Dictature libérale ?

La boutade de Hayek perd tout son caractère choquant si on apprécie avec un peu de rigueur son contenu

Friedrich A. Hayek
Friedrich A. Hayek

Pour un certain nombre de personnes la lecture de Hayek se résume à une petite citation citée hors contexte par des ouvrages et blogs antilibéraux. On peut la trouver sous cette forme : [mieux vaut une] « dictature libérale qu’une absence de libéralisme dans un gouvernement démocratique. »

Une double portée est attribuée à cette citation.

D’abord un énoncé général : mieux vaut la dictature et le marché que la démocratie.

Et ensuite, plus particulièrement, parce qu’elle était faite à un journal chilien de droite sous la dictature de Pinochet, elle signifierait que Hayek soutiendrait Pinochet.

Parfois le tout est enrobé dans une belle histoire, avec Hayek ou Friedman en conseillers machiavéliques du caudillo.

Aussi bien l’interprétation générale que particulière est fausse.

Pas de soutien à Pinochet

D’abord interpréter la citation comme un soutien à Pinochet s’écroule si on lit sérieusement in extenso ce que dit Hayek.

La citation exacte, avec ce qui l’accompagne, est : « Je dirai que, comme institutions pour le long terme, je suis complètement contre les dictatures. Mais une dictature peut être un système nécessaire pour une période transitoire. Parfois il est nécessaire pour un pays d’avoir, pour un temps, une forme ou une autre de pouvoir dictatorial. […] Personnellement je préfère un dictateur libéral plutôt qu’un gouvernement démocratique manquant de libéralisme. Mon impression personnelle est que […] au Chili par exemple, nous assisterons à la transition d’un gouvernement dictatorial vers un gouvernement libéral. » (Entretien avec le quotidien chilien El Mercurio, 12 avril 1981, d’après la documentation de Institut Hayek)

Si Hayek prévoit que le régime chilien évoluera de la dictature au libéralisme, c’est bien que Pinochet et son régime n’ont pas une politique libérale. CQFD.

On ajoutera que s’il est exact que le régime de Pinochet est une dictature, que le général a violé la légalité pour s’installer au pouvoir, on ne peut pas assimiler le Président Allende au parangon de la démocratie. Celui-ci gouvernait en court-circuitant le Parlement qui détenait la majorité et réclamait sa destitution. Le parti d’Allende, s’il s’est montré finalement globalement respectueux de la lettre de la constitution si ce n’est à son esprit, n’a jamais eu la majorité absolue et se comportait de manière plus que déplaisante avec son opposition dans ses derniers mois.

Il est donc prématuré d’assimiler le dictateur libéral à Pinochet et le démocrate antilibéral à Allende.

En tout état de cause il est erroné de comprendre cette citation comme endossant Pinochet quand Hayek espère une évolution libérale du régime dictatorial de celui-ci.

Pas de théorie politique antidémocratique

Ensuite l’interprétation générale de la fameuse citation comme rejet de la démocratie au profit du marché est fausse car Hayek ne limite aucunement le libéralisme dont il fait état au seul libéralisme économique.

Rappelons que pour les antilibéraux, Hayek opposerait la démocratie au libéralisme économique. Or jamais dans sa citation, qu’il s’agisse de l’original ou d’une version altérée, Hayek ne limite le libéralisme au libéralisme économique.

Ce que fait Hayek, c’est dissiper la confusion, fréquente, entre les notions de libéralisme et démocratie.

Incertitudes sur la notion de démocratie

Aujourd’hui tout le monde est démocrate. Le prix de cet unanimisme est une grande incertitude sur la définition de cette notion.

S’agit-il de la loi de la majorité, du consensus généralisé, d’un mouvement égalitariste, de l’état de droit, d’un mode de division des passions, d’un système réaliste de transition pacifique au pouvoir ? (On pourra se reporter à cet ancien article qui recueille des citations sur la démocratie et montre la variété des approches.)

La démocratie est confondue avec des idées voisines, au premier rang desquelles se trouve le libéralisme.

La démocratie devrait se définir premièrement comme mode de désignation des gouvernants par le mode du suffrage universel. C’est le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple (citation de Lincoln qu’on retrouve dans la Constitution française). Si ce système est souhaitable, il n’est pas suffisant car la majorité peut vouloir un mal, aux dépens des minorités.

