Ségur de la Santé : l’aveu de faiblesse du gouvernement

Faillite des hôpitaux publics... 51ème jour de confinement. Paris 20ème. 6 mai 2020 By: Paola Breizh - CC BY 2.0

Ce n’est pas ce Ségur de la santé qui permettra de régler les trois problèmes de fond qui bloquent toute réforme réelle.

Par Claude Sicard.

Notre premier ministre, Édouard Philippe a lancé le 25 mai le « Ségur de la santé », une manifestation de grande ampleur réunissant les 300 principaux acteurs du monde de la santé invités à débattre de la réforme de notre système de santé, et tout particulièrement du fonctionnement de nos hôpitaux publics.

Ce Ségur de la santé s’inspire du fameux Grenelle de mai 68 qui avait été organisé pour mettre fin à un moment d’illusion révolutionnaire lyrique. On se souvient qu’il avait abouti à la création de la section syndicale d’entreprise et à des augmentations extrêmement importantes des salaires : 30 %, pour le SMIG et 10 %, en moyenne, pour tous les autres salaires.

Un nouveau Grenelle ?

On ne peut donc que s’interroger sur ce nouveau Grenelle. En ce début de XXIe siècle, est-ce vraiment la bonne manière pour un État moderne de réformer son système de santé et de prendre des décisions engageant l’avenir ? Certainement pas. Tous ces personnels de santé se sont battus certes vaillamment pour sauver des vies tout au cours de la crise que nous venons de traverser, et la population du pays a unanimement loué leur dévouement.

Notre Président a été jusqu’à les qualifier de « héros nationaux », et a même prévu de ressusciter une médaille du mérite créée en 1883 à l’occasion d’une épidémie de choléra. Il faut donc récompenser les efforts de tous ces personnels de santé qui se plaignent depuis déjà des années de leurs conditions de travail et de l’insuffisance de leur rémunération. Le syndicat des infirmiers, le SNPI, est particulièrement actif dans ces combats : il réclame d’urgence des ouvertures de lits, la création de 20 000 postes, et 300 euros mensuels d’augmentation pour les membres de sa profession.

Emmanuel Macron lui-même s’est déjà beaucoup avancé : sous la pression des événements, à l’occasion de sa visite du 25 mars dernier à l’hôpital de campagne installé en toute hâte par les militaires à Mulhouse, il avait annoncé aux personnels des hôpitaux le lancement « d’un plan massif d’investissement et de revalorisation des salaires ».

Puis, un mois et demi plus tard, au personnel de l’hôpital de la Pitié Salpêtrière, il a déclaré haut et fort qu’il voulait « mettre fin à la paupérisation de l’ hôpital et des soignants. » Nous pouvons donc, d’ores et déjà, entrevoir ce sur quoi va déboucher cette grand-messe qui est organisée, maintenant, avenue de Ségur.

L’avenir de l’hôpital

Dans son discours inaugural, Édouard Philippe a précisé les enjeux de cette grande concertation : construire, ensemble, « l’avenir de l’hôpital », remédier à « un système bloqué, et appauvri », et bâtir « une nouvelle organisation du système de santé dans chaque territoire ».

Tout cela parait bien ambitieux et difficile à réaliser dans le cadre de la procédure choisie, d’autant que le laps de temps pour régler ces problèmes est extraordinairement court. Il s’agit plutôt d’une concession faite aux personnels des services de santé en ce début de sortie de la crise du coronavirus. À l’évidence, les problèmes de fond ne seront pas traités, et ce Ségur de la santé va inutilement nous coûter cher sans que soit réglés les problèmes structurels.

Autrefois, au temps du général de Gaulle, on ne procédait pas de la sorte : on se donnait le temps de réfléchir pour agir. En 1946, de Gaulle avait créé un organisme pour débattre des grands choix stratégiques de la nation et arrêter les décisions engageant l’avenir du pays : « Le Commissariat général au plan » (CGP).

Le CGP était doté de collaborateurs permanents chargés de rassembler des informations et de procéder à des études pour nourrir la réflexion des responsables chargés de prendre des décisions ; il y était organisé en permanence des concertations avec les différents acteurs de la vie économique du pays.

Par la suite, cette manière de procéder a été abandonnée, la France changeant de modèle : on passa, nous dit Jean-Louis Beffa dans La France doit choisir, du modèle industrialo-commercial au modèle anglo-saxon libéral-financier. Cela n’est pas tout à fait exact car les Français n’ont pas véritablement opté pour une économie libérale : ils ont plutôt souhaité une combinaison des deux systèmes, et cette combinaison originale a bien du mal à fonctionner.

Il faudrait que la puissance publique se résigne à beaucoup moins intervenir dans la sphère économique, laissant une pleine liberté d’action aux différents acteurs de la vie économique du pays, ce qu’elle ne fait pas ; et que, de leur côté, les citoyens cessent d’attendre tout de l’État, comme ils sont trop habitués à le faire.

