Carottes bio et pesticides : et si on posait les vraies questions ?

Acheter bio est un choix personnel que l’on ne saurait critiquer. La critique s’impose, en revanche, pour le discours qui fait la promotion de ce choix par le dénigrement de l’agriculture dite « conventionnelle ».

Par André Heitz.

En faisant tester huit échantillons de carottes, pour moitié « bio » et pour moitié « conventionnelles », France 3 a osé braver un tabou. D’autant plus que la chaîne a publié ses résultats sous un titre politiquement fort incorrect : « Quand les carottes d’une enseigne bio contiennent plus de pesticides que d’autres carottes non bios ».

Le sujet fait 3:19 minutes d’antenne. On ne s’étonnera donc pas que les données fournies soient très lacunaires. Et qu’il soit impossible de vérifier l’exactitude du titre.

Des résidus dans trois échantillons sur huit…

Pour les carottes conventionnelles, aucune trace de résidus n’a été trouvée sur les produits achetés dans des magasins Leader Price et Carrefour ; celles d’un magasin Lidl et d’un primeur de quartier présentaient des traces à des niveaux inférieurs aux limites maximales de résidus (LMR).

Côté bio,  les carottes Carrefour, Naturalia et La Vie Claire étaient sans résidus – il faut ajouter ici, pour être précis : « détectables » car une absence totale ne peut pas (encore) se prouver ; celles achetées dans un Bio c’Bon, en revanche, « présentent « des résidus de trois produits phytosanitaires », « totalement interdits dans la culture biologique ». » On peut voir les noms barbares sur la vidéo : azoxystrobine (fongicide), difénoconanole (fongicide), prosulfocarbe (herbicide).

… à des niveaux sans nul doute anecdotiques

Les niveaux de résidus sont sans nul doute ridiculement faibles. Si tel n’avait pas été le cas, le discours aurait été autrement plus anxiogène et critique…

De plus, la démarche en toxicologie est extrêmement protectrice. À partir de tests sur des animaux de laboratoire auxquels on administre des doses croissantes de la substance à étudier, on définit une NOAEL ou DSENO (No Observable Adverse Effect Level – dose sans effet nocif observable).

Celle-ci est généralement divisée par 100 (par 10 pour tenir compte des incertitudes liées au passage de l’animal à l’homme et par 10 pour tenir compte de la variabilité à l’intérieur de l’espèce humaine), parfois plus, pour produire la dose journalière admissible (DJA). Elle est exprimée en milligrammes de substance par kilogramme de poids corporel et par jour.

Ainsi, la DJA de l’azoxystrobine est de 0,1 mg/kg p.c./j. Elle a été déterminée en appliquant un facteur de sécurité de 100 à la dose sans effet obtenue dans des études de toxicité par voie orale de 90 jours et d’un an chez le chien.

Une personne de 60 kg est donc censée pouvoir absorber tous les jours 60 x 0,1 = 6 milligrammes d’azoxystrobine sans risques pour sa santé. La communication des agences d’évaluation dit souvent qu’« un risque ne peut être exclu » lorsque cette dose est dépassée ; cette formulation standardisée ne reflète pas vraiment la réalité biologique compte tenu des facteurs de sécurité, mais certainement la préoccupation pour la santé des populations dont font preuve les autorités sanitaires.

À partir de la DJA on déduit des limites maximales de résidus (LMR), pour chaque denrée alimentaire de base, en tenant compte notamment des habitudes de consommation et des réalités agricoles.

Elle est fixée de manière à ce que le consommateur ne dépassera pas la DJA, sauf comportement alimentaire vraiment anormal (style cure de cerises pour le diméthoate à s’en faire péter la sous-ventrière). Ainsi, toujours pour l’azoxystrobine, la MRL est de 1 mg/kg chez la carotte.

Lorsque la substance n’est pas autorisée sur la denrée, et en l’absence de demande de fixation d’une LMR pour des produits importés, on retient généralement la limite de détection (cela explique une partie des dépassements constatés sur des produits importés).

Si ce qu’on voit sur la vidéo à 00:51 se rapporte aux carottes bio, on aurait trouvé 0,012 mg d’azoxystrobine par kilo de carottes. C’est 83 fois moins que la LMR. En d’autres termes, notre personne de 60 kg devrait manger… plus de 5.000 kg de carottes pour atteindre la zone à partir de laquelle, selon la terminologie en usage, « un risque ne peut être exclu ».

Une terminologie que, du reste, les agences d’évaluation feraient bien de réviser. Il y a déjà suffisamment de marchands de peurs (et d’illusions) sur le plateau médiatique et les réseaux sociaux ; de ceux qui agitent le mot « contamination » pour de tels niveaux de présence (France 3 y succombe du reste).

