Allemagne : quand la gauche chasse sur les terres de l’extrême-droite

Aufstehen entend être pour le SPD ce qu’est l’AfD pour la CDU : une réponse à l’incapacité des partis traditionnels de gérer la crise migratoire qui secoue l’Europe depuis des années.

Par Jonathan Frickert.

L’actualité est bien faite. Alors que cette semaine, une centaine de migrants ont forcé la frontière hispano-marocaine et que les travaillistes anglais sont embourbés dans la polémique Corbyn, un nouveau mouvement s’apprête à naître en Allemagne, inspiré par le chef de file de la gauche britannique.

Cependant, ce n’est pas cette inspiration, noyée entre Jean-Luc Mélenchon et Bob Marley, qui fait le plus jaser, mais le revirement anti-immigrationniste de sa fondatrice, Sahra Wagenknecht, co-présidente du groupe Die Linke au Bundestag.

Aufstehen entend ainsi être pour le SPD ce qu’est l’AfD pour la CDU : une réponse à l’incapacité des partis traditionnels de gérer la crise migratoire qui secoue l’Europe depuis des années.

Une évolution naturelle de l’extrême gauche européenne qui n’est pas sans rappeler les coalitions italienne et grecque et qui renvoie à la nature même des extrêmes en Europe.

Nationalisme social et socialisme national

Est-il pourtant si étonnant de voir se convertir les tenants de la gauche radicale, et tenir ainsi un discours si ferme au regard de l’immigration ?

En mettant de côté les velléités électorales qui ne sont sans doute pas absentes de l’équation, cette évolution rappelle fortement un passage bien connu d’un discours de l’illustre secrétaire du Parti communiste français, George Marchais, lorsque ce dernier évoquait l’immigration comme un moyen de favoriser le racisme chez les populations autochtones.

Une partie de l’extrême droite européenne a, depuis quelques années, redécouvert le socialisme qui avait fait ses choux gras durant le XXe siècle. En mettant de côté les quelques mouvements authentiquement souverainistes qui ont compris qu’ils n’étaient que le prolongement du combat libéral1, la droite radicale, en particulier en France, a retrouvé le goût des artifices socialistes les plus démagogues comme la retraite à 60 ans et les 35 heures.

Il n’est ainsi pas anormal que l’extrême gauche fasse un pas vers son supposé opposé, cette fois en incluant des thématiques plus identitaires qui feraient vomir les progressistes les plus atteints.

Prôner le protectionnisme humain est alors vu comme la conséquence logique du protectionnisme économique. Ayant refusé la libre circulation des capitaux et des marchandises, c’est au tour des individus de voir leurs libertés restreintes au nom du refus pur et simple du marché.

Contre le capitalisme

Sur le plan strictement théorique, il n’est pas si étonnant de voir que les disciples de Marx, obsédés par les raisonnements collectivistes, se méfient des prétendues armées de réserve du capitalisme. Cette armée était initialement les chômeurs puis les femmes au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Ce glissement a entraîné toute une réaction de la part de certains marxistes estimant que les femmes devraient rester à la maison pour ne pas faire de concurrence à leurs collègues masculins.

L’armée de réserve évolue avec son temps et devient alors l’immigré, souvent vu comme candidat potentiel dans les secteurs en pénurie de main-d’œuvre, est donc tout désigné pour devenir le nouveau symbole du capitalisme sauvage.

Or, dans une perspective évolutionniste propre à de nombreux libéraux, ce basculement n’est en aucun cas une question d’oppression de classe, mais d’émancipation des individus de leur condition sociale permise par les mécanismes vertueux du capitalisme.

Le rapprochement des extrêmes tend souvent à l’émergence d’un mouvement rouge-brun, alliant nationalisme et socialisme voire communisme. Apparu au lendemain de la guerre de Yougoslavie, le terme désignait l’évolution de certains dignitaires communistes vers un nationalisme ethnique. En France, on parle souvent de nationalisme-révolutionnaire, admirant à la fois Chavez et Poutine.

