La sécession municipale : la stratégie libertarienne de Hans-Hermann Hoppe

Hans-Hermann Hoppe

Le point de vue de Hans-Hermann Hoppe sur la stratégie que doivent adopter les libertariens pour se libérer de l’emprise étatique.

Le point de vue de Hans-Hermann Hoppe sur la stratégie que doivent adopter les libertariens pour se libérer de l’emprise étatique. Extrait de « What Must Be Done » publié sur mises.org, janvier 1997.

S’il est impossible de réunir une majorité autour d’un programme résolument antidémocratique (anarcho-libéral) à l’échelle nationale, il semble n’y avoir aucune difficulté insurmontable à remporter une telle majorité dans des circonscriptions suffisamment petites et pour des fonctions locales ou régionales au sein de la structure de gouvernement démocratique. En fait, il semble n’y avoir rien d’irréaliste à supposer que de telles majorités existent à des milliers d’endroits. Des endroits dispersés dans tout le pays, mais pas uniformément dispersés. De même, bien que la classe intellectuelle doive être majoritairement considérée comme une ennemie naturelle de la justice et de la protection, il existe à divers endroits isolés des intellectuels anti-intellectuels, et le Mises Institute prouve qu’il est tout à fait possible de réunir ces figures isolées autour d’un centre intellectuel et de leur donner unité et force, ainsi qu’une audience nationale, voire internationale.

Mais ensuite ? Tout le reste découle presque automatiquement de l’objectif ultime,  qui doit être maintenu à l’esprit dans toutes nos activités : la restauration du bas vers le haut de la propriété privée et du droit à la protection de la propriété ; le droit à l’auto-défense, d’exclure ou d’inclure et à la liberté contractuelle. Et la réponse peut être décomposée en deux parties.

Tout d’abord, ce qu’il convient de faire dans ces très petites circonscriptions, où un candidat pro-propriété privée et anti-majoritaire peut gagner. En second lieu, la façon de traiter avec les échelons supérieurs de gouvernement, et en particulier avec le gouvernement fédéral. Dans un premier temps, et je me réfère maintenant à ce qui devrait être fait au niveau local, le premier élément de ce programme devrait être : tenter de restreindre le droit de vote sur les impôts locaux, en particulier sur les impôts fonciers, aux propriétaires de terrains et d’immobilier. Seuls les propriétaires doivent être autorisé à voter, et leur vote n’est pas d’un poids égal, mais fonction de la valeur des biens détenus et du montant des impôts payés. C’est similaire à ce que Lew Rockwell a déjà expliqué concernant certains endroits en Californie.

En outre, tous les employés publics – enseignants, juges, policiers – et tous les allocataires sociaux, doivent être exclus du vote sur les impôts et règlements locaux. Ces gens sont payés avec les impôts et ne devraient rien avoir à dire concernant le niveau de ces taxes. Avec ce programme, on ne peut évidemment pas gagner partout, vous ne pouvez pas gagner à Washington D.C.  avec un programme pareil. Mais j’ose affirmer que dans de nombreux endroits, cela peut être facilement le cas. Les endroits doivent être suffisamment petits et compter un bon nombre d’honnêtes gens.

Conséquemment, les impôts locaux, ainsi que les recettes fiscales locales vont inévitablement diminuer. Les valeurs des propriétés et les revenus des habitants augmenteront alors que le nombre et les traitements des fonctionnaires chuteront. Maintenant, ce qui est l’étape la plus décisive, la chose suivante doit être faite, et gardons toujours à l’esprit que je parle de très petites circonscriptions territoriales, de villages.

Dans la crise de financement de l’autorité publique qui éclate une fois le droit de vote enlevé à la foule, et comme un moyen de sortir de cette crise, tous les actifs des administrations locales doivent être privatisés. Un inventaire de tous les bâtiments publics doit être fait- les écoles, les pompiers, poste de police, les tribunaux, les routes, et ainsi de suite – puis des actions doivent être distribuées aux propriétaires immobiliers locaux en fonction du total des impôts que ces gens ont payé dans leur vie. Après tout, cela leur appartient, ils ont payé pour ces choses.

Ces actions doivent être librement négociables, vendues et achetées, et, de la sorte, le gouvernement local serait essentiellement aboli. Sans l’existence des niveaux supérieurs de gouvernement, ce village ou cette ville serait désormais un territoire libre ou libéré. Qu’en serait-il de l’enseignement et, plus important encore, que se passerait-il au niveau de la protection de la propriété et de la justice ?

À un niveau local, nous pouvons être certain qu’il se passerait à peu près ceci : toutes les ressources matérielles qui étaient auparavant consacrées à ces fonctions – écoles, postes de police, des tribunaux – existent toujours, et il en va de même de la main-d’œuvre. La seule différence est qu’ils sont maintenant une propriété privée, ou temporairement sans emploi dans le cas des employés du secteur public. Sous l’hypothèse réaliste selon laquelle il continue d’y avoir une demande locale pour l’enseignement, la protection et la justice, les écoles, postes de police et tribunaux seraient encore utilisés pour les mêmes fins. Et beaucoup d’anciens enseignants, de policiers et de juges seraient réembauchés ou reprendraient leur ancien poste pour leur propre compte en tant qu’indépendant, sauf qu’ils seraient employés par les notables locaux ou les élites qui détiennent ces choses, toutes des personnalités publiquement connues. Soit comme entreprises à but lucratif, ou, ce qui semble être plus probable, un mélange d’organisme d’intérêt public et économique. Les notables financent souvent des biens publics de leur propre poche, et ils ont évidemment le plus grand intérêt à la préservation de la justice et de la paix locales.

