Polémique Amanda Gorman : faut-il être noir pour traduire un Noir ?

Amanda Gorman recites her inaugural poem BY Chairman of the Joint Chiefs of staff (CC BY 2.0) — Chairman of the Joint Chiefs of staff , CC-BY

Entretien avec Sophie Bastide-Foltz, traductrice.

Par la rédaction de Contrepoints.

Une polémique enfle concernant le choix d’une traductrice blanche pour la traduction en néerlandais1 des poèmes d’Amanda Gorman, noire, qui a été choisie par Joe Biden pour son investiture.

Contrepoints s’est entretenu avec la traductrice littéraire Sophie Bastide-Foltz pour recueillir son point de vue sur les dangers d’un choix qui consisterait à ne faire traduire des œuvres que par des traducteurs de la même origine que l’auteur.

Contrepoints : La réaction du traducteur René de Ceccatty, dans Le Point, à cette polémique a été : « L’idée qu’il faille être noir pour traduire un Noir est terrifiante. » Partagez-vous ce point de vue ?

Sophie Bastide-Foltz : Ce qui est terrifiant, c’est l’idée que la race devienne le critère premier, celui sur lequel on va fonder un travail. N’importe lequel, du reste, pas seulement la traduction d’une œuvre littéraire. C’est la théorie nazie par excellence. Aryen, vous aviez tous les droits. Non Aryens, vous ne pouviez plus exercer quantité de métiers, bref, on vous coupait les vivres, le vivre !

Exiger que le texte d’Amanda Gorman soit traduit par un noir (une noire ?) c’est du pur racisme… à l’envers, dit-on aujourd’hui pour parler de racisme anti-blanc. Moi je dis de racisme tout court.

La race, mais aussi l’idéologie comme critère, oui, c’est terrifiant. Et pourquoi pas, alors ne faire traduire des auteurs juifs que par des traducteurs juifs. Des auteures que par des traductrices. Je vois ça d’ici : sous les coordonnées habituelles, on remplirait quelques cases qui nous autoriseraient à traduire n’importe quel auteur ! Ce n’est plus de la bien-pensance, c’est de la terreur, de la dictature.

Contrepoints : La connaissance du contexte culturel, l’expérience personnelle ne donnent-elles pas à un traducteur de la même origine que l’auteur plus d’atouts pour que la traduction soit la plus fidèle possible au texte original ?

Sophie Bastide-Foltz : Les atouts, pour bien traduire, c’est avant tout la compétence linguistique et la connaissance du milieu, du cadre du récit qu’on doit traduire. Encore que cette connaissance peut s’acquérir en traduisant.

Je traduis en ce moment un livre dont le personnage principal est une archéologue. Je n’y connais rien en archéologie. Donc je passe un certain temps à me documenter. Cela fait d’ailleurs partie de ce qu’il y a de passionnant dans ce métier. On élargit sans cesse le champ de ses connaissances.

Il m’est aussi arrivé de refuser une traduction parce que n’avais pas les codes : une langue parlée dans certains quartiers de Baltimore, par exemple, essentiellement par des Afro-américains m’est si étrangère que pour comprendre la série Sur écoute, il m’a fallu mettre les sous-titres (série fort bien traduite d’ailleurs).

Mais si moi, une Blanche, j’avais vécu là-bas quelques temps, j’aurais été parfaitement capable de la traduire. Un traducteur doit évidemment se plonger dans l’univers des livres qu’il traduit, quand bien même il lui est parfois étranger.

S’il n’a pas le temps ou la volonté de s’y plonger, alors oui, il doit s’effacer. Mais pas pour une raison de couleur de peau ou d’idéologie.

J’ai traduit Ayn Rand, mais aussi Susan Sontag qui sont pourtant toutes deux à l’opposé sur le plan idéologique. Et je traduirais un écrivain qui serait à l’opposé de mes idées politiques si je pensais que son œuvre en vaut la peine.

En revanche, je crois qu’il faut être poète pour traduire de la poésie qu’elle soit l’œuvre d’un blanc, d’un jaune, d’un noir ou d’un café au lait.

Contrepoints : Selon vous, est-ce de la démagogie de la part de Biden d’avoir choisi Amanda Gorman ? Une forme de bien-pensance politique ?

Si avoir choisi Amanda Gorman est de la démagogie ? Bien sûr que c’en est. Elle a tous les atouts pour plaire à l’Amérique de Biden. Elle est femme, noire et de gauche. La totale !

Cela étant, j’ai quant à moi de sérieux doutes sur la qualité poétique de ses écrits. Ce n’est pas parce qu’on fait des vers qu’on est poète. Le texte qu’elle a lu, en tout cas, est un plaidoyer politique en vers, pas de la poésie.

 

  • Dernier ouvrage traduit : Lazare, de Richard Zimler, Cherche-midi, janvier 2021.
  • Et aussi : La Grève, Ayn Rand, Les Belles Lettres.
  1. Marieke Lucas Rijneveld, qui depuis, a renoncé à cette traduction.
Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.