L’interminable conflit des intermittents du spectacle

Intermittents (Crédits Charlotte Henard licence Creative Commons)

Retour sur le lancinant conflit des intermittents du spectacle, où aux chantages permanents se mêlent de véritables scandales cautionnés par des politiques bien peu courageux et responsables…

Par Johan Rivalland

Intermittents (Crédits Charlotte Henard licence Creative Commons)Je ne suis pas ici dans mes rubriques habituelles, où je me contente de présenter des ouvrages qui me semblent intéressants, tout en restant le plus mesuré possible.

J’évite de parler directement de politique et de me mêler de sujets que je suis néanmoins au quotidien comme la plupart des gens, à l’instar de cette question lancinante des intermittents, qui occupe régulièrement l’actualité française depuis de nombreuses années.

Mais, une fois n’est pas coutume, suite en particulier à la lecture d’un instructif article de Josée Pochat et Frédéric Paya, dans le Valeurs Actuelles n°4047 du 19 juin 2014, sur lequel je m’appuierai ici largement, en citant de nombreux extraits, je souhaite réagir en exprimant une colère, une saturation face au laxisme permanent et destructeur qui nous enfonce tous dans un déclin qui semble sans fin.

Un état d’esprit qu’on souhaite voir changer au plus vite… (voir aussi cet autre article du même numéro, au sein d’un même dossier, et qui suscite déjà à lui seul l’amertume et l’incompréhension face à une telle déchéance. L’exemple à peine croyable de Mark Dorian, jeune Américain de 25 ans, en voyage de quatre jours en France et dont la visite tant désirée vire au cauchemar. Réel ou fictif, tristement évocateur de notre état d’esprit national et de la déchéance qui le caractérise).

Quelques rappels chiffrés

  • Le régime des intermittents représente 3,5 % des allocataires. Son déficit se situe entre 320 millions et 1 milliard d’euros suivant les rapports, cette dernière estimation étant la plus citée et semblant plus proche de la réalité. Soit un tiers du déficit de l’Unedic à lui seul.
  • Selon la Cour des comptes, dans un rapport datant de février 2012, « sur les dix dernières années, le déficit cumulé du régime des intermittents s’est établi à un montant proche de l’endettement total du régime d’assurance chômage (9,1 milliards d’euros à la fin de 2010) ».
  • Autre chiffre provenant de la même Cour : en 2011, les intermittents ont cotisé 239 millions d’euros tandis que ceux inscrits à Pôle emploi percevaient 1,2 milliard d’euros d’indemnités.

Citons, également, les éléments suivants, repris de l’article en référence ci-dessus :

« Le chômeur classique, lorsqu’il a une activité réduite, ne perçoit de complément de Pôle emploi qu’à condition d’avoir travaillé moins de 110 heures dans le mois et dans la limite de 70 % de son indemnité mensuelle. S’il est indemnisé 50 euros par jour, soit 1 500 euros dans le mois, quand son temps partiel lui a rapporté plus de 1 050 euros (70 % de 1 500), il ne touchera rien. L’intermittent, lui, n’est soumis à aucune condition d’heures. Si, sur la période, il a gagné 2 500 euros pour 20 jours déclarés de travail (sans contrôle possible), il est indemnisé selon son taux journalier les dix jours restants. »

La lâcheté politique

Face à cette situation, connue de tous, parfaitement injuste et intenable, les politiques, avec lâcheté, évitent depuis longtemps de réformer vraiment le système, préférant se refiler le bébé indéfiniment.

Selon Jean-Patrick Gille, le député nommé médiateur par le gouvernement, interrogé en avril 2013 à propos du régime des intermittents, « L’évaluation de son déficit à un milliard d’euros relève d’une approche strictement comptable. Si celle-ci n’est pas en soi contestable, elle ne peut suffire à guider la décision. »

Et nos deux journalistes de rétorquer, à juste titre, que

 « c’est un peu comme si une personne dépensant plus qu’elle ne gagne répondait à son banquier lui reprochant d’être en permanence débitrice : “Votre approche est strictement comptable !” ».

Le scandale de la « liste des emplois concernés ouvrant droit au statut d’intermittent »

Là encore, et c’est sans doute ce qui m’a le plus interpellé et donné envie de réagir et faire savoir, c’est cette question qui me semble la plus incroyable et la plus éloquente.

En effet, plus de 900 métiers y sont répertoriés !!! (oui, vous avez bien lu !).

Ainsi, écrivent Josée Pochat et Frédéric Paya, « aux côtés de métiers spécifiques aux spectacles au sens large (monteurs, cadreurs, accessoiristes ou preneurs de son), on en trouve bien d’autres qui n’ont strictement rien à voir avec le monde du spectacle comme coiffeur, chauffeur, comptable, électricien, maçon, mécanicien, serrurier, menuisier, peintre, tapissier, styliste puis assistant du coiffeur, assistant styliste… »

« Dans tous les métiers du bâtiment, par exemple, il y a du travail, on manque cruellement d’artisans, dénonce Sandrine (qui travaille dans le service de suivi des intermittents du spectacle, à Pôle emploi). Si les électriciens, menuisiers et autres serruriers intermittents le souhaitaient, dans les périodes où ils ne sont plus employés par la production d’un spectacle, ils trouveraient sans difficulté des jobs d’intérimaire dans leur spécialité. Mais voilà, ils perdraient leur sacro-saint statut d’intermittent et retomberaient alors dans le périmètre et les règles du régime général. Ça, ils ne veulent surtout pas en entendre parler. »

Et Sandrine de décrire une situation fréquente :

 « J’avais en face de moi un intermittent, opérateur-synthétiseur. Cet homme de 58 ans était par ailleurs titulaire d’un permis poids lourds. Je lui ai dit qu’il y avait des offres dans le domaine du transport auxquelles il pourrait postuler pendant ses périodes d’inactivité. Je lui aurais proposé de se couper une jambe, il ne m’aurait pas regardée autrement. »

Un scandale de plus, et pas le moindre : le cas des « permittents »

Je cite, de nouveau, Josée Pochat et Frédéric Paya :

« L’autre grand scandale du dispositif concerne ceux que l’on appelle dorénavant les « permittents ». Autrement dit des « permanents intermittents », employés depuis des années par un seul employeur. »

Ils prennent alors l’exemple de l’une d’entre-eux,

 «  qui témoigne gagner 3000 euros nets par mois, son employeur lui versant 2000 euros et la déclarant chaque mois, du 1er au 20. Les dix jours restants, elle est inscrite à Pôle emploi qui lui verse le complément : 1000 euros. Dix jours où, en réalité, elle continue à aller travailler… Pendant ses deux mois de congé, l’été, période où son émission s’arrête, c’est encore Pôle emploi qui finance ses grandes vacances… (…) La fraude est d’autant plus simple à mettre en œuvre qu’employés et salariés sont complices. Et que les pouvoirs publics ont décidé de fermer les yeux. Le prix de la paix sociale… ».

En conclusion, il ne s’agit pas, ici, de m’en prendre à des gens qu’individuellement je respecte, mais de contribuer à dénoncer un système scandaleux et l’impéritie des politiques qui, là comme en d’autres domaines, ne prennent pas leurs responsabilités et contribuent de la sorte à plonger notre pays dans l’état où il se trouve actuellement, et pour longtemps encore.

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