Décadence de Michel Onfray

Le dernier livre de Michel Onfray est une cathédrale d’ignorance, un monument à la gloire de la mauvaise foi et de la démagogie.

Par Rémi Lélian.

Décadence de Michel Onfray
By: Bastien DeceuninckCC BY 2.0

Chaque philosophe, s’il désire rejoindre le cénacle clairsemé de ceux dont les siècles se rappelleront, doit donner naissance à l’œuvre qui synthétisera toutes celles de sa catégorie, en les surmontant, afin d’élever sa discipline jusqu’à une dimension neuve. Certains, toute leur existence, portent en eux ce livre majeur sans jamais le réaliser, et, malheureux Sisyphe, s’effondrent dans l’anonymat relatif où végètent ceux-là seuls que connaissent les spécialistes, les érudits, et autres amateurs des marges.

Avouons que nous envisagions pareil destin pour Onfray : celui de persister dans le temps comme un de ces ersatz lamentable que les professeurs de demain auraient cité en contre-exemple des maîtres de l’intelligence, que nous ignorions à sa place, afin de prouver par l’anecdote le degré d’avilissement auquel nous en étions rendus à cette époque – la nôtre.

Mais Onfray, avec Décadence, risque bien de nous démontrer l’inverse et de troquer sa situation de médiocre parmi d’autres pour devenir le paradigme intempestif de tout ce que la bêtise peut produire, quand elle maquille ses traits vulgaires d’un soupçon de rhétorique et de beaucoup d’intelligence stratégique.

« Abandonne toute problématique toi qui entre ici… »

Véritable cathédrale d’ignorance, ce monument à la gloire de la mauvaise foi et de la démagogie, et que d’aucuns ont qualifié bien imprudemment de Cité de Dieu athée, recèle, avec un tel sans-gêne, un si grand nombre d’idioties que le chroniqueur renseigné, bien en peine de définir un angle mort de la non-pensée d’Onfray – puisque d’angle, il n’y en a point dans ce livre ahurissant de vide –, ne sait par où commencer.

Doit-on parler du christianisme ontologiquement nazifié parce qu’Hitler se réclame d’un passage des Évangiles ou des nazis non nietzschéens qui osent se réclamer de Nietzsche alors qu’ils n’ont prélevé que quelques passages de l’évangile Zoroastrien ? Du St Bernard réduit à Hitler ou de sa défense de la Vendée chouanne ? De cette grande santé assimilée à la force du cimeterre, qui se transforme aussitôt en décadence quand l’épée est défouraillée par les nazis, ou bien de cette encyclique anti nazie, écrite en partie par un cardinal prêt bientôt de devenir un pape nazi ? La quantité inhibe, l’énumération et les contradictions essoufflent, aussi parions que quelques uns, malgré leur réticence, se sont dit qu’il était préférable d’applaudir avec la foule, plutôt que de crier dans le désert ; quel poncif choisir pour le démonter et quel autre ignorer au risque de le valider par implicite ? Car la technique d’Onfray est simple : dire tout et n’importe quoi, à longueur de pages, en l’agrémentant de citations décontextualisées pour profiter de l’ignorance du lecteur qui s’émerveillera face à cette érudition de carnaval.

De facto, Onfray n’argumente pas, mais répète son point de vue, comme si récrire une chose suffisait à lui donner une probité intellectuelle désespérément absente. Exemple : l’Inquisition ne torture pas, elle étripe, éviscère, brûle, casse les membres, brise les âmes, coupe des mains, arrache des langues, et ainsi de suite sur plusieurs lignes voire plusieurs pages ; on pourrait dire aussi qu’elle pardonne, tempère, délibère, innocente, qu’elle récuse les témoins intéressés par une condamnation de l’accusé, qu’elle invente le droit moderne, bref qu’elle marque aussi un progrès de la civilisation sur la barbarie, et ajouter qu’il n’existe pas d’Inquisition, mais des inquisitions, au moins trois, qui recoupent des réalités extrêmement différentes, voire opposées – quel point commun, sinon le nom, entre la mollesse judiciaire des médiévaux et le zèle barbare des inquisiteurs espagnols ? Pour autant, on n’aurait pas dit grand-chose d’autre sur l’Inquisition que l’exposé de deux points de vues partiels et partiaux. Tout le reste est à l’avenant, Onfray énonce, s’ensuit une longue litanies d’exemples, et basta…

« … Et bâfre toi !!! »

Fort de ce gigantesque inventaire à la Prévert, Onfray peut laisser libre cours à son désir de reconnaissance, en flattant tour à tour, et de manière plus ou moins appuyée, hors du moindre souci de cohérence, toutes les catégories idéologiques susceptibles de lui garantir une unanimité qu’on n’avait plus connu depuis la coupe du monde de Football en 1998.

Ainsi, les païens et les bouffeurs de curés apprécieront la description d’un Constantin despote, calculateur, intolérant, menteur, violent, etc., qui avant de se convertir au christianisme avait néanmoins instauré une liberté de culte dont on est surpris de constater qu’elle n’existait pas plus sous les païens que sous le règne politique du christianisme – puisque Constantin l’établit ; les chrétiens tendance réactionnaire quant à eux se réjouiront de la condamnation de la Révolution Française manipulée par des Révolutionnaires calculateurs, intolérants, menteurs, violents, etc.; qui en cela, et nonobstant leur antichristianisme forcené, montrent bien à quel point ils incarnent les héritiers quasi directs de Constantin ; tandis que de l’autre côté du spectre politique on dénoncera la nonchalance de Vatican II, porte avion de la décadence de l’Église qui, en renonçant aux calculs, aux mensonges, et à la violence, fait forcément écho aux nazis décadents parce que calculateurs, menteurs, intolérant et violents…

Nazis qui d’ailleurs ne seront pas en reste quand ils liront sous la plume d’Onfray que l’art contemporain, preuve de la décadence qui nous frappe, est tout entier juif . Idem – dans la série bouillie – pour Mai 68 qui est décadent mais bien, à l’inverse des nazis qui ne sont pas biens mais décadents, et puis l’Islam qui n’est pas décadent, mais on ne sait pas trop quoi d’autre, alors que les Croisades sont très méchantes quoi qu’absolument pas décadentes… Comprenne qui pourra…

Un peu pour la droite, un peu pour la gauche, un peu pour les croyants, un peu pour les athées, tout cela fait un gros livre creux, sans analyse et sans intelligence, et qui représente effectivement un bel archétype de la décadence intellectuelle de l’époque. Convenons malgré tout qu’il y a à manger dans ce bouquin tant on a l’impression quand on le lit d’une espèce de buffet gigantesque où chacun pourra trouver de quoi le nourrir, ce qui serait louable si tous les aliments n’étaient pas largement frelatés, disposés n’importe comment et seulement bons à rassasier ceux qui ne savent pas se tenir à table…