Michel Onfray, un libéral qui ne comprend rien au libéralisme ?

Comment un esprit aussi intelligent, lucide et cultivé que Michel Onfray peut-il proférer de telles âneries (pour rester poli…) dès qu’il utilise le mot « libéralisme » ?

Par Gérard Dréan.

Je suis toujours fasciné et perplexe quand je vois Michel Onfray pourfendre quelque chose qu’il nomme le libéralisme, tout en affichant dans le même temps des positions parfaitement libérales.

D’autres, aussi prompts à voir dans le libéralisme le mal absolu, tiennent au moins un discours cohérent dans le délire. Mais comment un esprit aussi intelligent, lucide et cultivé que Michel Onfray peut-il proférer de telles âneries (pour rester poli…) dès qu’il utilise ce mot ?

On trouve des éléments de réponse dans une interview dans L’Express du 30 mai 2018 (n°3491), et dans ses interventions récentes dans les médias.

Par exemple, cette phrase révélatrice :

C’est la solution libertaire des contrats synallagmatiques, donc républicaine, contre la solution libérale d’un contrat léonin, donc autocratique.

Or c’est le contrat synallagmatique, autrement dit bilatéral, qui est libéral, puisque les contractants peuvent négocier entre eux les termes du contrat sans l’intervention d’un tiers, et que chacun peut refuser de contracter s’il n’est pas d’accord. Au contraire, un contrat léonin a toutes les chances d’être imposé par une des parties à l’autre, ce qui est contraire au principe fondateur du libéralisme. D’ailleurs, toute personne de bonne foi possédant une culture minimale en philosophie politique conviendra que libéral et autocratique sont des termes antinomiques.

Une position typiquement libérale

En regardant le fond au lieu de s’arrêter aux mots, on voit que Michel Onfray défend une position typiquement libérale, tout en utilisant le terme libéral pour désigner le contraire du libéralisme, qu’il préfère appeler libertaire. Un sommet dans la confusion et le n’importe quoi !

Autre exemple :

Je défends une autogestion girondine qui suppose que le pouvoir soit exercé directement en assemblées par les citoyens, sans passage par une figure providentielle.

Le libéralisme est une application complète de ce principe, où chaque individu-citoyen, pour ce qui le concerne lui et lui seul, exerce le pouvoir à son propre niveau sans qu’une quelconque assemblée lui dicte sa conduite. En matière collective, il peut adhérer librement à des associations qui visent les buts que lui-même se propose. Mais, comme Onfray, il refuse qu’une quelconque « figure providentielle » se réclamant d’une « assemblée des citoyens », hypostasiée sous le vocable de « volonté générale » par un aspirant dictateur, impose son pouvoir, y compris quand cette figure providentielle s’appelle l’État et se réclame de la Nation.

Enfin ceci :

Le capitalisme peut se montrer plus brutal encore quand la social-démocratie est au pouvoir.

Tout à fait exact, et déjà constaté par ce grand auteur libéral qu’est Benjamin Constant :

Il n’y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l’on exerce à l’ombre des lois et avec les couleurs de la justice

ou dénoncé par Tocqueville sous le terme de « despotisme de la majorité ».

Mais la social-démocratie n’est pas le libéralisme ; c’est une forme de socialisme qui tolère une dose modérée de libéralisme et de capitalisme dans le domaine économique et conduit à ce que les libéraux appellent « capitalisme de connivence » : une situation où certains acteurs économiques utilisent un État illibéral pour exercer à leur place des pouvoirs illégaux pour eux, et que les libéraux considèrent comme illégitimes pour l’État, et dont une forme est le colonialisme dénoncé par Onfray lui-même. Contrairement à la légende, tous les grands libéraux ont été anticolonialistes, tant d’ailleurs pour des raisons économiques que pour des raisons éthiques.

Outre ces acrobaties verbales pour ne pas reconnaître au mot libéral son contenu éminemment positif, et au libéralisme ses vertus, Onfray succombe comme bien d’autres à une étrange manie assez commune de l’intelligentsia française : prendre pour références libérales Hobbes et Rousseau avec leur théorie du contrat social, et puisque ces thèses ont conduit à Robespierre et Napoléon, en tirer une condamnation du libéralisme. Mais pourquoi Hobbes et pas Locke, pourquoi Rousseau et pas Montesquieu ?

Problème de définition

Je sais bien que toutes les définitions sont arbitraires et donc sujettes à controverse, mais quand on veut définir une école de pensée, mieux vaut demander à ceux qui s’en réclament explicitement. Celle du socialisme, je vais la chercher chez Jaurès, celle du communisme chez Lénine et celle du nazisme dans Mein Kampf. Pour libéralisme, j’ai le choix : Locke, Jefferson, Diderot, Montesquieu, Constant, Bastiat, Mises, Hayek et tant d’autres auxquels Michel Onfray ne fait pas allusion.

