Reconfinement : suite logique d’une gestion illisible et antidémocratique

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Le mépris des forces vives de la démocratie française associé à la crainte de la pandémie ont amené le chef de l’État à rejoindre un bunker : l’opacité de la haute administration.

Par Jonathan Frickert.

Que vous soyez en déplacements professionnel, scolaire ou personnel, à chaque situation son attestation.

Si le premier confinement nous avait offert un exemple parfait de la bureaucratie française, ce deuxième – et, espérons-le, dernier – confinement monte d’un cran supplémentaire dans ce sport national qu’est l’administration avec non plus deux mais trois attestations différentes.

De quoi nous rappeler la complexité du labyrinthe administratif français dénoncé par l’emblématique rapport Pittet lorsque le professeur genevois a évoqué l’impossible coordination des différentes agences et administrations publiques.

Un imbroglio qui renvoie à la cacophonie qui frappe l’exécutif depuis le début de la crise à laquelle s’ajoute désormais une surdité manifeste vis-à-vis des corps intermédiaires et des forces d’opposition, à la manière de la réunion organisée à Matignon mardi soir.

Ce reconfinement est donc la conséquence directe d’une gestion illisible et antidémocratique d’un gouvernement enfermé dans une bulle bureaucratique.

Reconfinement et incertitude tout administrative

Il était attendu. Nous y sommes. Le reconfinement a été annoncé ce mercredi, comme un aveu d’échec, une pause dans la vie sociale, le pouce des enfants jouant au loup. La règle n’est pas claire. Elle n’est pas respectée voire ne fonctionne tout simplement pas.

C’est ce qui s’est vraisemblablement passé ce mercredi 28 octobre lorsque le chef de l’État, après d’interminables minutes d’introduction, a laissé tomber le couperet du reconfinement qui allait entrer en vigueur ce vendredi.

Répartition peu claire des rôles, absence d’anticipation et une stratégie de « tester, tracer, isoler » timorée sont autant de causes ayant amené le gouvernement à interrompre encore une fois la bonne marche du pays, dans l’attente d’une baisse du nombre de cas et d’une remise à plat du cadre qui permettra à la France de fonctionner jusqu’à extinction de l’épidémie.

Cet échec appelle à questionner ses responsables. Sans tomber dans la langue de bois d’un Stanislas Guerini qui nous expliquait il y a quelques jours que les responsabilités fussent partagées entre l’exécutif et les Français pour ne pas se mettre en situation de trancher dans un sens ou dans un autre, les différents articles parus depuis le printemps sur le respect du protocole sanitaire montrent que la grande majorité des Français respectaient les mesures.

Les inconduites étaient concentrées sur les espaces ouverts et les jeunes, considérés comme moins à risques jusqu’il y a peu.

Lorsqu’on interrogeait les personnes les plus réfractaires, en mettant de côté la marge complotiste, beaucoup évoquaient le manque de clarté des consignes gouvernementales, à la manière de la coordination parfois contradictoire entre le port du masque et la distanciation physique.

Ce manque de clarté n’est pas sans rappeler le premier confinement qu’a connu le pays au printemps. Reconnaissance implicite des ratés de la gestion de crise, ce premier épisode aura été une réponse autoritaire à la négligence gouvernementale, les 55 jours de confinement qu’a connu le pays ont montré la capacité de l’exécutif à dissimuler ses erreurs pour mieux assigner les Français à résidence.

Entre pénurie de masques, mainmise sur le marché du gel hydroalcoolique ou encore mauvaise allocation des ressources, la gestion sanitaire du printemps comme de l’automne aura été révélatrice d’un mode de fonctionnement qui a coûté beaucoup au pays.

Les deux confinement que nous avons pour l’instant connu ont été mis en place après une suite de mesures dont les résultats sont arrivés bien après l’annonce de la mise sous cloche de la vie économique et sociale.

Souvenons-nous qu’entre le 5 et le 14 mars, trois séries de mesures ont frappé les établissements scolaires et les rassemblements, dont les seuils ont été progressivement diminués de 5000 à 100 personnes, seulement trois jours avant la mise en place du premier confinement.

De la même manière, après plusieurs annonces localisées et sporadiques, le pays a connu une série de restrictions particulières entre le 17 et 29 octobre, incluant le désormais fameux confinement nocturne.

Sur un laps de temps très court – certains diraient trop court, notamment pour juger des effets – le gouvernement a pris des mesures dont la nature et la cadence montrent qu’il est essentiellement animé par la peur et l’urgence, et non par l’anticipation d’évènements pourtant prévisibles, à la manière de la deuxième vague désormais bel et bien présente.

Ce manque d’anticipation s’est également illustré au niveau mondial, avec l’égide d’une OMS dont le rôle d’évaluation des tendances et donc d’anticipation du risque sanitaire est une des fonctions essentielles inscrites au sein même de sa Constitution adoptée il y a 74 ans.

Rappelons que l’agence a coûté en 2020 au contribuable hexagonal la coquette somme de 21 millions de dollars (18 millions d’euros), soit l’équivalent du traitement brut annuel moyen de 460 agents de police, c’est-à-dire les effectifs nécessaires à la surveillance ininterrompue de 23 individus fichés S.

De quoi relativiser l’émoi qu’ont provoqué les attaques du président américain à l’encontre de l’institution au printemps dernier.

L’incompétence nationale comme mondiale devrait avoir logiquement pour effet de ramener l’exécutif à plus d’humilité en prenant en compte les remarques de l’opposition.

