Cancel culture, une mise hors-la-loi moderne

La mise hors la loi et la cancel culture procèdent toutes les deux de la même tendance humaine à l’ostracisme, le désir d’exclure les gêneurs de la société dite respectable.
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Robin and his bow by Toni Blay (CC BY-NC-ND 2.0)

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Cancel culture, une mise hors-la-loi moderne

Publié le 8 août 2020
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Par Bonnie Kristian.
Un article de Reason

La cancel culture a souvent été comparée à la chasse aux sorcières menée contre les communistes par le sénateur républicain du Wisconsin Joseph McCarthy dans les années 1950. Le parallèle n’est pas mauvais, dans une certaine mesure.

Mais je pense qu’on trouve une analogie plus pertinente dans l’histoire plus lointaine : l’ostracisme procède d’un esprit remarquablement similaire à celui de la mise hors la loi dans l’Angleterre médiévale.

Mettre hors la loi , un punition de choix

Si Robin des bois et ses hommes étaient aussi joyeux qu’on le dit et en sécurité dans leurs tanières de la forêt de Sherwood, ils étaient des exceptions parmi les hors-la-loi. Être déclaré hors-la-loi était littéralement être mis en dehors de la loi – ce qui signifiait perdre toute protection légale de sa vie.

Le hors-la-loi ne perdait pas que ça. « La mise hors la loi impliquait la confiscation des biens au profit du roi et la possibilité d’être tué en toute impunité » explique l’historienne Melissa Sartore dans Outlawry, Governance, and Law in Medieval England. « Un hors-la-loi était dépouillé de toutes ses possessions, il était essentiellement sans foi ni loi.  Il n’avait pas plus de droits qu’un animal pourchassé. » Un hors-la-loi ne pouvait pas habiter sa maison, exercer son métier ou voir sa famille sans risquer une mort violente.

La mise hors la loi était une punition de choix dans un système judiciaire bien moins informé et bien moins puissant que le nôtre. Elle était souvent appliquée par les magistrats forestiers qui étaient des juges itinérants tenant des audiences dans les différents villages sur leur chemin. Comme ces audiences n’étaient pas permanentes et que les autorités locales avaient des moyens limités de détenir des personnes, il n’était pas rare que celles qui étaient accusées de crimes graves se cachent ou s’enfuient lorsqu’un magistrat arrivait.

« La réaction de la cour devant un cas de criminel en cavale était de le déclarer hors la loi » écrit Susan Stewart dans Outlaws in Medieval and Early Modern England.  S’il ne se présentait pas au cours d’une des cinq audiences suivantes auxquelles il était convoqué, le statut du hors-la-loi était confirmé et publié en même temps de sa culpabilité présumée (les rois pouvaient aussi mettre des personnes hors la loi pour trahison et l’abus de pouvoir royal en matière de mise hors la loi est prévu dans la Magna Carta).

La mise hors la loi pouvait être annulée par une grâce royale ou en prouvant son innocence, mais la plupart des hors-la-loi ne s’attardaient pas sur cette maigre possibilité de retrouver une vie normale. Généralement ils s’enfuyaient, selon Stewart, pensant que « leur issue la plus sûre était de s’échapper au plus profond de la forêt et de refaire éventuellement surface plus tard dans un village ou, mieux, une ville où leur visage et leur passé seraient inconnus. »

La mise hors la loi est tombée en désuétude lorsque la pratique de l’emprisonnement s’est répandue. Bien que quelques sentences tardives de mise hors la loi (ou son proche cousin l’exil) aient été émises au Royaume-Uni jusqu’au XIXème siècle, lorsqu’elle a été abolie en 1938 les commentaires de l’époque ont décrit ce changement comme « un nettoyage de branches mortes juridiques ».

La cancel culture, nouvelle forme de mise hors-la loi

Pourtant, avec la cancel culture nous avons une forme de retour de la mise hors la loi.