Dans notre pays, nous sommes dans un système mixte, ni dirigiste, ni libéral.

L’État continue par conséquent à intervenir grandement dans la vie économique du pays, et c’est lui qui se trouve en première ligne dans le conflit actuel avec les personnels des services de santé, en cette sortie de crise du coronavirus. Le système de santé en France est en effet essentiellement géré par l’État, les personnels de santé relèvent dans leur grande majorité de lui : ils constituent l’un des trois corps de la fonction publique, la fonction publique hospitalière, avec un effectif considérable de près de 1,2 million de personnes.

Une nouvelle grand-messe

Nous sommes donc ainsi parvenus à ce Ségur de la santé, une nouvelle grand-messe. En sortie de crise des Gilets Jaunes, nous avions eu le Grand débat à l’occasion duquel le président de la République était descendu dans l’arène pour animer des débats aux quatre coins du pays, payant beaucoup de sa personne.

On agit donc impulsivement, sous la pression des événements, en organisant de grandes concertations populaires. C’est ainsi que fonctionne aujourd’hui notre démocratie, avec un parlement ne servant plus à grand-chose, remplacé par des grands-messes improvisées.

Et plus de cellules de réflexion pour préparer sereinement les décisions qui engagent l’avenir du pays, alors que le système mixte français nécessiterait de telles cellules puisque l’État continue à intervenir beaucoup dans la vie économique du pays.

Notre système hospitalier a besoin de très profondes réformes, parmi lesquelles celles des hôpitaux publics qui sont devenus son talon d’Achille. Les débats qui s’engagent vont être hospitalo-centrés. Nos hôpitaux publics sont constamment en déficit (900 millions d’euros en 2019), leur dette s’accroît d’année en année, atteignant à présent la somme colossale de 30 milliards d’euros ; les personnels se disent à bout de souffle.

Il est demandé sans cesse aux directeurs d’hôpitaux de faire des économies, mais sans s’attaquer aux problèmes de fond, ce qui leur est évidemment impossible. Nos hôpitaux publics se dégradent donc progressivement, les investissements étant tout à fait insuffisants, et les personnels sous tension. De surcroît, le secteur privé est mis sous le boisseau au lieu d’être mis à contribution.

Trois problèmes à résoudre

Les problèmes de fond à régler sont de trois ordres.

— La structure même du réseau d’hôpitaux dans le secteur public : beaucoup trop nombreux, donc petits et insuffisamment équipés.

— La fonction publique hospitalière : nos hôpitaux publics fonctionnent avec des personnels extrêmement difficiles à gérer. Les directeurs auxquels il est demandé de serrer les coûts se plaignent à juste titre de la rigidité du système.

— La centralisation de la gestion : en Allemagne les hôpitaux publics relèvent des Länder, c’est-à-dire plus proches des réalités du terrain. En France, les hôpitaux publics sont gérés par l’État, et fonctionnent avec du personnel fonctionnaire.

La structure hospitalière française comporte 3044 hôpitaux, l’Allemagne en compte aujourd’hui 1400, ce qui lui permet de disposer d’hôpitaux extrêmement bien équipés en matériel de pointe et de faire des économies de personnel.

Il faudrait que nos hôpitaux puissent avoir une gestion plus souple du personnel, que celui-ci cesse de bénéficier du statut privilégié de fonctionnaire qui est le leur aujourd’hui.

La gestion des hôpitaux devrait être confiée aux régions, à l’exception des CHU qui continueraient à bénéficier d’un statut particulier et à faire l’objet d’une gestion centralisée.

Pour être menées à bien, ces réformes de fond nécessitent que des bouleversements considérables soient opérés dans le monde de l’hôpital français. Les problèmes à régler sont particulièrement difficiles, et ce Ségur de la santé n’est en aucune manière le lieu qui convient pour les traiter.

Puissent, au moins, les débats qui vont s’ouvrir être l’occasion de prendre conscience que les remèdes proposés par les participants ne pourront que panser en surface quelques plaies béantes. Mais sans régler les problèmes de fond le mal subsistera.

Les Allemands sont parvenus à régler sereinement leur problème et à procéder à de la décentralisation : ils ont privatisé tous les hôpitaux qui étaient déficitaires et laissé les Lander gérer les hôpitaux publics, en sorte que le problème de l’équilibre à trouver entre hôpitaux de proximité de petite dimension, insuffisamment équipés mais nombreux, et hôpitaux de bien plus grande dimension, parfaitement dotés d’équipements de pointe, avec des spécialistes de haut niveau, mais beaucoup moins nombreux, a été reporté sur les responsables politiques des régions. De même que l’équilibre à trouver, région par région, entre le secteur public et le secteur privé.

Ce n’est pas ce Ségur de la santé qui permettra de régler ces trois problèmes de fond : les causes du mal ne seront donc pas réglées, et comme l’avait dit Paul Valery, dans d’autres circonstances : « Nous rentrons dans l’avenir à reculons. »

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