Nationalisation de l’épargne : en marche vers la finance citoyenne

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La nationalisation de l’épargne est pur arbitraire et pur gaspillage. C’est attirer mensongèrement l’épargnant français dans ce qu’on appelle « la finance citoyenne ».

Par Jacques Garello.

Je crois avoir été trop sévère dans un de mes derniers articles consacré au plan de relance. J’incriminais Bruno Le Maire de faire la chasse à l’épargnant qui ne dépense pas assez et manque ainsi à son devoir citoyen de relancer la croissance.

J’osais conclure que le plan de relance n’avait qu’un objectif : persuader les Français que tout ira bien d’ici 2022, date où ils auront ainsi l’irrésistible désir de reconduire le Président et sa majorité pour un nouveau bond en avant.

L’annonce de Bruno Le Maire sur LCI (mardi dernier) m’amène à affiner mes commentaires antérieurs.

Tout d’abord, le ministre ne fait plus la chasse à l’épargnant, mais à l’épargne. L’épargnant a eu raison de faire des économies dans une conjoncture si perturbée. Les 60 milliards qui ont été placés sur les livrets A entre janvier et août n’étaient que sagesse. Mais maintenant que peut-on lui proposer qui soit à son avantage tout en relançant l’économie ?

Chasse à l’épargne avec le fonds d’investissement public

Le ministre sort alors un lapin de son chapeau : quelque chose qui ne s’est jamais fait, la France est la seule en Europe à y avoir pensé : un fonds d’investissement public dans des entreprises françaises. Cette innovation mondiale a toutes les qualités :

  • Elle ne fait courir aucun risque puisque les investissements sont dirigés vers des entreprises rigoureusement sélectionnées ;
  • Elle promet à l’épargnant une rentabilité comprise entre 5 et 7 % alors que le livret A rapporte 0,5 % ;
  • Elle conserve le principe de l’exemption fiscale qui attire aujourd’hui les épargnants vers les livrets A.

On voit donc que ce fonds d’investissement a toutes les chances de séduire l’épargnant qui a déjà mis (avec raison) assez d’argent de côté pour se préserver des craintes actuelles. Il peut passer de la liquidité à la rentabilité, à la sécurité, tout en conservant les trois angles du triangle financier traditionnel.

Quelques inconnues

Cependant les épargnants auront peut-être quelque mal à comprendre certains aspects de cette géniale innovation :

Le risque n’est pas exclu, il est simplement partagé entre les 1500 entreprises qui travailleront avec la BPI, Banque Publique d’Investissement ; elles sont toutes déjà en relation avec des fonds de capital-investissement  partenaires de BPI.

Si un épargnant risque 5000 euros (somme minimum requise) c’est « comme s’il misait un peu plus de 3 euros sur chacune d’entre elles » (Nicolas Dufourcq, président de la BPI, qui parle aussi de « martingale ») : les gains des unes compensent les pertes éventuelles des autres. Voilà un curieux exemple de responsabilité « compensée ».

Benjamin Paternot (BPI) précise d’ailleurs l’originalité de ces dispositions : « C’est un investissement, ce n’est pas un produit d’épargne classique ». Ce qui signifie à la fois qu’un investissement ne fait courir aucun risque, et qu’un produit « classique » peut être source de rentabilité sans que l’argent ait été investi quelque part. « C’est le risque : on ne garantit pas le capital », dit Bruno Le Maire.

La rentabilité n’est pas assurée, puisque durant cinq ans les dividendes virtuels ne seront pas versés, mais en compensation ils ne seront pas imposés. Il va de soi que c’est la qualité des choix d’investissements faits par la BPI et France Stratégie qui garantit les fameux taux de rentabilité « dix fois supérieurs » à ce que rapporte le livret A. Pour rassurer sur ce point, le chiffre d’une récolte de 95 millions d’euros est avancé.

L’épargnant renonce à la liquidité puisque les fonds misés sont bloqués pendant cinq ans. Mais il a encore tellement d’argent dans son « bas de laine » qu’il ne sera jamais dans le besoin.

Quelques certitudes

La première certitude est que la création et de la BPI et du fonds repose sur l’aptitude de ces instances publiques à choisir des investissements et des entreprises de nature à combler et l’épargnant et le client.

J’ai déjà relevé dans mes articles précédents qu’il y a deux façons de répondre aux attentes de la communauté nationale : démocratie directe, dans laquelle les consommateurs (clients) participent au « plébiscite quotidien du marché » (Hayek) ; et démocratie indirecte, où l’on ne donne pas le choix aux individus, mais à des administrations qui relèvent d’un pouvoir politique démocratiquement élu. On pourra les appeler planificateurs, ou commissaires, ou stratèges.

