Immigration (8) : ni assimilation ni multiculturalisme

Norman Rockwell Mosaic credits Shannon (CC BY-NC-ND 2.0)

Les libéraux sont les seuls à répondre à la question de l’immigration sans vouloir enfreindre les libertés individuelles.

Par Francisco Moreno.

Norman Rockwell Mosaic credits Shannon (CC BY-NC-ND 2.0)

« Fermons les portes et assimilons ce que nous avons déjà, élevons des citoyens américains purs et développons nos propres ressources. » — Sénateur DuRant Smith, discours du 9 avril 1924

« Le bilinguisme est un atout pour n’importe qui, mais il peut avoir des conséquences fâcheuses pour une nation. » — Tom Tancredo, membre du congrès américain pour le Parti républicain, décembre 2007

« L’assimilation n’est plus possible dans un tel contexte d’immigration de masse. Des mesures d’ordre constitutionnel, législatif et réglementaire doivent être prises au plus vite pour stopper aussi bien l’immigration légale que clandestine. » — Extrait du site internet du Front national

« L’équivalence morale de tous les groupes culturels et de toutes les sociétés est la prémisse philosophique qui constitue la base du multiculturalisme. » — Alvaro Vargas Llosa

« Multiculturalisme : politique active consistant à valoriser toutes les cultures, à l’exception de la culture occidentale, contaminée par des siècles de christianisme, le franquisme, le fascisme des marchés et la barbarie sioniste. » — Enciklopedia perroflauta (Encyklopédie du punk à chien), Fernando Díaz Villanueva et Pablo Molina

« L’exemple des Amish aux États-Unis sert à illustrer les implications d’une société réellement ouverte, où l’on n’exige pas l’homogénéisation linguistique ou culturelle réclamée par tant de gens en Europe. » — Albert Esplugas

« En temps ordinaires, les gens choisissent la civilisation quand ils ont la possibilité de le faire. » — F. A. Hayek

Lorsque la question de l’immigration est abordée, en tout temps et en tout lieu des débats houleux s’installent et, malheureusement, finissent toujours par pencher vers un contrôle plus intense des libertés individuelles, que ce soit dans un sens ou dans un autre.

Ainsi, les conservateurs proposent de fermer les frontières à double-tour, le tout accompagné de mesures policières et d’assimilation forcée, indépendamment du fait que sont remises en cause les libertés des étrangers immigrés et celles des autochtones qui désirent les embaucher.

Pendant ce temps-là, les progressistes, qui sont en faveur d’une plus grande ouverture des frontières et de l’amnistie pour les clandestins qui travaillent ou résident déjà sur place, demandent davantage de dépenses de l’État pour protéger des cultures autres que la leur et, dans le même temps et en totale contradiction, pour intégrer les immigrés avec de l’argent public, réduisant au passage le pouvoir d’achat des contribuables.

Les syndicats, quant à eux, ont changé d’opinion sur l’immigration au fil du temps. Alors qu’au début ils y étaient opposés, la considérant comme une concurrence sur le marché du travail faisant baisser les salaires, petit à petit ils se sont montrés, comme les progressistes, davantage partisans d’une plus grande ouverture des frontières, s’approchant ainsi des positions libérales. Cependant, ce qui sépare les libéraux de ces derniers est le scepticisme et le rejet envers les politiques actives de multiculturalisme parrainés par les pouvoirs publics. Tout bon gauchiste s’en fera un défenseur, à la différence des libéraux qui les critiquent. En ce sens, la position libérale se rapproche de celle des conservateurs, mais ceux-ci diffèrent en ce qui concerne la diversité et l’immigration ; ces derniers y sont opposés comme ils nous le rappellent à chaque fois quand ils remettent en question les politiques multiculturalistes.

Les libéraux sont les seuls à répondre à la question de l’immigration sans vouloir enfreindre les libertés individuelles.

L’assimilation, cette exigence de tout conservateur impatient

Les conservateurs ont peu tendance à tolérer ces comportements ou modes de vie qui diffèrent de ce qu’ils considèrent comme normal et souhaitable. Une minorité dont les éléments constitutifs vivent en parfaite cohésion autour de valeurs différentes des leurs est perçue avec un sentiment désagréable, voire même comme une sérieuse menace. Voilà pourquoi ils veulent limiter le nombre d’immigrés, et assimiler le plus rapidement possible ceux qui travaillent déjà dans leur pays d’accueil, sans tenir compte du fait que l’intégration demande du temps et plusieurs générations d’adaptation culturelle.

