La technologie ne tuera pas la destruction créatrice

Dalek credits Zoomar (licence creative commons)

De nombreux emplois échapperont à l’automatisation pour des raisons économiques, techniques, culturelles et/ou sociales.

Par Charles Bwele.

Dalek credits Zoomar (licence creative commons)
Dalek credits Zoomar (licence creative commons)

Depuis quelques années, les économistes, les technologistes, les industriels et les chercheurs chantent l’apocalypse du travail à l’unisson. La troisième révolution industrielle détruira plus de la moitié des emplois en Europe et en Amérique du nord. Le marché du travail sera d’autant plus polarisé entre des métiers très qualifiés et des jobs précaires et mal payés. Les classes moyennes ne seront plus que les ombres d’elles-mêmes, pataugeant dans des cauchemars dystopiques et plébiscitant des tribuns populistes ou extrémistes… sans compter les Cassandre versés dans des scénarios à la Terminator/Matrix : des machines hyper-intelligentes se répliquent et s’améliorent toutes seules comme des grandes, et confinent l’humanité à l’errance, à la survie ou à l’esclavage. Pilule bleue ou pilule rouge ?

L’inexorable convergence des TIC, des intelligences artificielles et des robots est effectivement un véritable massacre pour les cols blancs et les cols bleus dans les pays industrialisés ou émergents. Au-delà de cette tragique réalité et en deçà des perspectives alarmantes ou hyperboliques – à l’image des maux de l’Internet et des merveilles de la « nouvelle économie » dans les années 1990-2000, les futurs économiques seront nettement plus nuancés.

Moderato. De nombreux emplois échapperont à l’automatisation pour des raisons économiques, techniques, culturelles et/ou sociales.

Malgré l’intelligence constamment améliorée des systèmes de navigation aérienne/routière, l’immense majorité des voyageurs refuseront d’embarquer dans un avion ou un bus piloté par une intelligence artificielle et/ou par un « télé-opérateur ». La présence du conducteur ou des pilotes à bord est un facteur à la fois réconfortant et sécurisant qui pèse de tout son poids dans maintes industries du transport. Aussi mécanique soit-elle, la réparation d’un vélo, d’une moto ou d’une voiture relève d’une activité complexe et sera très difficile et donc très onéreuse à automatiser. Les serveurs et les cuisiniers robotisés font déjà de la restauration rapide mais resteront une horreur dans la restauration classique. Les imprimeries en ligne (Vistaprint, CustomInk, CafePress) et les CMS (Content Management Systems : WordPress, Wix, Jimdo) transforment la PAO (Publication Assistée par Ordinateur) et le design Web en activités très conviviales et quasi ludiques à la portée de tous. D’où la reconversion/extension professionnelle des designers Web et des infographistes dans la programmation-développement, l’édition, la publicité, la vidéo, la conception d’interfaces (UI) ou d’expériences utilisateurs (UX), la création de contenus multimédia, etc.

Hypothèses. La « société automatisée » (merci Bernard Stiegler !) suscitera une demande d’autant plus forte et étendue de « société humanisée ou réhumanisée ». Dans quelques décennies, la disponibilité/visibilité d’opérateurs humains pourrait devenir un atout technique/mercatique pour plusieurs commerces/industries et, consécutivement, engendrer d’inédites créations d’emplois primaires ou complémentaires. En outre, plus les machines intelligentes (virtuelles ou matérielles) deviendront légion, plus des myriades d’opérateurs humains seront nécessaires à leur conception, à leur maintenance, à leur amélioration et au débogage permanent de leurs systèmes toujours plus complexes… à l’instar des incontournables cols bleus / blancs à l’ère industrielle.

Ainsi, les cols bleus / blancs de « l’ère robomatique » seront plus profondément orientés vers les métiers de l’informatique, de l’automatisation, de la robotique et de l’intelligence artificielle (programmation-développement, analyse des données, interfaces/expérience utilisateur, contrôle/supervision en ligne, gestion de flotte automatique, assistance/conseil, technomarketing, etc) et donc très différents de leurs « ancêtres » de l’ère industrielle.

