficaces.

Par André Heitz.

Le glyphosate, la matière active des Roundup « classiques », a été appelée dans un article scientifique de 2008 « l’herbicide du siècle ». Comme le désherbage par voie chimique a commencé il y a quelque cent ans (avec des produits tels que l’acide sulfurique sur céréales), autant dire qu’il est le roi des herbicides.

Et, sauf succès de l’activisme, de l’obscurantisme et du suivisme des décideurs politiques, il le sera encore longtemps. Il a effectivement d’énormes qualités qui en ont fait l’herbicide le plus utilisé au monde, particulièrement après l’expiration des brevets y afférents et la baisse concomitante des prix (2000 aux États-Unis d’Amérique).

Et il n’y a pas de successeur en vue. La polémique au sujet d’Osmobio, prématurément déclaré alternative au glyphosate, a baissé d’intensité sans que, apparemment, les choses avancent. Le soubresaut le plus récent semble être un petit article, « OSMOBIO – Une alternative du glyphosate refusée. Les lobbystes auraient-ils encore frappés ? » dans Le petit jardin des écoliers… on ne se refuse rien en matière de bourrage de petits crânes…

Des chercheurs de l’université de Tübingen, en Allemagne, affirment cependant avoir découvert une nouvelle molécule de sucre, le 7-déoxy-sédoheptulose (7dSh), tirée d’une cyanobactérie d’eau douce, qui agirait aussi sur la voie métabolique du shikimate, comme le glyphosate. Mais la demande de brevet insiste sur l’utilisation potentielle en tant qu’antibiotique plutôt que désherbant. Même si cette molécule a un potentiel, il faudra pas mal d’années pour le développement des produits, leur évaluation et leur homologation.

On en reste donc au glyphosate. À large spectre, quasiment total, le glyphosate bloque une voie métabolique qui n’existe que chez les plantes, les algues, les champignons, les bactéries et quelques protozoaires parasites, et non les animaux, ce qui lui confère un excellent profil toxicologique et écotoxicologique (quoi qu’en disent ses détracteurs).

Systémique, à condition de l’aider à pénétrer dans la plante grâce à des surfactants, son action est suffisamment lente pour toucher toutes les cellules, des feuilles aux racines. Pénétrant par les feuilles, adsorbé par les particules du sol et rapidement dégradé, il permet de semer quelques jours après un désherbage.

Un formidable outil agronomique… agro-écologique

Le glyphosate a été un des moteurs d’une formidable révolution agronomique – d’aucuns diraient « agro-écologique » si ce mot-valise n’était pas faussement réservé à des techniques culturales bannissant les pesticides et suscitant pour certaines la nostalgie du bon vieux temps de « la terre qui ne ment pas ». Les bénéfices sont considérables pour l’environnement : ce sont les itinéraires culturaux, portant des noms divers, minimisant voire éliminant les façons culturales et faisant souvent la part belle à une couverture permanente du sol.

Avec l’avènement des plantes transgéniques le tolérant, le glyphosate a acquis une autre dimension : de « total » (détruisant toute la végétation), il est devenu « sélectif » pour ces plantes. Le progrès agronomique – sauf bien évidemment pour les chimiophobes adeptes du désherbage mécanique, voire manuel – peut s’illustrer par la photo ci-dessous, relative à la betterave à sucre aux États-Unis d’Amérique : à gauche les produits utilisés en conventionnel, à droite, le bidon de Roundup. Introduite sur le marché états-unien en 2007, la betterave GM a occupé 95 % des surfaces en 2009. Étonnant ? Non !

Le glyphosate a aussi fait le bonheur des gestionnaires d’espaces, verts ou non, qu’il s’agisse de particuliers, d’entreprises ou d’entités publiques. Les uns peuvent souhaiter des allées « propres », les autres des parkings et aires de stockage sans herbes sèches susceptibles de brûler et de mettre le feu à l’usine ou la cuve de produit pétrolier, les autres encore des trottoirs sans mauvaises herbes finissant par détruire le revêtement.

Mais l’activisme est passé par là

Le sénateur Joël Labbé a l’immense privilège d’avoir donné son nom à une loi qui a banni les pesticides des « espaces verts, des forêts ou des promenades accessibles ou ouverts au public et relevant [du] domaine public ou privé » des « personnes publiques mentionnées à l’article L. 1 du Code général de la propriété des personnes publiques ». Ils sont bannis aussi des espaces privés des particuliers grâce à une interdiction des « usage[s] non professionnel[s] ».

Et grâce à Mme Ségolène Royal, les dates d’entrée en vigueur ont été avancées des 1er janvier 2020 et 2022, respectivement, à 2017 et 2019. Répartissons cependant équitablement les responsabilités de la dysenterie législative et de l’« écologie » punitive et auto-mutilante : ces dispositions ont été adoptées par des majorités de législateurs.

Pour couronner le tout, le président Emmanuel Macron s’en est pris spécifiquement au glyphosate et s’est fait fort de l’interdire pour tous ses usages à l’échéance fin 2021… quoique… « en même temps », il a fini par comprendre qu’il devra faire du « en même temps » pour les usages incontournables et irremplaçables.

Plus de Roundup… mais voici les produits de « biocontrôle »

L’interdiction du glyphosate aura de graves conséquences. La Fondation Concorde a évalué à près d’un milliard d’euros l’impact sur le secteur agricole – déjà largement stressé et en perte de compétitivité – en prenant en compte uniquement les coûts directs et chiffrables. La SNCF utilise de 35 à 38 tonnes et, lorsqu’elle sera privée de glyphosate, son budget pour le désherbage des voies et des abords passera de 30 à 500 millions – 350 millions si elle « dégradait les standards », lire : prenait des risques.

