L’agriculture bio masque mal le clientélisme vert

Privilégions la traçabilité, mesure objective des caractéristiques d’un produit à la tyrannie des appellations et de la logoïsation de l’agriculture Bio.

Par Jonathan Dubrulle.

Stéphane Travert entend doubler les surfaces conduites en agriculture biologique1. Ces dernières représentent aujourd’hui près de 6,5% de la SAU (Surface Agricole Utile) française, avec une hausse de 20% des exploitations certifiées bio par rapport à 20162. Si ce mode d’agriculture ne représente que 4,4% du marché alimentaire à domicile3, la bio connaît un attrait croissant chez le consommateur, avec un marché en hausse de 17% sur un an4.

Toutefois, cette dynamique est en partie le fruit d’une orientation politique de l’agriculture comme des choix de consommation.

L’agriculture bio vue comme un idéal sanitaire

L’agriculture biologique est souvent sanctifiée comme un idéal écologique, social, voire économique. Ceci passe notamment par la diabolisation de l’agriculture conventionnelle, victime d’une construction sociale dévalorisante, reflet d’une médiatisation parfois partisane et de discours souvent empreints d’idéologie.

Selon un sondage commandé par l’ONG WWF et réalisé par l’Ifop, 72% des Français sont prêts à consommer davantage de produits issus de l’agriculture biologique. Au sein du même échantillon, 93% des sondés se soucient des résidus de produits phytosanitaires dans leur alimentation5.

Pourtant, selon un autre sondage (Harris Interactive pour Alerte Environnement, 2016) près d’un Français sur deux ne sait pas que des pesticides sont utilisés en agriculture biologique6. En effet, le souffre ou le cuivre font partie des produits utilisés. De même, de nombreuses dérogations sont possibles. Celles-ci sont proposées par l’ITAB (Institut Technique de l’Agriculture Biologique) puis délivrées par la Direction Générale de l’Alimentation (DGAl)7.

Pourtant, selon l’EFSA (Autorité européenne de sûreté des aliments), en 2013, sur 4620 échantillons prélevés sur des aliments issus de l’agriculture biologique, 0,8% d’entre eux dépassaient la limite maximale résiduelle (LMR), quantité maximale de résidus de pesticides autorisée pour toute mise sur le marché8.

Si cette proportion est tout de même sept fois plus faible que pour les produits issus de l’agriculture conventionnelle, 61% des échantillons analysés (tous modes de production confondus) sont totalement exempts de résidus9.

Ainsi, la certification AB ne garantit pas une absence de résidus de produits phytosanitaires. De même, les motivations sanitaires du consommateur peuvent très bien être remplies par un bien issu de l’agriculture conventionnelle.

Une agriculture choyée par les pouvoirs publics

Les agriculteurs bio sont éligibles à des subventions auxquels les agriculteurs conventionnels ne peuvent prétendre. Ceci est le reflet d’une orientation politique de l’agriculture. En effet, une certification AB est exigée pour certaines aides PAC, telles que pour les MAE (mesures agro-écologiques) « conversion » et « maintien » à l’agriculture biologique et certaines aides à l’investissement [9]. De même, les producteurs engagés en bio sont éligibles à un crédit d’impôt de 2 500 €/ exploitation (relevé à 3 500 € dans la LOF 2018) et peuvent bénéficier d’une exonération de la taxe foncière non bâtie par certaines communes et EPCI (Établissements Publics de Coopération Intercommunale)10.

De même, la loi alimentation et les objectifs affichés du Gouvernement tendent vers une augmentation des crédits alloués à la bio. Stéphane Travert annonce notamment un plan baptisé Ambition Bio 2022, crédité de 1,1 Md€, avec une augmentation des crédits alloués au bio de 62 % sur 2018-2022 par rapport à la période 2013-201711.

Pourtant, ces sommes n’ont pas vocation à fournir de résultats. En effet, l’agriculture bio se caractérise uniquement par des économies de moyens ; à l’image de l’interdiction de certains produits phytosanitaires, du recours à la fertilisation organique ou de respect de normes de bien-être animal. En grandes cultures, les rendements bio sont deux fois inférieurs à ceux de l’agriculture conventionnelle12. Ainsi, la seule vocation du plan Ambition Bio 2022 est d’augmenter le nombre de conversions à l’AB, quels que soient les résultats fournis.

