Le « oui » suisse aux quotas d’immigration, l’œuvre des médias ?

Quel fut le facteur déterminant de la victoire du « oui » à votation suisse sur l’immigration alors que les sondages de début de campagne laissaient entrevoir la victoire du « non » ?

Par Fabio Rafael Fiallo.

Votation Suisse sur l'immigration
By: Nicolas NovaCC BY 2.0

Dans la tradition juive, le rabbin est, de par sa place éminente au sein de la communauté, amené à jouer des rôles multiples et variés, entre autres celui d’aider à résoudre des conflits conjugaux. Ainsi, une histoire drôle, bien entendu imaginaire, raconte le cas d’un rabbin qui, ayant entendu séparément les griefs de deux conjoints au bord du divorce, les accompagne l’un après l’autre jusqu’à la porte de son bureau, disant à chaque fois : « Vous avez tout à fait raison ».

Après le départ du couple, la femme du rabbin, qui avait tout entendu dans une pièce contiguë, fit remarquer à son mari que les conjoints ne pouvaient pas avoir tous les deux raison. Ce à quoi le rabbin répondit : « Ma chère épouse, tu as tout à fait raison ».

Morale de l’histoire : pour antagoniques qu’ils soient, deux points de vue peuvent être également recevables.

l’affaire de la votation suisse sur l’immigration

C’est le cas de la votation suisse sur l’immigration, qui eut lieu dimanche 9 février en Suisse, dans lequel une proposition (« initiative ») visant à restreindre l’afflux d’immigrés l’a emporté.

L’argument contre une telle initiative était tout à fait solide. Les accords bilatéraux avec l’Union Européenne, notamment celui concernant la libre circulation des personnes, ont contribué, et contribuent toujours, à l’insolente vitalité de l’économie helvétique. Par ailleurs, le taux de chômage en Suisse se situe à un niveau extraordinairement bas (autour de 3,5 pourcent) et n’a pas augmenté depuis la signature des accords avec l’UE. Raison de poids pour défendre le maintien de la libre circulation.

Or, l’initiative soumise au vote ne manquait pas, elle non plus, d’arguments à faire valoir. Aucune population ne peut en effet se réjouir de voir son cadre de vie et les services sociaux de son pays mis en péril par des flux migratoires dont la magnitude dépasse, et de loin, celle que les élites gouvernantes avaient anticipée au moment de l’entrée en vigueur des accords bilatéraux.

Le peuple suisse s’est comporté d’une manière semblable à celle du rabbin de notre histoire. Dans un jugement presque salomonique, il s’est partagé en deux, tout en faisant gagner le « oui » dans un mouchoir de poche (par 50,3 pourcent), et ce malgré des sondages de début de campagne qui laissaient entrevoir la victoire du « non ».

Aujourd’hui, on cherche à détecter quel fut le facteur déterminant de la victoire du « oui », et partant, du renversement de tendance.

D’aucuns avancent comme explication le clivage qui est apparu entre les villes, ayant en grande partie voté contre l’initiative, et le reste du pays, où le « oui » l’a emporté. D’après cette interprétation, le résultat de la votation serait dû à une peur infondée, car, souligne-t-on, ce furent les zones les moins exposées à l’immigration qui ont voté massivement en faveur de la restriction du flux des immigrés.

D’autres pointent du doigt le Tessin (c’est-à-dire la région italophone), soupçonné d’avoir saisi le référendum pour voter dans le sens contraire à l’avis des autorités du pays (opposées à l’initiative) et ainsi montrer sa grogne face à l’absence, depuis 1999, d’un représentant du Tessin au Conseil Fédéral (gouvernement collégial).

Aucun de ces deux arguments n’est à même d’expliquer la victoire inattendue du « oui », et ce pour une simple raison : les problèmes auxquels il se réfère (peur de l’immigré, grogne face au gouvernement central) existaient avant le début de la campagne électorale et ne peuvent donc pas être à l’origine du renversement de tendance qui s’est opéré au cours de cette campagne.

La cause du revirement, il faudra plutôt la chercher du côté du matraquage contre le « oui » auquel s’est livré un bon nombre de chaînes de radio et de télévision publiques.

Aux antipodes du rabbin de notre histoire, ces médias helvétiques ne cachèrent pas leur préférence pour le camp du « non » et ouvrirent leurs ondes plus généreusement aux représentants de cette position.

Confronté à ce qui prit l’allure d’une propagande, plus d’un électeur put sentir qu’on voulait le manipuler. Tout naturellement, des Suisses exaspérés par un parti pris en faveur du « non » aussi flagrant, et se disant que, tout compte fait, les arguments pour le « oui » et pour le « non » se valaient, purent décider de prendre leur revanche et voter à contre-courant des médias, apportant le supplément de voix qui fit gagner l’initiative controversée.

L’acharnement de bien des médias en faveur du « non » a pu ainsi jouer un rôle contre-productif.

L’attitude ouvertement partisane de ces médias lors du référendum qui nous occupe appelle à une remise en question des responsabilités et des critères qui orientent la gestion des chaînes publiques de radio et de télévision payées par le contribuable en Helvétie.