Les douces tyrannies occidentales

Land of giants credits Dave via Flickr ((CC BY-NC-ND 2.0)

Où est la démocratie quand on fait supporter à ses propres enfants et petits-enfants les dépenses que l’on n’a pas eu le courage de refuser aux adultes d’aujourd’hui ?

Par Patrick Aulnas.

Land of giants credits Dave via Flickr ((CC BY-NC-ND 2.0)
Land of giants credits Dave via Flickr ((CC BY-NC-ND 2.0)

La généralisation de la social-démocratie en Occident conduit-elle à la douce tyrannie qu’évoquait Alexis de Tocqueville dans De la démocratie en Amérique ? Les deux grandes caractéristiques de l’action politique en Occident permettent de le penser. La première est la persévérante méticulosité dont fait preuve le pouvoir pour enserrer la population dans un réseau de plus en plus dense de normes juridiques. La seconde résulte de l’écrasante puissance financière du monstre étatique qui peut dépenser de 35 à 57% du PIB. Tocqueville, ce visionnaire de la fatalité démocratique, avait entrevu le despotisme librement consenti dont nous sommes le jouet.

Un pouvoir immense et tutélaire…

Tocqueville s’exprimait ainsi vers 18401 :

« Je pense donc que l’espèce d’oppression dont les peuples démocratiques sont menacés ne ressemblera à rien de ce qui l’a précédée dans le monde ; nos contemporains ne sauraient en trouver l’image dans leurs souvenirs. Je cherche en vain moi-même une expression qui reproduise exactement l’idée que je m’en forme et la renferme ; les anciens mots de despotisme et de tyrannie ne conviennent point. La chose est nouvelle, il faut donc tacher de la définir, puisque je ne peux la nommer.

Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. […]

Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? »

… qui s’appelle aujourd’hui social-démocratie

Tous les États occidentaux, y compris les États-Unis, sont des social-démocraties. Le degré d’interventionnisme public varie, mais sa nature est conforme à ce que prévoyait Tocqueville. Il s’agit toujours de mobiliser, par les prélèvements obligatoires ou l’emprunt, des moyens financiers énormes afin de cantonner les hommes dans la dépendance à l’égard de la puissance publique. Apparemment démocratique, le processus de croissance des dépenses publiques a obéi depuis de nombreuses décennies à une logique très éloignée du libre consentement des citoyens. Les prélèvements obligatoires ayant atteint des montants insupportables, les gouvernants des États les plus riches de la planète se sont orientés subrepticement vers l’endettement massif des collectivités publiques. Cela signifie que les dépenses publiques peuvent excéder très largement les recettes sans aucune consultation des débiteurs effectifs. Les débiteurs effectifs ne sont pas les citoyens bénéficiant aujourd’hui de la manne publique – les électeurs – mais les générations futures qui devront supporter des remboursements écrasants. Où est la démocratie quand on fait supporter à ses propres enfants et petits-enfants les dépenses que l’on n’a pas eu le courage de refuser aux adultes d’aujourd’hui par démagogie, médiocrité politicienne, innommable lâcheté ? Car il faudra des décennies pour amortir les montagnes de dettes publiques accumulées. Sans doute rétorquera-t-on que dans l’histoire des nations une telle situation se résout toujours de la même façon : par la spoliation des créanciers. Ouf ! Nos enfants accablés de dettes n’auront peut-être pas à les rembourser. Quelle noblesse, quelle grandeur d’âme, quel exemple leur proposons-nous ! Cette petitesse des grands est aujourd’hui le pire des maux de nos démocraties. Mais que leur importe pourvu que les citoyens « ne songent qu’à se réjouir ».

Le plus sûr chemin du despotisme : l’écologie politique

La prise de conscience écologique a fait émerger de petits partis politiques jouant un rôle apparemment marginal. Leur influence est cependant sans rapport avec leur puissance réelle. Influence intellectuelle par le biais de groupements de scientifiques comme le GIEC, influence politique par la contagion des thèses écologistes qui atteint tous les partis et, par suite, les gouvernements, les institutions européennes et les organisations internationales. L’écologie politique se décline de diverses manières mais la volonté de soumettre au politique science et technologie représente le point focal de son action. L’écologisme se méfie des sciences et techniques ; il juge leur puissance créative illégitime et veut la juguler, la soumettre à des impératifs dictés par le dogme dont les militants sont les zélateurs. La pensée écologiste est au-dessus de la liberté de la recherche et elle s’octroie le pouvoir de définir ce qu’il convient de chercher. Le politique définit l’éthique souhaitable ; le scientifique doit s’y plier. Une nouvelle religion est née, sans dieu, comme le marxisme, mais certaine, comme lui, de nous mener vers la cité idéale par une construction politique.