L’aveuglement du consommateur

Mais le gouvernement ne s’arrête pas à la redistribution d’une partie de l’argent du citoyen aux agriculteurs engagés en bio. En effet, il souhaite imposer des quotas de produits issus de l’AB dans la restauration collective publique. À l’horizon 2022, cette planification alimentaire concernera 50% de l’origine des aliments servis13. Ainsi, les pouvoirs publics donnent à ces derniers un avantage compétitif manifeste sur les biens issus de l’agriculture conventionnelle.

Gil Rivière-Werstein, journaliste agricole et fondateur de La Lettre agriculture et environnement accuse ainsi les pouvoirs publics de clientélisme électoral : « […] lorsque les élus utilisent l’argument du bio ou du local dans les cantines scolaires, par exemple. C’est consensuel, cela donne une image positive à peu de frais. Mais jamais il n’a été démontré que c’est meilleur pour les enfants. »14

Pour autant, un véritable « marketing de la peur » est mis en place par le lobby du bio pour gagner des parts de marché15. La communication faite par certaines enseignes bio profite des scandales sanitaires pour diaboliser l’agriculture conventionnelle. De même, les PGM (Plantes Génétiquement Modifiées) sont dans leur ensemble combattues, car leurs avantages environnementaux (économies de produits phytosanitaires, faibles besoins en eau etc.) concurrencent les théories avancées par l’agriculture biologique.

Devant les intérêts politiques, corporatistes et économiques, le consommateur se soumet au dirigisme de la certification et de la labellisation. Bien souvent, sans connaître le cahier des charges s’appliquant ou non à un produit alimentaire, le citoyen remet son choix à la seule présence (ou non) d’un logo. Cette dictature de l’information instantanée, subjective et déresponsabilisante ne participe pas à la formation et à l’éducation du consommateur. Privilégions la traçabilité, mesure objective des caractéristiques d’un produit à la tyrannie des appellations et de la logoïsation.

  1. Le Parisien, 24 juin 2018.
  2. Agence Bio, 2018. Dossier de presse. L’agriculture biologique, un accélérateur économique, à la résonance sociale et sociétale. Agence Bio.
  3. Agence Bio / INSEE, 2017. In Agence Bio, 2018. Dossier de presse. L’agriculture biologique, un accélérateur économique, à la résonance sociale et sociétale. Agence Bio.
  4. Agence Bio, 2018. Dossier de presse. L’agriculture biologique, un accélérateur économique, à la résonnance sociale et sociétale. Agence Bio.
  5. Ifop pour WWF France, 2017. Les Français, la consommation écoresponsable et la transition écologique. Ifop pour WWF France. Consulté le 25/06/2018 : lien. En ligne.
  6. Alerte Environnement, 2016. Un Français sur deux ignore que l’agriculture biologique utilise des pesticides. Consulté le 25/06/18 : lien. En ligne.
  7. ITAB, 2018. Dérogations 2017. Consulté le 25/06/2018 : lien. En ligne.
  8. Regnault-Roger, C., 2018 Sécurité sanitaire et risque pesticide. In Regnault-Roger, C., (Dir.) 2018. Idées reçues et agriculture. Parole à la science. Paris, Presses des Mines, collection Académie d’agriculture de France.
  9. EFSA. 2011. Le rapport sur les pesticides montre que le taux de conformité des résidus continue de croître. Consulté le 25/06/2018 : lien. En ligne.
  10. Chambre d’Agriculture de Tarn-et-Garonne, 2017. Conversion à l’agriculture biologique, quelles démarches à suivre. Chambre d’Agriculture de Tarn-et-Garonne. Consulté le 25/06/2018 : lien. En ligne.
  11. ministère de l’Agriculture et de l’alimentation, 2018. Communiqué de presse. Stéphane Travert annonce le lancement de la concertation sur le programme Ambition Bio 2022. Ministère de l’Agriculture et de l’alimentation.
  12. FranceAgriMer / ECS Bio 2015. In FranceAgriMer, 2016. Variétés et rendements biologiques, céréales, oléagineux et protéagineux. Récolte 2015. FranceAgriMer, Céréales / Données et bilans. Consulté le 25/06/2018 : lien. En ligne.
  13. Le Monde, 19 avril 2018.
  14. L’Opinion, 22 août 2017.
  15. Kressmann, G., 2018. Marketing du bio : atouts et enjeux. In Regnault-Roger, C., (Dir.) 2018. Idées reçues et agriculture. Parole à la science. Paris, Presses des Mines, collection Académie d’agriculture de France.