La « culture de la suppression » est difficile à saisir pour le taxonomiste mais je pense qu’une définition telle que celle du journaliste Ross Douthat est très juste :

« La suppression, si on comprend bien, consiste pour un collectif de critiques résolus, à s’attaquer à l’emploi et à la réputation de quelqu’un sur la base d’une opinion ou d’une action présumée scandaleuse et disqualifiante ».

Cette description met en évidence les différences fonctionnelles entre la mise hors la loi médiévale et la cancel culture d’aujourd’hui : la mise hors la loi était une punition formelle et légale adossée à la menace de violences et habituellement destinée à punir des personnes accusées de crimes majeurs tels que meurtre, incendie volontaire ou complot.

Exclure les « gêneurs »

La cancel culture n’a pas une telle valeur légale. C’est un mouvement de censure sociale et, dans ses cas exemplaires – par exemple Justine Sacco ou, plus récemment, David Shor ou la femme de l’histoire de la fête d’Halloween du Washington Post – il n’y a pas de délit présumé ou très souvent il n’y a même pas de dépassement de la fenêtre d’Overton (la « Karen de Central Park » fait l’objet de poursuites judiciaires, ce qui est inhabituel pour les histoires d’ostracisme très en vue).

Toutefois, au-delà de ces distinctions, la mise hors la loi et la cancel culture ont beaucoup en commun : elles procèdent toutes les deux de la même tendance humaine à l’ostracisme, le désir d’exclure les gêneurs de la société « respectable ».

Elles donnent à la foule la permission d’attaquer leurs cibles, que ce soit par la violence physique (dans la mise hors la loi) ou verbale, la publication d’informations personnelles ou les menaces (dans la cancel culture).

Elles expulsent les gêneurs de leur classe sociale (aujourd’hui généralement la classe professionnelle managériale) et les privent de leurs moyens normaux d’existence.

Ce dernier point commun est celui qui m’a amenée à faire cette comparaison. « Les racistes qui vont à la fac finissent comme avocats racistes et comme médecins racistes. Je ne veux pas que des individus comme ça continuent à avoir des emplois » a récemment déclaré une adolescente de Long Island au New York Times pour justifier l’existence de son compte de dénonciation sur Instagram.

« Beaucoup d’étudiants croient que la seule conséquence que leurs semblables prendront au sérieux est l’annulation de leur admission à la fac » selon le Times, citant un deuxième adolescent qui tient à empêcher les futurs « avocats ou médecins racistes » de « progresser ». L’objectif poursuivi est bel et bien la mise à mort professionnelle de la cible (et dans ce cas avant même d’avoir commencé).

Mais il y a encore une différence importante entre la cancel culture et la mise hors la loi d’antan :  comme le fait remarquer Douthat, « dans le monde d’Internet on ne peut pas quitter le village » ni s’enfuir au fin fond de la forêt.

La cancel culture ne devrait normalement pas vous tuer – quoique des affaires comme celle de Geoffrey Corbis ou Wilson Gavin devraient nous alerter de ne pas écarter ce risque trop rapidement – mais elle peut certainement tuer votre carrière.

Il est certes possible de changer de nom et de démarrer une nouvelle vie, mais ce n’est pas aussi simple que de débarquer dans un hameau inconnu pour se remettre en affaires. Notre sentence de mise hors la loi moderne est à la merci d’une recherche Google.

Traduction pour Contrepoints de What Cancel Culture Has In Common With Medieval Outlawry

Voir les commentaires (10)

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  • jacques lemiere
    8 août 2020 at 8 h 23 min

    trader joe, goya, dave chappelle, bill bur, go fuck yourself.
    les limites de la cancelled culture que celui qui n’a jamais péché me jette la premiere pierre..

    en gros ils vont se bouffer entre eux..

  • « La cancel culture a souvent été comparée à la chasse aux sorcières menée contre les communistes par le sénateur républicain du Wisconsin Joseph McCarthy dans les années 1950. »

    Comparaison n’est pas Reason ! Reprendre la métaphore de la « chasse aux sorcières » pour décrire l’action de McCarthy est un à priori. D’ailleurs la source (le WashingtonPost) ne contient pas cette expression.