La réglementation de la production se densifie considérablement désormais car les impératifs écologiques dominent : véhicules de transport soumis à des normes européennes, appareils de chauffage des locaux qui devront respecter à partir de septembre 2015 un règlement européen très contraignant. Une fiscalité écologique se construit, cherchant à induire un comportement décidé politiquement. L’écologie politique agissait par l’incitation. Cette époque est révolue, elle agit désormais par la contrainte en définissant ce que les entreprises ont le droit de fabriquer et la manière dont les citoyens doivent se comporter. Tout le reste est interdit. Nous n’en sommes qu’au tout début, mais le processus autoritaire est enclenché. Il nous mènera vers le despotisme vert.

S’exprimer librement ou agir librement ?

La démocratie peut-elle se contenter des libertés d’expression, de conscience, de réunion, d’association ? Peut-on encore parler de démocratie lorsque l’action libre est minutieusement encadrée par la puissance publique ? S’exprimer librement mais agir dans un cadre normatif réduisant considérablement la liberté d’entreprendre, est-ce cela la démocratie ? Notre liberté d’expression n’a jamais été aussi grande mais notre liberté de mouvement n’a jamais été aussi étroite : interdictions, autorisations préalables, agréments administratifs, contrôles a posteriori, incitations financières se multiplient. La monarchie absolue de Louis XIV pouvait embastiller quiconque mais n’était pas capable de contrôler efficacement les actions individuelles. Le pouvoir politique est désormais légitimé par l’élection mais la puissance opérationnelle des gouvernants n’a jamais été aussi grande. Bertrand de Jouvenel l’avait brillamment montré dans Du pouvoir, histoire naturelle de sa croissance : le pouvoir politique est toujours à la recherche de sa propre croissance, quel que soit le régime politique en vigueur.

La caste des politiciens

Les politiciens forment désormais une caste de professionnels de la gestion publique. Sans doute dépendent-ils de l’élection, mais des postes non électifs leurs sont attribués dans la haute fonction publique ou dans le secteur parapublic lorsqu’ils échouent électoralement. Dans quelle mesure l’élection correspond-elle d’ailleurs à la volonté des citoyens ? La question mérite d’autant plus d’être posée que la personnalisation du pouvoir semble avoir subverti le processus démocratique. L’image d’eux-mêmes que proposent les politiciens et l’émotion qu’ils suscitent par des artifices de communication comptent davantage que l’analyse rationnelle. La politique-spectacle est le degré zéro de la politique et les citoyens s’en détournent peu à peu. L’abstention, la non-inscription sur les listes électorales se répandent dans la jeunesse à mesure que la dégénérescence du processus démocratique progresse. À telle enseigne que quelques politiciens farfelus et totalement coupés des réalités ont osé proposer récemment en France l’adoption du vote obligatoire. Piètre réponse, minuscule proposition pour traiter un phénomène historique profond et durable.
Pourquoi le processus de désignation des gouvernants est-il rejeté par un nombre croissant de citoyens ? Parce qu’une petite caste de professionnels de la politique a accaparé un pouvoir immense jugé illégitime. Est-il normal que quelques milliers de personnes, sous couvert d’élection, disposent en France de 57% du PIB ? Sans doute existe-t-il un formalisme juridique rigoureux (lois de finances par exemple) et des procédures de contrôle (Cours des comptes nationale et locales) mais ces garanties ne changent rien à la structure financière des sociétés développées contemporaines. La caste politicienne a manœuvré habilement pour empêcher toute limitation juridiquement contrôlée de l’endettement public. Aucun plafonnement n’existe vraiment car le contrôle constitutionnel est absent. Un tout petit nombre de personnes a donc accumulé un pouvoir de décision immense par un subterfuge que Tocqueville avait déjà entrevu : promettre par la dépense publique le progrès collectif interprété comme la garantie du bonheur individuel.

Un pouvoir omniprésent

Les grands penseurs du libéralisme ont eu la clairvoyance de regarder le pouvoir comme un mal nécessaire. Ils se distinguent ainsi de tous ceux qui prétendent construire la société idéale en confiant cette tâche aux gouvernants. Utopistes, marxistes, communistes, socialistes et mêmes fascistes, ne sont que des laudateurs du pouvoir politique. Leur erreur fondamentale se situe dans la surévaluation du politique. Ne tombons pas dans le catastrophisme cependant : les démocraties ont limité l’arbitraire des pouvoirs sans entrave. L’élection des gouvernants, le principe de la séparation des pouvoirs constituent des acquis particulièrement précieux. Chacun comprend aisément qu’il vaut mieux être gouverné par Sarkozy, Hollande, Obama ou Cameron que par Caligula, Napoléon ou Staline. Mais chacun doit aussi prendre conscience de l’immixtion croissante du pouvoir démocratique dans la vie des individus. Un pouvoir familier, omniprésent et contrôlé s’est substitué à un pouvoir lointain, inefficient et arbitraire.

  1.  De la Démocratie en Amérique, vol. II, quatrième partie, chapitre VI.