Quant aux particuliers, ils ont le choix de laisser dame Nature prendre le dessus, de se remettre à la binette, d’utiliser des méthodes fort « écologiques » comme l’eau bouillante ou le désherbeur thermique (gare aux brûlures et aux incendies…). Il y a aussi une échappatoire chimique… enfin non…

Comme la plupart des religions, celle de l’« écologie » est experte pour assortir ses interdits d’aménagements et d’exceptions. Et quand elle est adossée à de solides intérêts économiques que nous regrouperons sous le vocable « biobusiness »…

La loi a donc prévu des exceptions pour les « produits de bio-contrôle, [les] produits qualifiés à faible risque [et les] produits dont l’usage est autorisé dans le cadre de l’agriculture biologique » – dès lors qu’ils bénéficient de la mention « emploi autorisé dans les jardins » (EAJ) selon une instruction de la Direction Générale de l’Agriculture et de l’Alimentation.

Et ô miracle, il y a des substances herbicides qualifiées de « produits de bio-contrôle » : l’acide acétique ; des acides gras dont l’acide pélargonique (ou nonanoïque) et l’acide caprylique. Notons que ces substances ne sont pas autorisées en agriculture biologique : l’intégrisme a eu le dessus.

Ô miracle, ces substances sont NA-TU-RELLES ! Mais néanmoins chimiques et pas forcément moins préoccupantes sur le plan de la santé publique et de l’environnement.

L’acide pélargonique, bien qu’existant à l’état naturel, est produit industriellement par scission d’un acide gras en C18, l’huile de tall, un sous-produit du procédé kraft de production de pâte à papier à partir de conifères.

Les Roundup « nouvelle formule » sont arrivés

Et comme dans d’autres domaines – citons l’automobile et ses générations de voitures très différentes gardant le même nom, malgré par exemple le passage de la propulsion à la traction –, nous avons maintenant les anciens Roundup à base de glyphosate (pour ceux qui, bravant la loi, ont fait des provisions) et les Roundup « nouvelle formule ».

Ils sont introuvables dans les jardineries de mon quartier ; dans l’une d’elles, il m’a été affirmé que la démarche marketingn’a pas été appréciée. Il a donc fallu se rabattre sur le site E-Phy de l’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire de l’Alimentation, de l’Environnement et du Travail (ANSES), d’une consultation scandaleusement malaisée. Résultat : on trouve du Roundup PA2 contenant de l’acide pélargonique, une seconde marque du Beloukha ; du Roundup AC et du Roundup AC AT contenant de l’acide acétique.

Avec l’acide acétique, nous faisons un formidable bond en arrière, d’un siècle, puisque l’on reprend le principe du désherbage à l’acide sulfurique… On n’arrête pas le progrès…

Non, ce n’est pas Monsanto

Encore un mauvais coup de Monsanto ? Erreur !

La firme que tant de gens aiment haïr a concédé sa marque en licence pour les produits pour amateurs. Le titulaire de l’autorisation de mise en marché du Beloukha et de ses seconds noms commerciaux, dont Roundup PA2, est JADE Jardin Agriculture. Pour le Roundup AC et AC AT, c’est Evergreen Garden Care France SAS.

Et, dans le commerce, c’est encore plus compliqué. Evergreen vend ainsi un Roundup Rapid Concentré contenant de l’acide pélargonique…

Tout cela fait désordre et on peut se demander si nos autorités n’ont pas fait preuve de légèreté en admettant ces déclinaisons extrêmement trompeuses.

L’utilisateur grugé ?

Les produits à base d’acide acétique ne sont rien d’autre que du… vinaigre (à 60g/L en prêt à l’emploi, un peu plus fort que le vinaigre de cuisine). S’ils sont censés être anodins, il faut tout de même se méfier des projections, notamment dans les yeux. Les appels à la prudence sur les étiquettes du vinaigre ménager, certes plus concentré, devraient nous ramener à la réalité.

Les produits contenant de l’acide pélargonique sont plus préoccupants (fiche de sécurité du Beloukha ici). Meilleurs que les produits à base de glyphosate ? Ce n’est pas sûr. Le rapport de l’Autorité Européenne de Sécurité des Aliments fait état de nombreux domaines pour lesquels l’évaluation des risques n’a pas pu être effectuée, faute de données. Mais la substance n’est-elle pas NA-TU-RELLE, donc sans danger selon les dogmes qui prévalent dans notre monde obscurantiste ?

Il ne faut certes pas peindre le diable sur la muraille (certains acides gras sont utilisés en… additifs alimentaires (E570)), mais nous sommes là devant un cas de « deux poids, deux mesures ».

Au-delà de ces considérations de santé et d’environnement, et de la question de l’emploi trompeur de la marque Roundup, l’utilisateur est confronté à des produits peu efficaces – en témoigne l’essai, assez rudimentaire mais suffisant, de 60 Millions de Consommateurs publié dans son numéro de mai 2019. Et surtout à des produits chers, de par leur prix propre, la surface réduite qu’ils permettent de traiter et la nécessité de traiter à intervalles réguliers pendant la saison.

Mais l’interdiction de l’emploi des pesticides « chimiques » par les particuliers et les collectivités publiques vaut bien quelques sacrifices… Pour désherber, il faut être fou pour dépenser moins…

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