Le libéralisme occidental en péril

Dans le monde la pauvreté a reculé massivement en trente ans, les inégalités aussi, quoi qu’en pensent les opinions occidentales. Il ne faut pas laisser les marchands de peur occuper le terrain.

Par Anthony Shea.

Nous sommes en crise, c’est une idée répandue. Des périls variés nous menacent, des problèmes graves restent sans solution : chômage, inégalités, stagnation des revenus, déficits commerciaux et budgétaires, essor du populisme… Un ouvrage récent, d’un correspondant du Financial Times, Edward Luce (The Retreat of Western Liberalism, Abacus, Londres 2017) invite à la réflexion sur l’avenir du monde dans lequel nous vivons. Le libéralisme occidental, tel que nous l’entendons ici n’est pas une notion uniquement économique. Il s’agit de l’ensemble de nos libertés, de notre mode de vie.

Montée des périls

Les économies occidentales paraissent en déclin. D’un point de vue relatif, d’abord : les comparaisons avec la Chine ne nous sont pas favorables, qu’il s’agisse de croissance, de commerce international, d’expansion des nouvelles technologies. Mais nos problèmes propres ne peuvent être ignorés. Les inégalités se creusent, surtout aux États-Unis, les revenus des classes moyennes stagnent, ou baissent, des emplois disparaissent là où la machine peut remplacer l’Homme ; un clivage se crée entre les habitants des grands centres, participants à l’élan de la modernité et les habitants des périphéries ou des campagnes menacés par le déclassement.

On le voit, le malaise que connaissent les pays occidentaux est multiforme. Il est économique et social, mais il est aussi politique, car la démocratie est mise en cause au profit de variantes illibérales. Montesquieu disait déjà qu’un pouvoir ne peut survivre que si les citoyens considèrent que leurs intérêts propres sont en accord avec ceux de l’état.

Le malaise est également diplomatique : l’émergence de la Chine comme puissance mondiale est un facteur d’insécurité, comme l’est le bellicisme de la Russie et l’augmentation du nombre de régimes autoritaires dans le monde, le Moyen-Orient est toujours au bord de l’embrasement. Enfin, les États-Unis paraissent tentés par l’isolationnisme.

Mauvaise mer, ou erreurs de navigation ?

Ce qui nous arrive n’est-il pas de notre fait ? Il n’est pas abusif de dire que les politiques économiques des quarante dernières années ont été mal inspirées. L’exemple de la France est instructif. La présence excessive de l’État dans l’économie, l’abus de réglementations, de Colbert à Vichy et à l’après-guerre, ont fait sentir leurs effets une fois terminées les Trente glorieuses. Les croyances keynésiennes et la pression néo-marxiste ont gelé la réflexion économique. Erreur de doctrine, régression démagogique, on a constamment ou presque, favorisé la consommation au détriment de l’investissement et ainsi provoqué le déficit de la balance commerciale. Le tabou de l’austérité a disqualifié les partisans d’un effort de retour à un semblant d’équilibre. Le résultat paradoxal de tout cela est la stagnation et le mécontentement des citoyens, dont on s’était pourtant efforcé d’acheter le consentement.

Une autre erreur majeure vient de la foi naïve des Occidentaux dans les vertus du libre-échange. Cette notion, chère au cœur des libéraux, a été détournée par la Chine à son profit. Le libre-échange et la concurrence ne peuvent jouer leur rôle qu’entre pays de niveaux de développement comparables et respectant les mêmes règles. Depuis l’émergence de la Chine comme puissance industrielle majeure, un massif transfert de richesse, et de technologie, s’est opéré à son profit. Un centime contre un euro : je paie moins cher mes chemises, mais la contrepartie c’est la fermeture des usines européennes et l’émigration massive de la valeur ajoutée vers l’Asie.

Il est toujours tentant de trouver un responsable à ses maux. La Chine, disions-nous, mais nous y sommes pour quelque chose. La technologie est un meilleur suspect : elle détruit les emplois, enrichit les riches, uberise les pauvres. Sans doute, en effet, traversons-nous une phase de destruction créatrice telle que théorisée par Schumpeter, phénomène dont l’ampleur et la durée sont difficiles à préciser. Il faut ajouter : dont la sortie est aléatoire. Cette fois-ci, c’est différent, disent les pessimistes, toujours plus nombreux : les robots remplacent les hommes, il n’y aura pas ou peu de création d’emplois au sortir de la crise. Tout cela mérite méditation, mais pourquoi les États-Unis, qui ne passent pas pour être en retard dans le développement technologique, ont-ils un taux de chômage qui est le tiers du nôtre ?

Il est trop tôt pour abandonner le navire

Nous sommes encore maîtres de notre destin. Cela veut dire entre autres que nous n’avons pas perdu la possibilité d’élaborer une politique économique digne de ce nom.

Pour sortir du dilemme austérité ou déficit, le Gouvernement dispose de marges de manœuvre : compresser les dépenses de fonctionnement de l’État, déléguer au secteur privé les tâches que le public accomplit mal, pousser les réformes de structure. Simultanément il faut affirmer que l’innovation est une priorité nationale (et européenne) et que tout doit être fait pour l’encourager, par l’allègement des contraintes et l’accès facilité au financement. L’impératif climatique est une opportunité : il existe une demande solvable pour des innovations permettant de mieux utiliser l’énergie, de réduire les déchets polluants, etc.

Parallèlement le malaise social doit être traité par des moyens qui ne se résument pas à un soutien financier des personnes en difficulté. La formation est la meilleure réponse à moyen terme à la menace de désintégration sociale. C’est aussi de considération, de sécurité et d’espoir qu’ont besoin ceux qui se sentent en marge du mouvement de la société. Il faut aussi expliquer inlassablement, en ce mois de novembre 2018, que l’Europe est un enjeu historique et que, comme le dirait un historien de la longue durée, les difficultés de fonctionnement de l’Union ne sont que péripéties.

Reculer n’est pas une option ! Il faut avant tout soutenir la croissance, et non pas la redistribution. Pour faire face à ses responsabilités présentes et à ses engagements futurs (éducation, retraites, santé), l’État aura besoin de ressources que ni l’emprunt ni l’impôt ne peuvent lui procurer. Dans une économie plus dynamique la vie reprendra pour tous plus de sens, les institutions plus de légitimité. Dans le monde la pauvreté a reculé massivement en trente ans, les inégalités aussi, quoi qu’en pensent les opinions occidentales. Il ne faut pas laisser les marchands de peur occuper le terrain, mais hâtons-nous.