Les efforts déployés pour contraindre les immigrés à donner des prénoms à consonances locales à leurs enfants, les exigences en termes d’apprentissage de la langue, les tests sur la culture ou la citoyenneté comme exigences pour concéder des visas ou pour l’octroi de la nationalité sont généralement des obligations légales d’assimilation artificielle typiquement conservatrices. Ces dernières ne tolèrent aucune déviation par rapport à la culture dominante, car elles sont considérées comme dangereuses pour la cohésion du groupe. Au fond, cette attitude reflète un manque de confiance en ses propres valeurs et un parti pris regrettable, belliqueux et hostile à l’encontre de codes moraux différents.

La discrimination positive serait une autre mesure d’assimilation forcée, également prisée par les progressistes. Elle obéit à la volonté du législateur d’intégrer les immigrés et d’autres minorités avec grande fermeté. Il oblige ainsi les entreprises, les écoles ou les garderies à donner la préférence à ces populations au détriment des autochtones. Ceci va à l’encontre de la liberté contractuelle et peut avoir des conséquences inattendues.
Le rythme de contribution aux sociétés d’accueil des différents types d’immigration, les complexités de la division du travail et l’adaptation culturelle comme processus dynamique dans le temps font qu’il est déconseillé de forcer artificiellement l’assimilation.

Une nation n’est pas menacée par l’existence sur son territoire de minorités tardant plus ou moins à s’assimiler. Elle peut être menacée, cependant, si les uns et les autres ne partagent pas certains principes de base comme nous le verrons ultérieurement.

Le multiculturalisme, cette dangereuse créature progressiste

De toutes ces politiques progressistes qui paraissent tellement sympathiques, celle-ci est peut-être la plus grosse bombe à retardement. Partant du principe, à juste titre, que l’assimilation forcée parrainée par les conservateurs est critiquable, les progressistes affirment que toutes les cultures et toutes les valeurs implicitement se valent. Ils vont même plus loin et finissent par défendre, et subventionner, l’inimaginable, sauf précisément les valeurs mêmes de la société occidentale. Sans que l’un doive conduire à l’autre, loin de là même, ils prennent prétexte du phénomène tout à fait nécessaire et souhaitable de l’immigration pour affaiblir les liens complexes qui existent dans les sociétés d’accueil.

Les politiques multiculturelles sont de véritables mesures collectivistes, comme toutes les politiques socialistes. Les immigrés sont réduits à leur groupe respectif et leur individualité est totalement écartée, ce qui les isole de la société locale où ils vivent et, finalement, les prive des opportunités qu’offre l’interaction entre le marché et la société. S’inspirant des thèses de l’anthropologue Claude Lévi-Stauss (toutes les sociétés se valent culturellement et moralement parlant), les progressistes cherchent à implanter ces politiques dans les pays amphitryons.

Ces politiques visent différents groupes ethniques ou culturels, chacun avec ses propres droits impliquant des devoirs à leur égard pour le reste de la société. Des organismes administratifs promeuvent l’éducation basée sur la différence, inculquant une sorte de nationalisme ethnique et imperméable. Les discours font appel en permanence à la victimisation et dénoncent les discriminations subies, pour exiger plus de justice sociale et compenser ces injustices. Toute politique mettant l’accent sur le groupe pour donner des droits est mauvaise en soi ; elle peut également alimenter les préjugés à l’encontre de ces groupes parmi les populations locales. Ce n’est pas l’immigration, mais l’incapacité et la maladresse des interventions des gouvernements qui alimentent la xénophobie et le rejet des citoyens étrangers. Au lieu de cela, il serait préférable de simplement protéger les droits individuels dans un cadre où les mêmes règles de droit s’appliquent pour tous.

La Suède a été la championne du multiculturalisme ; à certaines époques on a recensé dans les établissements scolaires publics jusqu’à une centaine de langues différentes pratiquée en cours. Dans de nombreux autres pays, l’application de programmes publics de logements sociaux a favorisé la construction aux mêmes endroits de logements au prix abordable pour les immigrés, qui ont abouti à la création de ghettos en périphérie des grandes villes. Des subventions ont été distribuées pour favoriser certains collectifs culturels des plus pittoresques, amplifiant ainsi l’idée d’identité à l’infini. Ce mode de fonctionnement, en dépit de ses bonnes intentions, a été une expérience coûteuse à l’efficacité douteuse dans tous les pays au système d’État-providence, et il n’a pas permis une véritable intégration des immigrés.

L’idéologisation des minorités est très pernicieuse. Des personnes soi-disant mises à l’écart inversent les règles objectives du jeu et, au lieu de chercher à s’adapter, leurs efforts se destinent à être reconnues institutionnellement plutôt que d’apporter ce qu’elles ont de mieux au fonctionnement du marché dans le pays d’accueil. Elles restent prisonnières de leur appartenance ethnique ou de leur particularité identitaire. Des constructions comme la « nation » noire, aborigène ou islamique peuvent déboucher sur la prétention à former un système politique propre à l’intérieur même des frontières d’un pays. Non seulement il devient difficile pour les immigrés de s’intégrer un minimum, mais cela sape aussi les fondements les plus basiques de la société d’accueil.