Tout cela est assez facile à imaginer pour les écoles et les policiers, mais qu’en serait-il des juges et de la justice ? Rappelons que la racine de tous les maux est le monopole de la justice, à savoir une seule entité qui décide de ce qui juste ou injuste. En conséquence, les juges doivent être librement financés, et le libre accès à la fonction de juge doit être assuré. Les juges ne sont pas élus par vote, mais choisis par la demande effective des justiciables. N’oubliez pas non plus qu’au petit échelon local à l’étude, on parle en fait de la demande pour un seul ou quelques juges seulement. Que ces juges soient employés par une association ou une entreprise de justice privée, ou qu’ils soient des travailleurs indépendants qui louent ces installations, il devrait être clair que seule une poignée d’habitants locaux, et seulement des personnalités largement connues et respectées – qui sont membres de l’élite naturelle locale – auraient ainsi une chance d’être choisis comme juges de paix locaux.

C’est seulement en tant que membres de l’élite naturelle que leurs décisions seront porteuses d’une autorité et deviendront exécutoires. Et s’ils viennent avec des jugements qui sont considérés comme ridicules, ils seront remplacés immédiatement par d’autres autorités locales plus respectables. Si vous continuez dans ce sens au niveau local, bien sûr, il ne peut être évité d’entrer en conflit direct avec l’échelon supérieur de gouvernement et surtout le niveau fédéral. Comment faire face à ce problème ? Le gouvernement fédéral ne serait-il pas tout simplement tenté d’écraser toute tentative de ce genre ?

Il aimerait sûrement, mais s’il peut réellement le faire est une toute autre question, et pour s’en rendre compte, il est seulement nécessaire de réaliser que les membres de l’appareil gouvernemental représentent toujours, même dans les conditions de la démocratie, seulement une partie minuscule de la population totale. Et plus petite encore est la proportion au service du gouvernement central.

Cela implique que le gouvernement central ne peut absolument pas imposer sa volonté législative, ou sa loi perverse, à l’ensemble de la population, à moins de bénéficier du soutien et de la coopération de la population locale. Cela devient particulièrement évident si l’on imagine un grand nombre de villes ou de villages comme décrits précédemment. Il est pratiquement impossible, autant du point de vue des ressources humaines nécessaires, que d’un point de vue de relations publiques, de prendre le contrôle de milliers de localités géographiquement très dispersées et d’y imposer une autorité fédérale directe.

Sans l’application locale, par des autorités locales coopératives, la volonté du gouvernement central n’est rien de plus que des paroles en l’air. C’est précisément cet appui qui doit être manquant. Évidemment, tant que le nombre de communautés libérées est encore réduit, la chose semble être un peu risquée. Cependant, même au cours de cette phase initiale dans la lutte de libération, on peut être assez confiant.

Il semblerait prudent lors de cette phase, afin d’éviter une confrontation directe avec le gouvernement central, de ne pas dénoncer ouvertement son autorité. Au contraire, il semble opportun de s’engager dans une politique de résistance passive et non-coopération. On arrête tout simplement d’aider à la mise en œuvre de chaque loi fédérale. On adopte l’attitude suivante : «Ce sont vos règles et il vous revient de les appliquer. Je ne peux pas vous en empêcher, mais je ne vais pas vous aider non plus, car ma seule obligation est envers mes électeurs locaux « .

Systématiquement appliquée, aucune coopération, aucune aide à n’importe quel niveau, le pouvoir du gouvernement central serait gravement diminué ou même évaporé. Et à la lumière de l’opinion publique, il semble hautement improbable que le gouvernement fédéral ose occuper un territoire dont les habitants ne font rien d’autre que d’essayer de s’occuper de leurs propres affaires. Waco, un minuscule groupe de fêlés, est une chose. Mais d’occuper ou d’anéantir un grand groupe de citoyens normaux, accomplis et honnêtes en est une autre, et une chose très difficile.

Une fois que le nombre de territoires ayant fait implicitement sécession atteint une masse critique, et chaque succès dans un petit endroit favorise et nourrit le suivant, cela deviendra inévitablement un mouvement radicalisé de municipalisation du pays, avec des politiques locales explicitement sécessionnistes et avec un mépris affiché pour le gouvernement fédéral.

Et c’est dans cette situation, alors, quand le gouvernement central sera obligé de renoncer à son monopole sur la protection et que la relation entre les autorités locales qui resurgissent et les autorités centrales, qui sont en train de perdre leur pouvoir, peuvent être mises sur un plan purement contractuel, et que chacun reprend le pouvoir de se défendre et de défendre sa propriété.


Sur le web. Traduction : Contrepoints.

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