La réalité des résidus de pesticides

Les autorités procèdent à des contrôles réguliers organisés au niveau européen, les résultats étant publiés par l’Autorité Européenne de Sécurité des Aliments (EFSA). Selon le dernier communiqué de presse portant sur les résultats des échantillons prélevés en 2015 :

97,2 % des échantillons analysés se situent dans les limites permises par la législation de l’UE. 53,3 % des échantillons testés étaient exempts de résidus quantifiables tandis que 43,9 % contenaient des résidus ne dépassant pas les limites légales. […] 99,3 % des aliments bio étaient exempts de résidus ou présentaient des taux se situant dans les limites légales. 

Communication asymétrique ! Il faut se plonger dans le rapport détaillé pour apprendre que 13,5 % des échantillons bio présentaient des résidus de pesticides (polluants persistants, pesticides autorisés en bio et non autorisés).

Acheter bio : pour quel résultat ?

Acheter bio est un choix personnel que l’on ne saurait critiquer. Il y a une demande et une offre. Et nos conditions économiques nous permettent ce que l’on peut considérer comme une extravagance.

La critique s’impose, en revanche, pour le discours explicite et les insinuations qui font la promotion de ce choix par le dénigrement des méthodes de production et de la qualité des produits de l’agriculture dite « conventionnelle ». Ni des choix politiques.

Il y a un fait soigneusement occulté par le lobby du biobusiness et ses alliés : l’agriculture biologique utilise aussi des pesticides ! Certains d’entre eux ne sont pas anodins en termes de santé et d’environnement, voire plus nocifs que les produits de synthèse interdits d’utilisation en bio par idéologie et… marketing. Que dire aussi des pyréthrines « naturelles », autorisées, produites à partir de plantes consciencieusement protégées par des fongicides… de synthèse ?

Les statistiques colligées par l’EFSA peuvent s’interpréter comme suit : l’acheteur de bio diminue le risque d’acheter un produit contenant des résidus de pesticides à des niveaux légaux d’un facteur 3,25 ; et à des niveaux supérieurs aux LMR d’un facteur 4.

Rappelons qu’une présence de résidus en dessous de la LMR est sans danger pour la santé selon les canons de la pensée rationnelle.

Un dépassement de LMR n’est pas ipso facto un indice de danger, étant donné les marges de sécurité qu’on s’est données ; il constitue toutefois une infraction susceptible de faire l’objet de mesures administratives ou judiciaires s’il est net, compte tenu des incertitudes dans les dosages.

Acheter bio : à quel prix ?

Les journalistes de France 3 s’émeuvent :

Nos carottes non-bio achetées 89 centimes le kilo contiennent moins de résidus que ces carottes bio à 2 euros 10. 

Le bio, ici, c’est 2,4 fois plus cher !

Dans son numéro de septembre 2017, Que Choisir a publié une enquête assez complète. Son panier conventionnel en supermarché et hypermarché à 74 € passe en bio à 126 € dans les mêmes magasins et à 161 € dans les magasins spécialisés bio, soit + 70 % et + 117 %, respectivement.

Le panier de fruits et légumes seul passe de 15 € à 40 € (+ 166 %) et 30 € (+ 100 %), les magasins spécialisés faisant mieux dans ce cas que les généralistes.

Acheter bio : pour quels résultats ?

C’est une chose que de dépenser plus – beaucoup plus – pour réduire son risque d’exposition à des résidus n’ayant probablement aucun effet sur la santé (le mot « probablement » n’est utilisé que pour tenir compte de l’impossibilité matérielle de démontrer une absence totale d’effet – on peut s’attendre du reste à des commentaires outrés sur la perturbation endocrinienne… et les effets cocktail).

Mais c’est un choix qui a d’autres conséquences. La promotion du bio par le dénigrement du conventionnel se plaît à présenter les pesticides comme des « béquilles chimiques » du « productivisme ». C’est oublier leur rôle important pour la production de denrées saines – et donc aussi pour la santé publique. C’est contre-intuitif en ce monde dominé par un discours fallacieux, mais c’est comme ça ;

Les impasses que fait le bio sur la protection phytosanitaire par idéologie, par choix ou faute de modes de protection efficaces par obligation, se traduisent par des risques plus importants.

C’est le cas tout particulièrement pour les mycotoxines – bien plus préoccupantes que les résidus de pesticides, que ceux-ci soient de synthèse ou « bio » – et les graines de mauvaise herbes toxiques (et, sur un autre registre, pour les contaminations bactériennes par les fumiers et composts).

Nous ne saurons jamais si les 53 morts et les centaines d’insuffisances rénales nécessitant une dialyse auraient pu être évités en Allemagne, en 2011, si on avait désinfecté les graines au chlore (à l’eau de Javel). C’est là, la pointe de l’iceberg. Quelque deux douzaines de personnes ont été intoxiquées par du datura dans le farine de sarrasin bio en septembre-octobre 2012 ; mais on n’en a guère parlé… biais sélectif de l’« information ».