Même si on peut considérer que les thèses de Hobbes et Rousseau avaient au départ un contenu libéral, Rousseau avait cessé de l’être avec son fameux « On les forcera à être libres », en voulant, comme a écrit Benjamin Constant, « que l’individu soit esclave pour que le peuple soit libre ».

La thèse fondatrice du courant central du libéralisme, qui part de Locke pour aboutir à Hayek et Raymond Aron en passant par la Déclaration d’Indépendance des États-Unis de 1776 et la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, est que chaque individu possède des droits imprescriptibles et inaliénables, que la seule fonction légitime d’un gouvernement est de garantir ces droits, notamment en protégeant les libertés individuelles, qui lui pré-existent et qu’il est lui-même tenu de respecter, et que donc l’action du gouvernement doit être limitée, à la fois dans son domaine et dans ses moyens.

On a le droit de ne pas être d’accord, mais quand on se pique de philosophie, on ne peut pas ignorer l’essentiel de la tradition des Lumières et la résumer à une école de pensée très minoritaire. Si Robespierre et Napoléon se sont réclamés des idées libérales, on ne peut pas en blâmer Locke ou Montesquieu qui les ont émises, mais Rousseau qui les a dévoyées. De toute façon, tous les aspirants au pouvoir ont utilisé les idées de leur temps, libérales ou autres, pour y parvenir et se comporter ensuite en tyrans.

Enfin, en écrivant cette condamnation :

L’État maastrichtien… impose le libéralisme (que je définis comme le régime dans lequel le marché fait la loi).

Onfray postule une définition du marché tout aussi fautive que sa définition du libéralisme.

Le marché introuvable

Que dit Wikipedia ? : « Le marché est le lieu réel ou fictif de rencontre entre l’offre et la demande pour un bien ou un service. » Un lieu donc, où des gens proposent d’échanger des choses qu’ils ont contre des choses qu’ils désirent, en espérant y rencontrer d’autres gens qui veulent faire l’échange inverse. Un lieu d’abord physique – la place du village ou la Bourse – puis de nos jours un réseau de communications, Internet.

Ce n’est pas une personne qui aurait le pouvoir d’imposer ses choix, mais un système de mise en relations des personnes, respectueux de la liberté individuelle, un endroit où personne ne contraint personne à se rendre ni ne l’en empêche, où chacun a le droit de proposer ce qu’il veut et d’accepter ou non telle ou telle proposition, et n’est pas contraint à proposer ni à accepter quoi que ce soit. C’est le moyen le plus perfectionné que les hommes ont inventé pour échanger pacifiquement ce qu’ils ont contre ce qu’ils veulent, auquel ils ont spontanément recours quand on les laisse libres. Il peut fonctionner plus ou moins bien mais n’a aucun pouvoir en propre et ne peut en aucune façon « faire la loi ».

L’alternative ne pourrait être qu’un système où chacun serait contraint à offrir et à accepter certaines choses. Mais qui en déciderait et comment ? Celui qui exercerait cette contrainte « ferait la loi »au sens propre, mais en s’opposant au marché.

Un cliché journalistique

Trois erreurs donc dans une seule phrase : le libéralisme ne se réduit pas au marché, le marché ne peut pas « faire la loi », le marché n’a nul besoin d’être imposé. La seule chose que les États peuvent faire, c’est l’empêcher de fonctionner. La condamnation lancée par Onfray n’est qu’un cliché journalistique vide de sens indigne d’un véritable philosophe, même s’il met un point d’honneur à ignorer l’économie.

En 2004, dans un excellent ouvrage, le regretté Raymond Boudon expliquait Pourquoi les intellectuels n’aiment pas le libéralisme. Aux raisons qu’il identifiait, il faudrait à mon avis ajouter ceci : tous les intellectuels ont une idée bien arrêtée de ce que devrait et ne devrait pas être la société, et pensent que leur conception est la seule acceptable. Leurs idées devraient donc être imposées contre toutes les autres par un pouvoir éclairé réputé bienveillant, ce qui est justement l’interdit fondateur du libéralisme.

Et comme le libéralisme respecte toutes les idées, y compris celles qu’ils voudraient censurer, ils le condamnent en tant que responsable de tous les malheurs du monde, au prix d’une accumulation de contresens et d’incohérences auxquelles il est dommage que Michel Onfray se croie obligé de sacrifier.