Pourtant, il n’en est rien.

Une opposition méprisée

Ce mardi soir, le Premier ministre a tenté de gagner du temps. Accompagné de six ministres, Monsieur Déconfinement devenu Monsieur Reconfinement a reçu mardi soir les représentants des principales forces politiques du pays avec l’objectif de les consulter sur la gestion de la pandémie.

Malgré l’atmosphère d’union nationale que personne ne souhaite être accusé de briser malgré un gouvernement qui ne fait rien pour la construire, les élus ont été passablement agacés par la tournure des événements, à l’instar de la présidente du RN, évoquant « un voyage en Absurdie » lorsque Christian Jacob et Olivier Faure dénonçaient respectivement « un simulacre » et « une réunion surréaliste ».

En cause : l’incapacité de l’exécutif à mettre sur la table une quelconque hypothèse de scénario de riposte à l’épidémie, alors que le pays était à 24 heures de l’annonce d’un reconfinement national décidé vraisemblablement dans la nuit qui suivît.

Cette réunion aura été une façon de retarder au maximum les réactions politiques.

Cette réunion résume bien le traitement dont fait l’objet l’opposition depuis le début de l’épidémie. Le premier secrétaire du PS dénonce ainsi la méfiance du gouvernement, alors qu’il affirme avoir proposé dès le début du mois le recours massif au télétravail, sans effet jusqu’aux derniers jours.

S’il est politiquement compréhensible de ne pas vouloir donner raison à ses adversaires, ces considérations devraient être anesthésiées par l’exigence d’union nationale. Une fois encore, il n’en est rien.

Car cela pose une question démocratique. Comme le note justement un élu LR auprès du Figaro, « on ne peut pas parler d’autres sujets, les Français sont bien trop inquiets, et en plus on est tributaire des informations du gouvernement », alors même que les préparatifs de la campagne des élections départementales et régionales battaient leur plein au sein des différentes formations. Des élections dont la tenue est plus que jamais incertaine.

Cette manière de faire n’est pas nouvelle. Sans revenir sur le jacobinisme macronien virant au rapport de vassalité dont nous vous contons les déboires depuis le début du mandat, les rapports de la majorité avec l’opposition démocratiquement élue relèvent d’une forme de mépris largement dénoncé depuis bientôt quatre ans.

Souvenons-nous par exemple du co-rapporteur MoDem de la réforme des retraites, Nicolas Turquois, qui estimait en février que les élus d’opposition n’étaient rien.

Ce mépris ne se limite toutefois pas à l’opposition, mais également aux relais locaux.

Des corps intermédiaires snobés

En effet, difficile de ne pas penser au traitement fait par l’exécutif des corps intermédiaires, qu’il s’agisse des collectivités, syndicats ou entreprises, notamment au moment du déconfinement.

Souvent laissées à elles-mêmes, entreprises et collectivités locales ont dû bricoler ce qu’elles pouvaient avec les maigres moyens à leur disposition. Un seul exemple : la convention signée fin avril entre l’État, la région Île-de-France, les collectivités, les employeurs, les syndicats et les opérateurs de transports organisant le déconfinement sur trois semaines et où l’État s’était montré particulièrement absent.

La réouverture des établissements scolaires et des entreprises avait montré le même désengagement de l’État. Or, si par définition cette posture ne peut que satisfaire, elle relève en réalité d’une criante déresponsabilisation de la force publique.

L’État confine, contraint et restreint la vie sociale – avec les conséquences que tout le monde connaît – mais s’en lave les mains lorsqu’il s’agit de réparer ce qu’il a brisé.

Comme pour l’opposition, le mépris des relais locaux ne date pas de l’épidémie. Depuis le début du mandat, Emmanuel Macron s’est illustré par un refus presque assumé de la concertation alors même que différentes réformes – fin de la taxe d’habitation et des contrats aidés, transfert de la gestion de nouvelles allocations aux départements… – ont frappé durement des collectivités dont la Cour des comptes rappelle régulièrement les problèmes de gestion.

Un comble pour celui qui se positionnait encore en 2017 comme un champion de l’horizontalité.

L’homme de l’administration et non celui de la Nation

Ce mépris des forces vives de la démocratie française associé à la crainte de la pandémie ont amené le chef de l’État à rejoindre un bunker : l’opacité de la haute administration.

Entouré d’un gouvernement composé, comme lui, d’énarques, le chef de l’État a fait preuve depuis le début de la pandémie d’une confiance totale dans un appareil administratif français malgré ses imbroglios, son incohérence et son opacité.

Emmanuel Macron semble donc incapable de s’affranchir de ses vieux réflexes typiques de la haute administration française. Un domaine où la démocratie est largement absente. En démocratie, l’administration ne décide pas. Elle exécute. La démocratie n’y a donc pas sa place.

Il serait temps que le président de la République prenne la mesure de sa fonction. Il n’est plus inspecteur des finances ni banquier d’affaires. Il ne vérifie plus des déclarations fiscales et ne gère plus de portefeuilles. Il n’est plus un maillon de l’administration, mais chef de l’État. Il le chapeaute et en fixe le cap, en prenant en compte la diversité de la Nation, au besoin au prix d’adaptations conjoncturelles. L’état du pays montre qu’il en a, pour l’instant, été tristement incapable.

S’il lui reste 18 mois pour prouver au pays qu’il mérite sa charge, la période que nous connaissons exige qu’il en fût digne bien avant…

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