La démocratie peut faillir et d’ailleurs Hayek provient précisément d’un pays où la faillite de la démocratie a eu de graves conséquences. Il a acquis la nationalité britannique en 1938, refusant l’anschluss.

Confusion entre démocratie et libéralisme

Le libéralisme doit quant à lui se comprendre des contre-pouvoirs et autres mécanismes de limitation du pouvoir : la presse, le marché, le règne de la loi etc.

Mais le libéralisme ne suffit pas à faire un gouvernement, il faut encore une assise populaire, la légitimité, à ces mécanismes. La démocratie est aujourd’hui le régime qui est perçu comme le plus légitime quand ce n’est pas le seul ; il est en outre légitime per se en ce qu’il intègre tout le corps politique dans le processus électoral.

C’est pourquoi il est nécessaire de combiner les idées démocratique et libérale.

Et ce que nous appelons généralement démocratie est plus précisément la démocratie libérale, combinaison des idées démocratiques et libérales. Mais il est concevable que d’autres combinaisons se fassent.

La démocratie s’oppose à la dictature, le libéralisme s’oppose à l’absolutisme.

Victime de son succès, la combinaison est devenue confusion. Celle-ci est telle entre les deux notions que ce que défendent nombre les promoteurs de la démocratie est en réalité le libéralisme duquel la démocratie a été considérablement vidé.

Par exemple, il est à la mode actuellement de définir la démocratie comme le pluralisme or précisément le pluralisme n’a rien à voir avec la démocratie pure, qui est le gouvernement du peuple. Le pluralisme est, tout comme le libéralisme, un complément de la démocratie. À ces partisans, on serait tenté de demander s’ils préfèrent une démocratie sans pluralisme ou le pluralisme sans la démocratie…

Il convient donc de restituer leur sens aux mots et de bien distinguer les idées. Ainsi Hayek de nous montrer que le libéralisme n’est pas la démocratie, qu’il est possible de concevoir l’un sans l’autre et de les ordonner.

La même typologie que… Pierre Rosanvallon

Pour ceux qui ne sont pas convaincus, indiquons que la typologie présentée ici, distinguant les idées démocratique et libérale habituellement confondues, n’est évidemment pas propre à Hayek. On la retrouve aussi chez Pierre Rosanvallon, qui n’apparait pas être un ultralibéral.

Dans son ouvrage La démocratie inachevée, cet auteur nous présente un régime libéral mais sans démocratie et un régime démocrate sans le libéralisme. Il s’agit des régimes respectifs de Louis-Philippe et Napoléon III. Et en effet mieux vaut Louis-Philippe que Napoléon III.

La nécessité ponctuelle de la dictature

Par ailleurs Hayek affirme noir sur blanc qu’il est contre la dictature sauf lorsque cela est nécessaire à titre transitoire.

Or un tel énoncé est absolument évident. La dictature, au sens de l’institution romaine du pouvoir absolu mais caractérisée par sa légalité, sa légitimité et son caractère temporaire (typologie lue chez Aron) est nécessaire à n’importe quel régime.

La 5e République elle-même prévoit trois modes de dictature : les pleins pouvoirs de l’article 16, l’état d’urgence et l’état de siège.

Si la politique est un art du moindre mal et d’apaisement des passions, il arrive que les démagogues soient prêts de prendre la place des politiques. Il arrive aussi que le corps social se dissolve et que la guerre civile approche. Il faut alors sauver la démocratie libérale et la paix, et la dictature est nécessaire. Cela est particulièrement vrai pour l’expérience historique qui a marqué Hayek : le renversement de la République de Weimar par les Nazis. Il eut été préférable que les anciennes élites ou les démocrates maintiennent de force le régime plutôt que le laisser aux démagogues, quelque démocratique soit leur légitimité.

Tout le monde de sensé sera d’accord avec ce constat… sauf si c’est Hayek qui le prononce…

Conclusion

Ce qui est remarquable avec cette boutade de Hayek, c’est qu’elle perd tout son caractère choquant si on apprécie avec un peu de rigueur son contenu.

La démocratie n’est pas une abstraction d’autant plus abstraite qu’on la définit comme un bien absolu, c’est un mode de désignation des gouvernants par le peuple qui peut faillir.

La dictature n’est pas que l’exercice illégal et illégitime du pouvoir, c’est encore la faculté que se réserve n’importe quel régime d’accroître ses pouvoirs dans des circonstances exceptionnelles pour préserver le pays de la guerre civile.