Je rappelle la formule de l’économiste Georges Marchais : « La démocratie politique soutient et garantit la démocratie économique ».

Je rappelle aussi que l’épargne des livrets A est déjà orientée obligatoirement vers la Caisse des Dépôts et Consignations, la plus grande puissance financière de France. Ladite Caisse va financer un grand nombre d’investissements publics à travers ses filiales.

Ces investissements n’obéissent pas à la loi du marché et leur rentabilité n’est pas un critère de sélection car est convenu qu’il s’agit de produire des « biens publics », comme des équipements d’infrastructures, des logements sociaux, etc.

Dans la tradition étatiste française, il est certain que l’on a vite fait de déclarer « bien public » ce qui dans d’autres pays, ou à d’autres époques, est considéré comme bien marchand.

Ici il est surprenant d’entendre évoquer des investissements « rentables » alors qu’ils sont destinés à des entreprises qui, en principe, travaillent pour le marché local, national ou mondial.

Il s’agit donc bien d’une première mondiale : la planification marchande. Mais s’agit-il d’une première ? Pas en France, où depuis 1945 – peut être même depuis 1930 – on est à la recherche de la fameuse « troisième voie ».

Ce qui est certain en tout cas c’est que cette voie est une impasse, parce que la planification, impérative ou indicative, a toujours conduit non seulement à l’échec économique, mais aussi à la disparition de la liberté d’entreprendre.

Et ce qui est encore certain c’est que la liberté d’entreprendre est une garantie de liberté personnelle, car tout être humain est créateur et peut chercher à exploiter ses propres talents d’entrepreneur1.

Comment assurer le succès d’une entreprise sélectionnée et financée par la puissance publique ? Où est la concurrence qui stimule et guide la production ? La nationalisation de l’épargne est pur arbitraire et pur gaspillage. C’est attirer mensongèrement l’épargnant français dans les rets de ce qu’on appelle « la finance citoyenne » (produit made in France). Voilà finalement une première certitude.

L’objectif politique avec l’épargne des Français

En voici une deuxième, qui n’est pas seconde : cette nationalisation n’a d’autre objectif que politique, je dirai même doublement politique.

D’une part elle s’inscrit dans un projet de société que le gouvernement actuel fait miroiter aux électeurs : en finir avec l’économie de marché et la mondialisation. Elle s’accompagne naturellement d’une résurrection du Commissariat au Plan – heureusement confié à François Bayrou.

Mais d’autre part elle est une sage précaution pour calmer l’inquiétude croissante sur les dégâts économiques créés par les mesures inefficaces et disproportionnées prises pour neutraliser la covid. Le pouvoir ne cesse de rassurer les Français qui constatent la décroissance et le chômage. C’est d’ailleurs pour cela qu’ils constituent une épargne de précaution liquide et pratique.

Le pouvoir étale les milliards de dollars qu’il va mettre à la disposition de l’économie. Mais les miracles de ces milliards n’ont pas encore convaincu, et on a pu constater que la manne est surtout programmée pour des entreprises ayant pignon sur rue et déjà en difficulté : SNCF et Air France d’abord, puis les grandes sociétés menacées de faillite comme Bridgestone.

La grogne et progressivement la colère se sont installées chez la masse de petits entrepreneurs qui se doutent qu’il leur faudra des démarches et des délais considérables pour survivre et conserver leur personnel. Alors pourquoi ne pas les inviter à se mettre sous l’aile protectrice de l’État ?

Associer les épargnants à ce projet est une opération surprenante mais très habile. Ce ne sont pas les 5000 euros retirés des livrets A qui sauveront les entreprises, mais le relais pris par la Banque Publique d’Investissement et Stratégie France, en cheville avec le Commissariat au Plan.

Du même coup l’emprise de Bercy, de l’élite éclairée et de la fonction publique est confirmée, voire même renforcée, et Bruno Le Maire transforme en relance ce qui n’est qu’emplâtre sur une jambe de bois.

La rentabilité, la concurrence et la productivité n’ont pas leur place dans le nouveau système, mais le pouvoir en place fait croire au bon peuple que la crise est en passe d’être maîtrisée – et cette fiction doit hanter les esprits jusqu’en 2022.

La « finance citoyenne » est en marche. D’après le peu que je sais de l’économie elle me semble plus citoyenne que financière.

  1. « Tout être humain a vocation à entreprendre » (Israël Kirzner, qui prend ainsi le contrepied de Joseph Schumpeter faisant de l’entrepreneur un homme « hors du commun ». Le succès de l’auto-entrepreneur donne raison à Kirzner.
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