L’Europe au défi des populismes

Meeting Front National 1 mai 2012 credits Blandine Le Cain (CC BY 2.0)

Le rejet de l’économie de marché, le refus de la mondialisation, la volonté de retour à une société nationale et souveraine caractérisent le populisme européen.

Par Vincent Feré.
Un article de Trop Libre

Meeting Front National 1 mai 2012 credits Blandine Le Cain (CC BY 2.0)Partout en Europe les Européens se défient de l’Union européenne. Affaire ukrainienne, guerre en Syrie, terrorisme, crise des migrants, faibles performances économiques : sur tous ces sujets l’Europe peine à parler d’une seule voix et sème le trouble dans les opinions publiques. Sur tous ces sujets, l’Europe ne parvient pas à apporter de réponse politique commune. Plus grave encore, au lieu d’être gagné par un nouvel élan communautaire, le Vieux Continent est comme frappé de paralysie tandis que les pays membres sont travaillés par une crise identitaire et que certains, toujours plus nombreux, voient dans le repli national un remède : partout en Europe, les populismes de gauche ou de droite remportent des succès grandissants. L’Union européenne doit relever urgemment leur défi mais il n’est pas sûr que la réponse puisse se contenter d’être économique.

La montée continue des populismes

Front national en France, Ligue du Nord en Italie, Parti de l’indépendance au Royaume Uni, la liste est longue des partis populistes de droite en Europe que vient compléter celle des partis populistes de gauche : Podemos en Espagne, Mouvement 5 étoiles en Italie… Un même fond commun les caractérise : le rejet de l’économie de marché, le refus de la mondialisation, la volonté de retour à une société nationale et souveraine. Partout en Europe ces partis connaissent une progression régulière : le FN est ainsi le premier parti de France aux dernières élections régionales sans pour autant accéder au pouvoir. Mais au cœur de l’Europe, en Pologne, le vote récent d’une loi permettant la mainmise sur les médias du parti populiste au pouvoir – le PiS du Président Duda – a suscité une vive inquiétude au sein de l’Union. Ne s’agit-il pas en effet d’une remise en cause des valeurs libérales constitutives du modèle européen ? C’est en tout cas au nom de ces valeurs que l’Union européenne a réagi et le vice-président de la Commission Frans Timmermans a rappelé que « la liberté et le pluralisme des médias sont cruciaux dans une société pluraliste et un État respectueux des valeurs communes sur lesquelles l’Union est fondée ». Ajoutons que le populisme gagne une partie de la jeunesse, celle-là même qui devrait s’enthousiasmer pour le projet européen : ainsi, dans la perspective des élections européennes de 2014, le FN, le FPÖ autrichien, le Vlaams Belang flamand et les Démocrates suédois avaient constitué une plateforme, la Youth European Alliance For Hope.

Le populisme serait-il l’avenir de l’Europe et sa fin annoncée ?

Crise économique ou malaise identitaire ?

L’explication la plus commode et la plus fréquemment avancée à cette montée des populismes renvoie aux fragilités économiques du Vieux Continent. Si elle reste la première économie mondiale, l’Europe durement frappée par la crise peine en effet à redémarrer, en dépit de performances supérieures en 2015 à celles des années précédentes. Ainsi avec 0,5% de croissance dans la zone euro au troisième trimestre 2015, les experts s’accordent à dire que « le secteur manufacturier a encore pas mal de chemin à faire avant de se rétablir » ( Rob Dobson ). S’agissant de l’emploi, le taux de chômage moyen, 9,5%, cache de profondes disparités puisqu’il varie de 4,5% en Allemagne à 25,2% en Grèce en passant par 7,8% en Pologne et 10,8% en France. Mais fait significatif et trop peu souvent souligné, il n’y a pas de corrélation simple entre populisme et situation économique. La preuve, au Danemark, lors des élections législatives du 18 juin 2015, le parti populaire de Kristian Thulesen Dahl est arrivé second avec 21,1% des suffrages dans un pays qui ne compte que 6,3% de chômeurs.

En réalité les pays européens sont en proie à un malaise identitaire qui renvoie à leur faible conscience européenne. La crise des migrants agit de ce point de vue comme un révélateur : l’Europe en tant que telle n‘est pas pensée comme une terre de migrations – ce qu’elle est par son histoire – et l’afflux des migrants est d’abord perçu comme un défi lancé à chaque pays en particulier. D’où la volonté de fermer les frontières, de se replier sur soi : un formidable tremplin pour les populismes. Mais le plus inquiétant est finalement que cette crise européenne affecte désormais certaines élites – Michel Rocard a ainsi déclaré à Bruxelles en novembre 2015 : « l’Europe c’est fini, on a raté le coche » – et certains pays qui ont été à l’origine du projet européen, la France au premier chef – 58% des Français déclarent que leur appartenance européenne affecte peu leur identité personnelle -.

Pourtant l’Europe est à un tournant de son histoire et pour reprendre la formule de Walter Veltroni à Bruxelles en novembre dernier : « il faut terminer la fabrication de l’avion ou arrêter ». Pour lui l’alternative est claire : repli identitaire ou États-Unis d’Europe, ceux-là mêmes que Victor Hugo invoquait dans un célèbre discours en 1849. À quelle condition ?

Faire des Européens

Si l’on suit les analyses de Miroslav Hroch dans Social preconditions of national revival in Europe, l’Europe en est restée à la fin de la phase B, celle de militants appartenant à l’élite, oeuvrant pour la mise en place d’une construction politique, celle-ci n’étant qu’ébauchée. De fait en la matière, pour reprendre la métaphore de Walter Veltroni, il manque encore « les ailes et surtout le pilote ». Et l’avion Europe risque d’autant moins de décoller qu’il n’a guère le soutien de ses passagers ! Dans le fond, l’Union européenne peine à atteindre la phase C de Hroch qui se caractérise par l’appui des masses à la création d‘un État national. Le principal échec de l’Europe est en effet précisément de ne pas avoir su entraîner les peuples. Certes l’Europe est une remarquable construction technocratique, la monnaie unique une réussite finalement assez peu contestée. Mais l’euro n’a pas fait naître le sentiment d’un destin commun. Finalement, l’une des explications possible de la crise européenne est sans doute qu’on a négligé la phase A de Miroslav Hroch, la « phase désintéressée », littéraire, culturelle, historique, celle qui selon la célèbre formule de Renan permet la « possession d’un riche legs de souvenirs », condition selon lui de « la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis ». Il est donc permis de penser que d’une certaine façon l’avion Europe a été monté à l’envers. Ce n’est évidemment pas une raison pour arrêter sa construction ou le démonter. La leçon de l’histoire n’en est pas moins claire : la question identitaire doit être traitée d’urgence au niveau communautaire. Le défi qui attend l’Europe est donc culturel et politique avant d’être économique si l’on veut que le jour vienne où « toutes les nations du continent sans perdre leurs qualités distinctes et leur glorieuse individualité se fondent dans une unité supérieure et continuent la fraternité européenne » (Victor Hugo).

On connaît la célèbre formule prêtée de façon erronée à Massimo d’Azeglio au XIXème siècle : « nous avons fait l’Italie, maintenant il faut faire des Italiens ». On pourrait la retourner dans le cas de l’Union européenne et affirmer qu’il est urgent de faire des Européens si l’on ne veut pas que l’Europe se défasse !

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