N.B. : Son labeur quotidien sera-t-il moins pénible ? Ses compétences multiples seront-elles « nivelées par le haut » par rapport à celles de ces prédécesseurs ?

Le « col bleu blanc » de demain sera peut-être un salarié ou un indépendant au croisement de l’informatique cloud, des applications collaboratives, de la robotique/domotique, de l’impression 3D, exerçant au sein d’une industrie ou d’un service de proximité trop révolutionnaire pour nos projections actuelles. Son centre de formation (agréé), son corps de métier n’existent pas encore ; et ce, pour une simple et bonne raison : les paradigmes industriels, les catégories socio-professionnelles et les systèmes d’éducation et de formation sont des usines à gaz lentes, lourdes, plus soucieuses du présent que de l’avenir.

Par ailleurs, la protection et le maintien de métiers existants sont de loin plus intuitives et plus sûres que la formation et la préparation de métiers futurs, aux formes et fonctions indistinctes.

Révolutions, évolutions. Selon les professeurs américains d’économie et d’histoire Joel Mokyr, Chris Vickers et Nicolas L. Ziebarth dans « The History of Technological Anxiety and the Future of Economic Growth: Is This Time Different ? », les débats et les analyses concernant les impacts de la technologie sur le marché du travail focalisent trop souvent sur les emplois existants – potentiellement victimes d’une disruption, d’une transformation ou d’une disparition – et éludent grandement les emplois futurs ou possibles.

« En fin de compte, les craintes des Luddites selon lesquelles les machines appauvriraient les travailleurs ne se réalisèrent pas. […] La mécanisation du début du 19ème siècle ne pouvait remplacer qu’un nombre limité d’activités humaines. Dans le même temps, l’évolution technologique a augmenté la demande de nouveaux métiers complémentaires aux biens d’équipement intégrés aux nouvelles technologies. Cette demande accrue de main-d’œuvre incluait des métiers évidents comme la mécanique pour maintenir les nouvelles machines, mais s’étendait à des emplois tels que les superviseurs pour surveiller les nouveaux systèmes industriels, et les comptables pour gérer des entreprises opérant sur une échelle sans précédent. Plus important encore, le progrès technologique a également pris la forme d’innovations et créé de nouveaux secteurs entiers dans l’économie. Cette évolution a été grandement oubliée dans les discussions entre économistes de cette époque. »

Selon l’excellent blog Robotenomics – Tracking The Evolution of Robots, certaines données réelles méritent notre attention car elles contredisent amplement la bienpensance techno-pessimiste. Aux États-Unis, les entreprises qui recourent massivement aux robots sont aussi celles qui embauchent massivement des opérateurs humains et ont créé plus de 1,25 million d’emplois en 2009-2014. La preuve par Amazon, Tesla Motors, Chrysler, Daimler, Philips, Audi, BMW, ABB, Hitachi, Volkswagen, Bosch et compagnie. Qu’en est-il côté Europe et Asie ?

Contre-choc du futur. L’obsession très contemporaine du « présentisme » ou du court terme – étroitement associée aux maux de l’Internet – ne doit pas éclipser les capacités de résilience et d’évolution des économies. Aujourd’hui, tout semble indiquer que les pays riches/émergents soient à mi-chemin de l’ère industrielle et de « l’ère robomatique ». Les systèmes d’éducation et de formation, les entreprises, les industries, les institutions et les sociétés dans leur ensemble devront et sauront très probablement s’adapter sur le temps long, avec leurs lots de réussites et d’échecs qui font aussi partie d’expérimentations instructives ou salvatrices.

En réalité, le fantôme de Joseph Schumpeter n’a pas disparu : il a simplement transformé sa destruction créatrice en application mobile mais peine à conquérir de nouveaux utilisateurs…

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