Ah ! L’ « information » !

Il ne faut toutefois pas surinterpréter les risques du bio, ni du reste les résultats de cette petite séquence de France 3, qui est dans le style de ce que Générations Futures nous assène à intervalles réguliers ou à des dates conçues pour influencer des décisions politiques (le dernier exemple portait sur le glyphosate dans 30 échantillons de céréales et de légumineuses).

D’autre part, la mention des marques ou des enseignes est un des gros problèmes du sensationnalisme médiatique, et aussi du consumérisme. Bio c’Bon est présenté sous un jour défavorable – « Une marque d’une fameuse enseigne bio pose problème », rien que ça… sur la base d’un seul échantillon de carottes !

Son seul tort est d’avoir vendu à des journalistes de France 3 un paquet de carottes issues d’une production sans nul doute honnête et conforme au cahier des charges du bio. Pour reprendre un terme du reportage et contrairement à ce qu’il prétend, les carottes de Bio c’bon – y compris celles testées – sont aussi « irréprochables » que celles des trois autres enseignes.

Il serait grand temps que cesse cette hystérie médiatique. Cela vaut aussi pour cette association de consommateurs (non nommée) et cette personne (non identifiée) qui balbutie que « quand on achète bio… on est en droit d’attendre… ».

Elle n’aurait pas dit cela si elle savait que l’agriculture biologique (qui utilise aussi des pesticides…) a une obligation de moyens, pas de résultats ; ou, le sachant, si elle en avait tiré la conclusion logique. Cette obligation limitée, c’est tant mieux pour les agriculteurs tant bio que conventionnels.

On peut ne pas avoir de sympathie particulière pour le bio, tout en ayant beaucoup de respect pour les producteurs qui se lancent dans ce mode de production exigeant et risqué avec une conviction qui ne relève pas de l’intégrisme et un réalisme qui n’est pas synonyme d’opportunisme face à une aubaine. Le respect de ces producteurs exige que l’on dénonce ces discours et ces attentes aussi excessifs qu’irréalistes.

Promouvoir le bio ?

En ces temps d’États Généraux de l’Alimentation, les manœuvres vont bon train pour promouvoir la filière biologique, y compris par des procédés déloyaux, vicieux et, pour tout dire, indécents contre l’agriculture qui nous nourrit, alimente en temps normal notre balance commerciale et contribue à assurer l’ordre et la sécurité (relatifs, certes) dans les pays qui ont besoin de notre blé pour nourrir leur population et exportent une partie de leur population vers nos contrées sous la forme de migrants.

Les statistiques de l’Agence Bio, aussi astucieuses soient-elles, ne font peut-être illusion : mais le bio représenterait 5,7 % de la SAU (surface agricole utile) en 2016 et les produits bio 7,147 milliards d’euros. Comparé aux 232 milliards d’euros du budget alimentation de 2014, cela fait 3 % de la consommation. Le blé tendre a rendu 29 q/ha en bio en 2015, contre un 79,4 q/ha record en conventionnel (2,7 fois plus).

Ces chiffres doivent être contextualisés et relativisés. La contribution du bio à l’alimentation des Français est gonflée par ses prix plus élevés ; inversement, la différence dans les rendements du blé inclut un facteur géographique qui minimise le potentiel réel du bio (les grandes régions céréalières connaissent peu de bio).

Mais ils illustrent une réalité incontournable. Le bio est un mode de production moins performant sur le plan agronomique et économique (nonobstant les discours des thuriféraires).

Ses produits sont réservés de par leurs prix à une clientèle aisée ou prête à faire des choix spartiates. Que Choisir titre avec raison et bon sens : « Pas à la portée de tous ». Tout cela pour des produits dont Que Choisir écrit aussi que « l’intérêt […] n’est pas flagrant », et ce, dans un formidable contre-pied par rapport au titre, « Manger bio est sans doute plus sain » ; illustration du problème récurrent du conflit entre réalisme et bien-pensance…

Nous n’entrerons pas ici dans d’autres arguments fallacieux invoqués à l’appui du bio, comme l’impact positif (allégué) sur l’emploi ou l’environnement.

Il est pourtant demandé de promouvoir encore davantage – par des subventions particulières, une baisse de la TVA, des marchés captifs, des contraintes renchérissant la production conventionnelle, etc. – un mode de production moins performant.

Fausser le marché n’est pas bienvenu chez les lecteurs de ce site. Le fausser pour, in fine, subventionner la consommation des bobos aisés l’est encore moins pour l’auteur de ce billet.