Pourquoi le chômage est-il si bas aux États-Unis ?

Le chômage aux États-Unis est bien en dessous de 15% et il n’y a pas « cent millions de personnes qui n’ont rien à bouffer » nonobstant ce qu’en pensent nos médias français.

Par Philippe Lacoude, depuis les États-Unis

Aux États-Unis, le taux de chômage harmonisé au sens de l’OCDE est bel et bien de 4,1 % actuellement. Si l’on entre dans le détail, certains chômeurs sont découragés de chercher un emploi mais ils ne représentent que 0,3 % de la population active. De nombreuses personnes sont sous-employées – soit qu’elles travaillent en dessous de ce qu’elles pensent être leurs compétences, soit qu’elles voudraient exercer une autre profession – mais elles ne représentent que 0,7 % de la population active.

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Le chômage est donc bien en dessous de 15 % et il n’y a pas « cent millions de personnes qui n’ont rien à bouffer » nonobstant ce qu’en pensent nos médias français.

Mais si ce chiffre de 4,1 % est vrai, comment ceci est-il possible ?  La France a-t-elle quoi que ce soit à apprendre des États-Unis ? Faut-il passer des chiffres bruts à un peu d’analyse ?

Un droit fédéral qui interdit les abus…

Aux États-Unis, le droit du travail fédéral établit

  • la non-discrimination fondée sur le sexe en matière de rémunération (via le Equal Pay Act de 1963)
  • la non-discrimination fondée sur la race, la couleur, la religion, le sexe ou l’origine nationale (via le Titre VII du Civil Rights Act de 1964)
  • la non-discrimination fondée sur l’âge (via le Age Discrimination in Employment Act de 1967)
  • la non-discrimination fondée sur le handicap (via le Rehabilitation Act de 1973 et le Americans with Disabilities Act of 1990)
  • le National Labor Relations Board, une sorte de tribunal prudhommal (via le National Labor Relations Act de 1935, un avatar de la « décennie rouge») dont le Président Obama a abusé à tort et à travers pour punir ses ennemis et dont le Président Trump vient d’annuler presque toutes les décisions récentes.
  • les normes relatives au salaire minimum, aux heures supplémentaires, et au travail des enfants qui touchent les travailleurs à temps plein et à temps partiel du secteur privé et des gouvernements fédéral, étatiques et locaux (via le Fair Labor Standards Act de 1938, un autre avatar de la « décennie rouge » !)
  • la loi du travail qui exige que les employeurs fournissent aux employés un congé protégé et non rémunéré pour des raisons médicales et familiales (via le Family and Medical Leave Act de 1993)

Ce n’est pas parfait d’un point de vue libéral mais tout ceci est relativement bénin par rapport à l’énorme Code du travail français. De toute façon, ce droit est partiellement supplétif et une partie non-négligeable du droit du travail dépend du droit des différents États.

Nature du contrat de travail

  • En particulier, les États décident de la nature du contrat de travail. Pour la vaste majorité des États, le contrat de travail est une sorte de contrat de droit commercial où une personne vend un produit (son travail) et une autre l’achète à certaines conditions.  Et en l’absence de contrat – soit la très vaste majorité des cas – il n’y a presqu’aucune obligation des deux parties.  L’emploi est alors appelé at will, c’est-à-dire à volonté des protagonistes : les employés viennent s’ils veulent et les employeurs les gardent s’ils veulent. Il existe peu d’exceptions à cette liberté des parties1.

Ceci peut paraître incroyable à un Français ou un Belge mais n’est pas très différent des régimes suisse ou singapourien. Et il se trouve que ces deux pays ont, comme de nombreux États américains, le plein emploi depuis des décennies. Dans son livre Overcoming Law, le célèbre juge Richard Posner explique justement le plein emploi américain par cet « emploi à volonté » : il y a très peu de risque de se tromper pour un employeur et il n’y a donc presqu’aucune raison de ne pas embaucher. De même, pour un employé, il est facile de changer de travail à la moindre opportunité qui se présente.

Un autre aspect du droit des États est que certains forcent les employés à être syndiqués s’ils veulent travailler (union shop) alors que d’autres interdisent de ponctionner la feuille de paie des employés au profit des syndicats (right-to-work, ou droit au travail).

Bien évidemment, le mouvement syndical s’oppose très fermement aux lois sur le droit au travail : la syndicalisation a chuté de 15 % après que l’Idaho et l’Oklahoma ont adopté des lois sur le droit au travail en 1985 et 2001. Les tentatives d’établir des syndicats baissent de 50 % après le passage de telles lois. Ceci est politiquement important car les syndicats ont contribué pour près d’un milliard de dollars aux campagnes de Barack Obama en 2012 et d’Hillary Clinton en 2016. Ils représentent plus de la moitié des donations électorales. Les démocrates qui bénéficient traditionnellement de l’argent des syndicats pour leurs campagnes électorales se lamentent de la perte d’influence de ces derniers.

Typiquement, les salaires baissent de 3,2 % en moyenne dans les États où la syndicalisation n’est plus obligatoire. Les salariés s’y retrouvent en partie pour deux raisons : les paiements aux syndicats représentent entre 1 % et 2 % de la fiche de paie – la baisse de salaire n’est donc que de 1,2 % à 2,2 % – et, surtout, les États qui reconnaissent le « droit au travail » créent davantage d’emplois.

