Cancel culture, une mise hors-la-loi moderne

Robin and his bow by Toni Blay (CC BY-NC-ND 2.0) — Toni Blay, CC-BY

La mise hors la loi et la cancel culture procèdent toutes les deux de la même tendance humaine à l’ostracisme, le désir d’exclure les gêneurs de la société dite respectable.

Par Bonnie Kristian.
Un article de Reason

La cancel culture a souvent été comparée à la chasse aux sorcières menée contre les communistes par le sénateur républicain du Wisconsin Joseph McCarthy dans les années 1950. Le parallèle n’est pas mauvais, dans une certaine mesure.

Mais je pense qu’on trouve une analogie plus pertinente dans l’histoire plus lointaine : l’ostracisme procède d’un esprit remarquablement similaire à celui de la mise hors la loi dans l’Angleterre médiévale.

Mettre hors la loi , un punition de choix

Si Robin des bois et ses hommes étaient aussi joyeux qu’on le dit et en sécurité dans leurs tanières de la forêt de Sherwood, ils étaient des exceptions parmi les hors-la-loi. Être déclaré hors-la-loi était littéralement être mis en dehors de la loi – ce qui signifiait perdre toute protection légale de sa vie.

Le hors-la-loi ne perdait pas que ça. « La mise hors la loi impliquait la confiscation des biens au profit du roi et la possibilité d’être tué en toute impunité » explique l’historienne Melissa Sartore dans Outlawry, Governance, and Law in Medieval England. « Un hors-la-loi était dépouillé de toutes ses possessions, il était essentiellement sans foi ni loi.  Il n’avait pas plus de droits qu’un animal pourchassé. » Un hors-la-loi ne pouvait pas habiter sa maison, exercer son métier ou voir sa famille sans risquer une mort violente.

La mise hors la loi était une punition de choix dans un système judiciaire bien moins informé et bien moins puissant que le nôtre. Elle était souvent appliquée par les magistrats forestiers qui étaient des juges itinérants tenant des audiences dans les différents villages sur leur chemin. Comme ces audiences n’étaient pas permanentes et que les autorités locales avaient des moyens limités de détenir des personnes, il n’était pas rare que celles qui étaient accusées de crimes graves se cachent ou s’enfuient lorsqu’un magistrat arrivait.

« La réaction de la cour devant un cas de criminel en cavale était de le déclarer hors la loi » écrit Susan Stewart dans Outlaws in Medieval and Early Modern England.  S’il ne se présentait pas au cours d’une des cinq audiences suivantes auxquelles il était convoqué, le statut du hors-la-loi était confirmé et publié en même temps de sa culpabilité présumée (les rois pouvaient aussi mettre des personnes hors la loi pour trahison et l’abus de pouvoir royal en matière de mise hors la loi est prévu dans la Magna Carta).

La mise hors la loi pouvait être annulée par une grâce royale ou en prouvant son innocence, mais la plupart des hors-la-loi ne s’attardaient pas sur cette maigre possibilité de retrouver une vie normale. Généralement ils s’enfuyaient, selon Stewart, pensant que « leur issue la plus sûre était de s’échapper au plus profond de la forêt et de refaire éventuellement surface plus tard dans un village ou, mieux, une ville où leur visage et leur passé seraient inconnus. »

La mise hors la loi est tombée en désuétude lorsque la pratique de l’emprisonnement s’est répandue. Bien que quelques sentences tardives de mise hors la loi (ou son proche cousin l’exil) aient été émises au Royaume-Uni jusqu’au XIXème siècle, lorsqu’elle a été abolie en 1938 les commentaires de l’époque ont décrit ce changement comme « un nettoyage de branches mortes juridiques ».

La cancel culture, nouvelle forme de mise hors-la loi

Pourtant, avec la cancel culture nous avons une forme de retour de la mise hors la loi.

La « culture de la suppression » est difficile à saisir pour le taxonomiste mais je pense qu’une définition telle que celle du journaliste Ross Douthat est très juste :

« La suppression, si on comprend bien, consiste pour un collectif de critiques résolus, à s’attaquer à l’emploi et à la réputation de quelqu’un sur la base d’une opinion ou d’une action présumée scandaleuse et disqualifiante ».

Cette description met en évidence les différences fonctionnelles entre la mise hors la loi médiévale et la cancel culture d’aujourd’hui : la mise hors la loi était une punition formelle et légale adossée à la menace de violences et habituellement destinée à punir des personnes accusées de crimes majeurs tels que meurtre, incendie volontaire ou complot.

Exclure les « gêneurs »

La cancel culture n’a pas une telle valeur légale. C’est un mouvement de censure sociale et, dans ses cas exemplaires – par exemple Justine Sacco ou, plus récemment, David Shor ou la femme de l’histoire de la fête d’Halloween du Washington Post – il n’y a pas de délit présumé ou très souvent il n’y a même pas de dépassement de la fenêtre d’Overton (la « Karen de Central Park » fait l’objet de poursuites judiciaires, ce qui est inhabituel pour les histoires d’ostracisme très en vue).

Toutefois, au-delà de ces distinctions, la mise hors la loi et la cancel culture ont beaucoup en commun : elles procèdent toutes les deux de la même tendance humaine à l’ostracisme, le désir d’exclure les gêneurs de la société « respectable ».

Elles donnent à la foule la permission d’attaquer leurs cibles, que ce soit par la violence physique (dans la mise hors la loi) ou verbale, la publication d’informations personnelles ou les menaces (dans la cancel culture).

Elles expulsent les gêneurs de leur classe sociale (aujourd’hui généralement la classe professionnelle managériale) et les privent de leurs moyens normaux d’existence.

Ce dernier point commun est celui qui m’a amenée à faire cette comparaison. « Les racistes qui vont à la fac finissent comme avocats racistes et comme médecins racistes. Je ne veux pas que des individus comme ça continuent à avoir des emplois » a récemment déclaré une adolescente de Long Island au New York Times pour justifier l’existence de son compte de dénonciation sur Instagram.

« Beaucoup d’étudiants croient que la seule conséquence que leurs semblables prendront au sérieux est l’annulation de leur admission à la fac » selon le Times, citant un deuxième adolescent qui tient à empêcher les futurs « avocats ou médecins racistes » de « progresser ». L’objectif poursuivi est bel et bien la mise à mort professionnelle de la cible (et dans ce cas avant même d’avoir commencé).

Mais il y a encore une différence importante entre la cancel culture et la mise hors la loi d’antan :  comme le fait remarquer Douthat, « dans le monde d’Internet on ne peut pas quitter le village » ni s’enfuir au fin fond de la forêt.

La cancel culture ne devrait normalement pas vous tuer – quoique des affaires comme celle de Geoffrey Corbis ou Wilson Gavin devraient nous alerter de ne pas écarter ce risque trop rapidement – mais elle peut certainement tuer votre carrière.

Il est certes possible de changer de nom et de démarrer une nouvelle vie, mais ce n’est pas aussi simple que de débarquer dans un hameau inconnu pour se remettre en affaires. Notre sentence de mise hors la loi moderne est à la merci d’une recherche Google.

Traduction pour Contrepoints de What Cancel Culture Has In Common With Medieval Outlawry

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