Le glyphosate est-il enfin remplacé par un produit miracle ?

Il semble difficile de trouver un substitut crédible au glyphosate.

Par Christophe de Brouwer.

Cette question me fut posée. Je vais tenter d’y apporter une réponse. Mais avant cela, quelques généralités sur les pesticides de façon à cadrer la réponse.

Les pesticides, désignés parfois produits phytosanitaires ou biocides sont une classe de molécules extrêmement vaste et variée.

Ces termes visent indifféremment les insecticides, les herbicides, les fongicides, les molluscicides, les rodenticides, etc. En matière de toxicité, ils peuvent être très différents les uns des autres.

Au Moyen-Âge, on avait un produit pour tout, les sels d’arsenic. Au XVIIIe siècle ou peut-être avant, on utilisait les feuilles de tabac comme insecticide et notamment pour lutter contre les punaises. Mais c’est bien au XIXe siècle qu’a débuté l’utilisation de pesticides à grande échelle.

Outre la nicotine et l’arsenic, jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, on connaissait le pyrèthre (extrait du chrysanthème) et la roténone (extrait de racines de légumineuses).

Les deux premiers composés sont des toxiques dangereux pour l’Homme, les deux derniers beaucoup moins.

Ce n’est qu’en 1939 que Müeller redécouvrit le DDT, un organo-chloré. Il recevra le prix Nobel à juste titre, ce produit ayant sauvé des dizaines de millions de vies en éradiquant la malaria dans certains pays comme les USA et l’Inde, ou en tout cas les formes pernicieuses et mortelles de la malaria (le tristement célèbre falciparum).

À peu près au même moment sont découverts les organo-phosphorés qui sont des neuro-toxiques extrêmement puissants dans leur formulation d’armes chimiques, évidemment beaucoup moins dans les formulations actuelles que l’on trouve notamment dans nos supermarchés. Leur grand intérêt est d’être rapidement biodégradable, alors que les organo-chlorés sont persistants.

Depuis, les produits phytosanitaires ont connu une expansion en quantité et en diversité tout à fait remarquable, dans leurs usages domestiques, agricoles ou industriels.

Il est clair que leurs avantages ne doivent pas cacher leur toxicité humaine.

Les pesticides visent des voies métaboliques cellulaires essentielles du vivant, comme la synthèse d’acides aminés et de protéines, d’acides nucléiques, des mécanismes cellulaires tels que ceux liés aux cytochromes, la division cellulaire. En théorie, le mieux est qu’ils agissent sur des cibles spécifiques qui ne se retrouvent pas chez les mammifères. Critère que rencontrent des herbicides comme l’atrazine, un poison de la photosynthèse ou le glyphosate, un poison de la synthèse de molécules essentielles par la voie shikimique, spécifique aux plantes.

À l’inverse, la grande majorité des insecticides sont des neurotoxiques qui possèdent une activité variable chez l’humain (organochloré et phosphoré, carbamate, nicotine, pyréthrinoïdes…).

Si c’était aussi simple, nous n’en serions pas aux polémiques actuelles. Mais la toxicologie s’enrichit de multiples voies d’action. Et notamment parmi celles-ci, depuis les années 1980, la notion toxicologique de disrupteurs endocriniens s’est imposé avec force.

On se rappelle les accusations à l’encontre du bisphénol A, un plastifiant que l’on retrouvait dans les biberons en plastique et certains jouets ; interdit depuis, il n’était d’ailleurs pas le seul.

Quasiment tous les pesticides sont des disrupteurs endocriniens plus ou moins efficaces. Mais ce ne sont pas les seuls, loin de là, ils sont en fait très minoritaires à ce niveau-là.

Les disrupteurs endocriniens ont des effets complexes chez l’Homme que je vais résumer en :

  1. atteinte du système reproducteur (liés aux hormones)
  2. mutagène/cancérigène de type promoteur

Entendons-nous bien, nous sommes tous exposés en permanence à des disrupteurs endocriniens et nous ne sommes pas tous devenus stériles et nous ne développons pas tous un cancer. Bien au contraire, notre espérance de vie a toujours tendance à augmenter, comme le nombre d’habitants sur cette planète. Remettons correctement les choses en perspective.

En Europe nous avons connu dernièrement l’interdiction de divers pesticides d’origine soit naturelle, soit de synthèse, comme la roténone (molécule naturelle issue d’une légumineuse), ou le paraquat (qui était fort utilisé dans la culture des pommes de terre), ou le malathion/fenthion, deux organo-phosphorés beaucoup utilisés par exemple pour la conservation des grains en silo, et cela pose un problème aujourd’hui.