  • Dans une société de l’information, la mise hors la loi n’a aucun sens (il faudrait d’ailleurs pour cela qu’il y ait un état de droit, une rule of law)

    En revanche, l’arme moderne absolue de punition, qui se trouve à la disposition de ceux qui contrôlent les flux d’information, est la mise sous silence.

    On jette celui qui a violé l’omerta dans le précipice du silence, et cette condamnation à la mort médiatique est bien pire que tous ce qui a existé au Moyen-Âge.

    Comme telle, elle fait beaucoup plus peur, et la menace de son application suffit la plus part du temps seule à faire chanter la même chanson à des milliers de journalistes/intellectuels, qui se proclament tous par ailleurs, et pour que la manip soit parfaite, parfaitement « indépendants »…

  • C’est pas la peine d’aller chercher loin dans l’espace ou dans le temps pour en parler : l’ostracisme destructeur d’avenirs et de carrières est une pratique courante en France depuis longtemps. Il s’agit d’une exclusion sociale perpétrée par les codes de comportements mafieux de groupes d’intérêts qui contrôlent l’accès aux formations et aux professions ainsi « réglementées ». C’est d’ailleurs cette menace d’ostracisme (qui peut conduire à la misère sociale par la réduction des possibilités de se former et de travailler) qui oblige au silence ceux qui pourraient dénoncer cette forme de corruption.

    C’est ainsi que le système se perpétue dans une apparente indifférence générale qui tient surtout à la peur qu’il inspire tant il a les moyens de faire taire ceux qui refusent de s’y soumettre. Ceux qui en sont les défenseurs actifs le font au nom de la prospérité au motif qu’elle serait plus grande dans une société travaillée par la corruption que dans une société qui en serait libérée. Pour que ça marche il faut que ça reste occulte. Du coup il faut parler d’autre chose : le racisme, la planète en souffrance, l’horreur du genre humain qui tue des animaux pour les manger… Reste un invariant : l’ostracisme toujours réinventé, toujours à débusquer.

  • Je ne vois pas le rapport entre des pratiques « légales » du temps passé et des pratiques a-légales d’aujourd’hui.

    Ils ne sont pas un peu à gauche pour des libertariens chez Reason ?

  • C’est bien une révolution de non-droit qui se passe : n’importe qui peut s’ériger en juge et, s’il crie suffisamment fort, obtenir la mort sociale d’une personne dont la parole ou les actes le font s’indigner.

    Cette « mort sociale » comprend la perte de l’emploi nourrissier, l’obligation ( souvent ) de déménager, le harcèlement avec menaces de mort sur les ascendants, conjoint et descendants ; le tout sans notion de prescription ni de présomption d’innocence et bien sûr sans aucun droit à une défense quelconque.

    Mais quand un président de la république – François Hollande – dit publiquement qu' »A toute époque il convient d’entendre les indignés », qu’il soutient ouvertement Stéphane Hessel, l’auteur ( à indignation sélective ), de « indignez-vous », il ne faut pas s’étonner de ce qui se passe…

    • La cancel culture n’est rien d’autre que la « bobo culture » : l’idée que la notion arbitraire de « justice » des « élites » prime sur la justice en tant qu’institution.

      Ne cherchez pas plus loin la cause du dérapage.

  • Charles-Antoine S.
    8 août 2020 at 17 h 59 min

    Et comme c’est le gouvernement qui doit, tel un roi d’ancien régime, donner sa suprême bénédiction au changement de nom, il n’est pas si aisé de commencer une nouvelle vie ailleurs sous une autre identité. Du moins, pas en France… Le futur s’annonce dure à vivre si ces illuminés de la bien-pensance parvenaient à ostraciser de la sorte tout individu qui ne serait pas conforme à leur doxa !

    • C’est bien le but ! Cela permet de faire taire les anticonformistes. Le professeur Raoult par exemple! Ce monsieur est pourtant un scientifique célèbre et mondialement reconnu, titulaire de la médaille du CRNS pour ses travaux.

  • Les commentaires sont fermés.

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