« Génération fracassée » de Maxime Lledo

Screenshot_2021-03-08 Maxime Lledo les jeunes face à la pandémie - https://www.youtube.com/watch?v=_squYk0XdTw — La Grande Librairie on Youtbe,

Un cri vibrant. Une charge virulente et sans concession au sujet d’une jeunesse en souffrance, contre une certaine forme de mépris et les discours moralisateurs.

Par Johan Rivalland.

Le plaidoyer digne d’intérêt et très bien argumenté de ce jeune étudiant que j’ai découvert dans l’émission La Grande Librairie a retenu toute mon attention. Il est, à mon sens, le reflet fidèle d’une époque liberticide et pleine de ratés que, comme d’autres catégories de gens mais sans doute de manière accentuée, une grande partie de la jeunesse a vécue et subit.

Une jeunesse vilipendée

Dès l’entrée en matière, le ton est donné. Avec trois citations, dont celle-ci d’Albert Camus :

Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse.

Une citation qui peut laisser penser à beaucoup de choses, mais qui trouve bien sa place ici aussi.

Nous avions laissé ces « jeunes sans histoire » dans l’état que Pierre Bentata nous décrivait à travers son ouvrage de 2016. Après un rappel assez exhaustif de tous les événements que notre société a connus depuis un an et de toutes les petites et grandes choses que nous avons perdues depuis en réalisant à quel point elles nous étaient précieuses, Maxime Lledo dresse le portrait de cette jeunesse et de tout ce qu’elle a perdu elle aussi depuis.

De nombreuses libertés, bien sûr, comme pour la plupart des Français, mais aussi trop souvent s’y ajoutent des reproches ou incompréhensions à son égard, comme si elle devait être parfois jugée coupable de tel ou tel état d’esprit répréhensible, au premier rang desquels un égoïsme condamnable.

C’est faire fi de tout ce que peut réellement vivre cette « génération fracassée », comme le titre de cet ouvrage la qualifie. Et qui peut également être symbolisée par l’appel de certains jeunes à considérer leur réelle détresse sans qu’on cherche à les vilipender ou à relativiser leur authentique souffrance.

En cela, cet ouvrage plein de fraîcheur, de références littéraires bien appréciables et bien argumenté, est bienvenu. Il pourra rester comme un témoignage d’une époque, l’expression d’un malaise caractéristique d’un temps troublé par les hésitations, les contradictions permanentes, les incohérences et les erreurs multiples, au-delà des effets de la pandémie.

Une époque liberticide

Avec beaucoup de recul, de justesse et de maturité, Maxime Lledo analyse puis alerte sur le caractère de plus en plus liberticide des décisions prises, doublées d’une tendance prononcée à l’infantilisation. Il rappelle que cette génération parfois méprisée devra aussi assumer le remboursement de l’immense dette qu’on va lui laisser.

Suivent de nombreux développements éloquents sur les études et toutes les difficultés rencontrées liées non seulement à l’enseignement à distance, mais aussi aux nombreuses incohérences de l’institution sur la manière dont un certain nombre de choses ont été gérées.

Sans oublier, bien sûr, la perte des jobs étudiants et de tout ce qui permettait à un certain nombre d’entre eux de pouvoir tout simplement continuer à vivre et à étudier.

C’est une véritable situation de détresse que vit une grande partie de la jeunesse. Problèmes de logement, de paiement du loyer, de stages, de gestion bureaucratique souvent. Mais aussi situation économique dramatique, chômage, développement de la misère, sans oublier la multiplication des troubles psychologiques dont on parle enfin et même des suicides. Qui, une fois encore, ne peuvent émouvoir ceux qui raisonnent de manière abstraite et simplificatrice en se référant à de simples schémas intellectuels ou des idées reçues.

Loin des caricatures auxquelles cela peut donner lieu, Maxime Lledo présente de multiples cas concrets de situations individuelles qui permettent de mieux percevoir les réalités vécues. Pour les moralisateurs de tout poil, cela vaut la peine d’être entendu.

Au-delà de la détresse, que de promesses de stage, d’embauche, de formation, perdues. Et que d’avenirs compromis. Tout cela, on ne le voit pas nécessairement au premier abord, lorsqu’on raisonne de manière théorique ou globale, pour ne pas dire caricaturale.

Et que dire de la gestion chaotique, pour ne pas dire très politique, de la crise, y compris dans l’Éducation nationale ?

Une dénonciation de la bien-pensance

Toute la catégorie des donneurs de leçons en tout genre en prend aussi (à juste titre) pour son grade. Génération des soixante-huitards, bobos, écolos, stars en mal de reconnaissance, avec leurs théories du « monde d’après ».

Car quoi de plus déplaisant à entendre, pour ceux qui souffrent et subissent les privations organisées, que tous ces faiseurs de morale vivant eux-mêmes dans l’aisance, prétendant juger les autres et leur dire comment ils devraient vivre ?