En fait, comme nous pouvons le voir ci-dessous, sur les 24 États qui ont un chômage plus bas que la moyenne nationale, 77 % (en moyenne pondérée du nombre de travailleurs) reconnaissent le « droit au travail ». A contrario, sur les 23 États qui ont un chômage plus haut que la moyenne nationale, 70 % ne reconnaissent pas le droit au travail !

État Taux de Chômage Right-To-Work
Hawaii 2.0 Non
North Dakota 2.6 1947
New Hampshire 2.6 Non
Nebraska 2.7 1946
Iowa 2.8 1947
Vermont 2.8 Non
Idaho 2.9 1985
Wisconsin 3.0 2015
Maine 3.0 Non
Utah 3.1 1955
Colorado 3.1 Non
Minnesota 3.1 Non
Tennessee 3.2 1947
Kansas 3.4 1958
Indiana 3.4 2012
South Dakota 3.5 1946
Alabama 3.5 1953
Missouri 3.5 2017
Massachusetts 3.5 Non
Florida 3.7 1944
Arkansas 3.7 1947
Virginia 3.7 1947
Texas 3.9 1947
Maryland 4.0 Non
South Carolina 4.1 1954
Oklahoma 4.1 2001
Montana 4.1 Non
Oregon 4.1 Non
Wyoming 4.2 1963
California 4.3 Non
Georgia 4.4 1947
Kentucky 4.4 2017
Rhode Island 4.4 Non
Arizona 4.5 1944
North Carolina 4.5 1947
Washington 4.5 Non
Mississippi 4.6 1954
Louisiana 4.6 1976
Connecticut 4.6 Non
Delaware 4.6 Non
New York 4.6 Non
Michigan 4.7 2012
Ohio 4.7 Non
Pennsylvania 4.7 Non
Illinois 4.8 Non
Nevada 5.0 1951
New Jersey 5.0 Non
West Virginia 5.5 2016
District of Columbia 6.0 Non
New Mexico 6.0 Non
Alaska 7.3 Non

 

Un dernier aspect législatif qui diffère selon les États et affecte l’emploi est la fiscalité. Pour 10 $ de revenus, l’Américain moyen envoie environ 2,20 $ à l’État fédéral et environ 1,30 $ à son État. Certains États n’ont pas d’impôt sur le revenu (comme l’Alaska, la Floride, le Nevada, le New Hampshire, le South Dakota, le Tennessee2, le Texas, l’État de Washington, et le Wyoming).  D’autres comme la Californie, l’Iowa, ou New York ont des taux qui dépassent ou atteignent presque 10 % du revenu.

Sans surprise, ce sont les États où les taxes sont les plus basses qui créent le plus d’emplois. Ceci se traduit par des gains ou des pertes de recettes fiscales de grande ampleur. Deux simples cartes illustrent très bien notre propos : la très socialiste Californie, en passe de devenir l’un des pires États pour y faire des affaires et la capitale des pauvres aux États-Unis, perd des emplois en faveur de ses voisins immédiats, le Nevada et l’Arizona mais aussi en faveur du Texas. Un phénomène similaire mis en lumière par la base de données du SOI que nous évoquions ci-dessus montre qu’il y a une migration qui ne discontinue pas du nord-est vers la Floride.

New York a un des fardeaux fiscaux les plus élevés du pays. L’État consomme en moyenne 12,7 % du revenu des ménages. Depuis que le gouverneur démocrate de New York, Andrew Cuomo, a prêté serment en janvier 2011, 577 286 personnes ont décampé pour d’autres États, emportant avec elles plus de 27 Md$ de recettes fiscales. L’année dernière, le principal récipiendaire des ex-New-yorkais a été l’État de Floride du gouverneur républicain Rick Scott, qui n’a pas d’impôt sur le revenu.

Parce que la déduction des impôts locaux de l’assiette de l’impôt fédéral disparait cette année, ce phénomène va s’accélérer. Il est désormais facile de gagner 5 % voire 10 % de revenus : déménager !

Conclusion

En dehors du fait qu’il serait difficile de trouver « cents millions de personnes n’ayant rien à bouffer » aux États-Unis nonobstant les opinions farfelues des médias français, l’analyse un peu fine des différents États américains nous enseigne donc qu’il serait grand temps que la France abolisse son droit du travail, son syndicalisme ringard et fasse une réforme fiscale majeure. Un peu comme le programme du Président Macron… Mais pour de vrai !

  1. Voir Charles J. Muhl, “The Employment-at-Will Doctrine: Three Major Exceptions”, Monthly Labor Review, 124, p. 3 (2001).  Je ne peux pas rentrer dans les détails mais il faudrait mentionner qu’il existe les exceptions en matière de public policy (non représailles pour respect des lois), implied contract (contrat implicite) et fair dealing (bonne foi) et que celles-ci existent dans certains États et pas dans d’autres.
  2. Le Tennessee et le New Hampshire ont une taxe sur les dividendes et les coupons obligataires.