Actuellement, nous assistons aux hésitations concernant le glyphosate, (l’ancien Round-Up®, Weedol®…), le produit phytosanitaire le plus utilisé au monde. Stricto sensu, il s’agit d’un composé organo-phosphoré qui ressemble à la glycine, un acide aminé essentiel à la vie, d’où son nom. Mais il ne possède aucune des propriétés toxiques des organo-phosphorés. Sa toxicité personnelle apparaissait en fait assez faible et de ce point de vue, son utilisation raisonnable était un bon compromis.

En 2015, le Centre International de Recherche sur le Cancer, un organisme dépendant de l’OMS, basé à Lyon, a modifié son classement en 2A, c’est-à-dire comme cancérigène probable. En général, ce classement est acquis lorsque tant l’expérimentation animale que l’observation humaine sont concordantes et montrent un effet cancérigène net, avec cependant de façon marginale une ou quelques rares études, répondant évidemment à des critères de qualité, hésitantes et/ou négatives. L’examen de la monographie du glyphosate qui fut publiée lors du reclassement n’apparaît pas conforme à ce schéma général.

Je ne vais pas ici entrer dans la polémique sur cette molécule, chacun peut en examiner les éléments contradictoires par lui-même.

Par contre, ce qui était depuis longtemps en cause n’était pas tant le glyphosate en tant que tel, mais son adjuvant, un surfactant, le POEA, permettant à la molécule de pénétrer dans la plante, et qui s’est révélé être un disrupteur endocrinien franc, contrairement au glyphosate, qui apparaît peu actif de ce point de vue-là.

On ne fait d’ailleurs pas assez attention aux adjuvants, comme par exemple le piperonyl butoxide qui accompagne souvent les pyréthrinoïdes, des insecticides, afin d’en ralentir le métabolisme par l’organisme vivant, sans discrimination !

Revenons enfin au round-up® nouvelle formule. Il n’est pas le seul dans cette formulation. Son composé actif est aujourd’hui l’acide pélargonique, un extrait de géranium qui agit comme défoliant par dessication. Il aurait une toxicité aquatique plus prononcée que son prédécesseur. C’est une molécule naturelle, ce qui ne présage pas de sa toxicité humaine.

Il est moins efficace que le glyphosate, il n’atteint que les feuilles (leur enlève la cuticule protectrice par effet corrosif) et non les racines, ce qui pourrait conduire à une multiplication de son application.

Nous savons que les plantes se défendent en utilisant tout un arsenal de stratégies, le cas échéant par la fabrication de molécules parfois extrêmement toxiques pour l’Homme (la belladone ou la ricine par exemple), dont nous essayons dans certains cas de tirer profit (comme avec les antibiotiques).

La question qui se pose ici est de savoir si le composé utilisé en remplacement du glyphosate, l’acide pelargonique, est toxique pour l’Homme.

On sait qu’il peut être irritant et provoquer des brûlures externes, de l’appareil respiratoire ou digestif, c’est d’ailleurs son mode d’action. On ne s’étonnera donc pas de le trouver impliqué dans certains problèmes inflammatoires, ce qui est assez banal pour toute une série de produits. On trouve d’ailleurs un de ses composés (PAVA) dans des sprays récents d’autodéfense.

En fait, c’est un nom compliqué pour un acide gras très simple, l’acide nonanoïque comportant 9 carbones en ligne. Sa production industrielle ne comporte aucune difficulté. On l’utilise depuis longtemps comme cosmétique, aromatique, plastifiant, dans des laques, etc. Mais c’est également une molécule qui serait active dans le traitement de crises convulsives.

Si une recherche toxicologique dans la littérature médicale (Pubmed et Science direct) revient quasi bredouille avec les termes « pelargonium acid », par contre l’utilisation des termes « nonanoic acid » (son équivalent) ou « medium chain fatty acid » (plus large) est un peu plus intéressante.

Mais ce qui domine cette recherche bibliographique, c’est finalement la pauvreté des données : il en manque. Les données toxicologiques de type CMR (cancer, mutagène, reproduction) sont manifestement insuffisantes, même si les rares à disposition tendent plutôt à rassurer, de même concernant un éventuel effet sur le système nerveux central.

D’une certaine manière, la conclusion est triviale et… non-conclusive. Nous sommes devant une de ces très nombreuses molécules utilisées depuis longtemps, dont les données toxicologiques bien qu’apparemment rassurantes restent disparates et parcellaires.

Si vous me posez la question d’une amélioration sanitaire dans l’usage des pesticides grâce au remplacement du glyphosate par un acide gras à chaîne moyenne non ramifiée, en toute sincérité, je ne pourrais répondre : je ne suis pas convaincu.

C’est cela qui est inquiétant dans le management sociétal de cette question, qui est réellement importante pour notre agriculture et nos agriculteurs. La science ne prime plus face à l’instrumentalisation de l’émotion sociale et complique toute décision objective.