Ces mouvements se soudent idéologiquement autour d’une méconnaissance crasse – et tristement habituelle – du libéralisme, généralement confondu avec le capitalisme de connivence, le progressisme ou l’impérialisme alors qu’il n’est aucun des trois.

Pourtant, concrètement, il est rare de voir émerger de telles alliances et en particulier de les voir gouverner. L’Histoire a montré une concurrence d’autant plus rude entre communistes et fascistes qu’ils étaient les héritiers de la même pensée mortifère.

Lorsque ce type d’alliance se fait, ce n’est pas le collectivisme qui sert de ciment, mais le populisme. Les exemples récents ne manquent pas, comme en Italie ou en Grèce avec la coalition SYRIZA-AN.EL au pouvoir depuis 2015.

La diversité des solutions libérales

Si l’immigration peut évidemment être un problème, c’est bien l’esprit des solutions qui pose question. La discrimination positive, par exemple, s’oppose à toute idée de liberté individuelle et enferme les individus dans des cases avec la participation bienveillante des autorités.

L’immigration fait généralement peur pour deux critères majeurs : le critère social avec l’arrivée d’une offre de travail concurrençant celle déjà en place, et le critère identitaire avec l’arrivée d’une population qui n’a pas le même mode de vie ou la même culture.

Il est ainsi intéressant de prendre le temps d’étudier les solutions libérales au problème migratoire, montrant que la pensée malthusienne n’est pas une évidence dans le domaine.

On retrouve ainsi plusieurs conceptions de la question migratoires, entre des libéraux conservateurs favorables à une immigration choisie et des libertariens voyant la propriété comme seule limite à la circulation des personnes. Toutefois, de nombreux ténors libertariens, comme Ron Paul et Hans-Hermann Hoppe restent très méfiants sur le sujet, voyant dans l’État-providence les causes de l’immigration de masse. La solution libérale résidant ainsi dans la fin de l’État social, de toute manière incapable d’absorber les flux migratoires que nous connaissons aujourd’hui.

En termes de marché, l’immigration est un apport d’offre qui tend à se réguler naturellement dès lors qu’il n’y a pas d’entrave à l’action des acteurs. Or, bien souvent, entraves il y a.

Les pays libéraux

Concrètement, un certain nombre de partis et de pays libéraux ont depuis longtemps pris en main ces sujets. Le FDP allemand, par exemple, a également durci son discours sur le sujet après la crise des migrants. Dans cette optique, le président de la formation libérale Christian Lindner, tout en reconnaissant un devoir d’accueil vis-à-vis des demandeurs d’asile, propose d’introduire un système similaire à celui que connaît le Canada, à savoir un système de points fondé sur des critères de formation et d’expérience professionnelle. Le nombre de points permet à l’administration de délivrer ou non une autorisation de séjour.

En prenant des exemples concrets de pays libéraux reconnus, on constate également une grande diversité des solutions, dépendant largement des situations des pays en question.

Les exemples suisse et canadien

Parmi les 6 pays de la tête du classement 2014 des indices de liberté économique dans le monde, on retrouve aussi bien des États ayant une politique très stricte que très ouvertes. La Suisse, héraut du libéralisme européen, connaît une politique migratoire très stricte, incluant des contingents, une priorité nationale et européenne, voire des enquêtes de voisinage dans le cadre de l’obtention de la nationalité. Le Canada, dont on connaît les campagnes publicitaires sur les réseaux sociaux attirant des milliers de candidats à l’expatriation, dispose d’une législation très ouverte victime de son succès au point que le pays a instauré récemment des grilles de sélection.

S’il n’existe pas de solution unique à la question migratoire, l’expérience montre toutefois que les pays les plus libéraux optent souvent pour une immigration choisie. Une preuve de plus, s’il en était besoin, de l’inutilité de la vindicte des extrêmes à l’égard d’un libéralisme qu’ils ne connaissent définitivement pas.

  1. La droite britannique et le parti tchèque Svobodni dont est issu le fondateur du Liberland n’en sont que quelques exemples parmi d’autres.