Ces néosachants sont absolument atroces. Rappelez-vous cette tribune fabuleuse du Monde, en plein confinement, emplie de bonnes intentions et de morale dégoulinante, signée par tous les mondains en vogue, encourageant le petit peuple à jouer le jeu de « la transformation radicale » et à stopper tout « consumérisme ». Que c’est plaisant d’entendre la petite musique moralisatrice de ces vertueux si confortablement installés dans cette société qu’ils ont contribué à abîmer, cette petite musique nous enjoignant de nous serrer toujours plus la ceinture, quand il se repaissent des biens dont ils voudraient nous priver. Même si vous n’êtes pas totalement d’accord, reconnaissez qu’il est toujours délicieux (c’est un mot que j’utilise afin d’éviter la répétition de triste et pathétique) d’observer les égéries des grandes marques donner des conseils sociétaux, économiques et même moraux […] Il est d’ailleurs amusant de constater que c’est à courir derrière ce qu’ils pensent être le non-conformisme moral que ces pseudo-révoltés s’y vautrent.

Nos libertés menacées

Maxime Lledo rappelle ensuite comment la liberté d’expression elle-même a été attaquée et comment l’État est devenu autoritaire. L’administration, quant à elle, est devenue folle et les décisions ubuesques se sont enchaînées, mues par un « égalitarisme meurtrier », comme dans le cas de la logistique des vaccins.

Nous constatons collectivement qu’il est plus facile d’interdire bêtement que de permettre intelligemment. L’État prodigieux s’est dévoyé à organiser nos moindres faits et gestes. Très rapidement, cette bataille ne s’est plus tournée contre le virus mais contre nos libertés […]

Cette crise a démontré la prescience de Montesquieu : « Les lois inutiles affaiblissent les lois nécessaires. » Voilà ce qui a été mis en lumière pendant ces longs mois de crise sanitaire. […]

Il faut s’emparer de cette idée de Liberté. Comprendre d’abord que, contrairement à ce que l’on entend à tort et à travers, la sécurité n’est pas la première des libertés. Sinon, il n’existerait pas de pays plus libre que l’Italie de Mussolini. Ce sur quoi je souhaite insister, c’est que de couvre-feu en attestation et d’état d’urgence en confinement, la peur qui nous gouverne laisse entrevoir la liberté comme un luxe réservé pour les temps calmes, alors que cette dernière est la pierre angulaire de n’importe quelle démocratie qui ne souhaite pas tomber malade.

Maxime Lledo va plus loin encore, puisqu’il déplore qu’une partie de la jeunesse, en laquelle il ne se reconnait pas, a sombré dans le manque de nuances, comme par exemple dans le cas des inepties sur la notion de race qui déchaînent actuellement les passions et les haines, ou dans celui des théories sur la déconstruction. Chaque jour on va de plus en plus loin, s’inspirant de ce qui se passe aux États-Unis, dans la censure insidieuse, l’idéologie, la cancel culture et tout ce qui s’éloigne de l’universalisme.

Le portrait peu glorieux dressé des politiques est, quant à lui, criant de vérité et explique clairement les raisons pour lesquelles peu de jeunes d’aujourd’hui votent ou, quand ils le font, c’est de manière importante pour les extrêmes. Un malaise et une perte de confiance qui expliquent aussi qu’une grande partie des jeunes souhaite partir travailler à l’étranger. Le constat porté sur l’horreur politique est lucide.

Des rapports humains devenus compliqués

Non seulement les confinements et autres interdictions ont rendu difficile les liens entre amis et les relations amoureuses, mais les dérives actuelles sont venues les compliquer encore davantage. À propos d’un ami de l’auteur tombé sous le charme d’une fille de son école qu’il croise par hasard à la terrasse d’un café, quand il lui demande pourquoi il ne va pas la complimenter ou juste lui dire qu’elle lui plaît, la réponse est assez malheureuse :

Mieux vaut ne pas prendre le risque d’engager une approche, car un message mal interprété pourrait le faire basculer dans la catégorie harceleur. Un coup à être banni de sa promo […] De nouveaux codes se sont imposés, à tel point que ce qui pouvait être considéré comme des gestes d’attention ou de pure sympathie frôle désormais le statut délictueux. Payer un dîner revient à entretenir le patriarcat et aider une femme à enfiler son manteau est un geste paternaliste.

Les féministes extrémistes et haineuses au sujet desquelles il rappelle différentes anecdotes terrifiantes et révélatrices ont joué un rôle catastrophique dans ces évolutions, sans pour autant défendre réellement la cause féminine, bien au contraire. Et en matière de liberté d’expression, là encore elles ont joué un rôle bien évident dans certains cas pour dévoyer totalement celle-ci.

Dans un monde devenu manichéen, difficile de trouver sa place, surtout quand on est jeune. Et au final, Maxime Lledo s’inquiète de l’état de la jeunesse actuelle, après un an de restrictions qui sont venues exacerber toutes ces tendances. Trop d’éléments se sont télescopés pour ne pas engendrer un sentiment assez généralisé d’égarement. Auquel il ne doit pas être répondu par du mépris ou du dénigrement, ni des leçons de morale ou des visions stéréotypées sur la jeunesse, surtout de la part de ceux qui ont plongé le pays depuis tant d’années dans la situation dans laquelle il se trouve.

C’est pourquoi l’auteur exprime le souhait de pouvoir rapidement retourner à la vie d’avant, pouvoir de nouveau se sentir libre, prendre de nouveau des initiatives, étudier normalement, s’exprimer sans réserve. Sans que l’État entende à tout bout de champ régenter sa vie.

 

Maxime Lledo, Génération fracassée, Fayard, mars 2021, 198 pages.

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