Toutes ces politiques de « multiculturalisme » ne peuvent qu’être vouées à l’échec. Et si par hasard elles fonctionnaient, l’échec serait celui de la société d’accueil et son incapacité à intégrer un minimum les étrangers. Il est indispensable de repenser ou réorienter la question dans les sociétés modernes actuelles, afin de célébrer la diversité culturelle, tout en s’opposant d’une manière décidée aux politiques multiculturelles dont les effets sont corrosifs.

L’intégration, une proposition libérale entièrement souhaitable

Les flux migratoires menacent seulement en apparence les valeurs des pays d’accueil. Le marché intègre véritablement l’immigré, à la différence des politiques actives d’assimilation ou de multiculturalisme. Nous devons encourager l’intégration et stopper toute intervention de l’État. Plus de marché, plus de règles générales, et moins de politiques et de subventions pour les immigrés et leurs cultures.

La meilleure manière d’intégrer un immigré se fait par le travail, quel qu’il soit. Quand une personne répond aux besoins d’autrui grâce à la fourniture de services ou l’échange de biens sur le marché, il est logique de valider sa présence en son sein. Le travail redonne sa dignité à l’immigré et profite à la société dans son ensemble. Sa participation sur le marché, avec ses nécessaires interactions quotidiennes, obligera inévitablement l’immigré à faire un minimum d’effort d’adaptation aux coutumes et à la langue pratiquée sur place. En outre, il lui faudra apprendre à respecter ses engagements contractuels, les règles de vie en général et la propriété privée ; en fait il fera siennes les valeurs fondamentales nécessaires à la cohésion dans le pays d’accueil. La diversité culturelle ou la différenciation des individus n’empêchent en aucune façon leur intégration à cette Grande Société plurielle, cosmopolite et diverse, ni leur contribution particulière.

Les travailleurs immigrés n’ont pas forcément à s’intégrer pleinement de manière immédiate ; bien que l’expérience nous montre que la plupart le font à partir de la troisième génération. Les gouvernements ne devraient pas dépenser non plus autant d’argent dans des politiques multiculturalistes qui convertissent en question de droits publics ce qui devrait strictement rester dans la sphère privée, comme la religion, la culture, les coutumes ou la langue des immigrés. Ceux-ci doivent se limiter à se conformer à la loi du pays hôte.

Dans le fond, le sentiment anti-immigration et le multiculturalisme sont les deux faces d’une même pièce. D’un côté, les autochtones qui veulent restreindre l’immigration en arguant qu’il est impossible de maintenir un ensemble de valeurs communes sans une nation ethniquement et culturellement homogène. De l’autre, ces multiculturalistes qui affirment qu’étant donné que nous vivons dans des sociétés diverses d’un point de vue ethnique et culturel, il est impossible de maintenir un ensemble de valeurs communes. Les deux positions sont fausses. Tant les « faucons » convaincus par la théorie du choc des civilisations que les « colombes-multiculti » sous-estiment les personnes qui migrent et leur capacité à s’intégrer. Les deux méprisent les principes libéraux et les valeurs héritées du siècle des Lumières si chers à nos pays.

Le fait que des gens venus de différentes parties du monde cohabitent dans un même pays n’est pas un problème en soi du point de vue des relations sociales, des idées et des valeurs. L’une des hypothèses de Hayek, peut-être la plus brillante qu’il ait suggérée, était que ce sont les règles de conduite qui survivent, pas nécessairement les groupes biologiques qui se sont unis autour. Les sociétés que nous valorisons pour leurs règles établies spontanément ne se cimentent pas forcément sur la base d’une population homogène. Ceux qui adoptent les pratiques d’un ordre spontané pour en tirer avantage le font bien souvent sans que cela signifie un grand sacrifice pour eux.

Par conséquent, la proposition libérale n’est ni l’assimilation forcée ni la reconnaissance publique de droits différenciés à certains groupes culturels, mais le respect des règles établies et l’intégration par le travail, afin que les immigrés deviennent des membres pleinement productifs au sein de leur nouvelle communauté.

D’autre part, il serait également souhaitable que les autochtones respectent et tolèrent la différence, le propre de toute société civilisée et ouverte. La seule culture pour laquelle nous devrions nous préoccuper est le respect et la protection des droits individuels, la vie, la libre-circulation, la défense du droit de propriété et des contrats librement consentis.

Les éléments de cultures, les règles de comportement et les habitudes de vie dans les pays civilisés, malgré le fait d’affronter des modes de vie plus traditionnels ou de sociétés fermées, sont beaucoup plus attirants, persuasifs et puissants qu’on ne le croit généralement. Ne les imposons pas, ni ne les détruisons par d’absurdes interventions publiques.

(À suivre)


Traduit de l’espagnol pour Contrepoints.

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