Blues des Blouses Blanches : le système de santé s’écroule

Manif de la fonction publique by Jeanne Menjoulet (CC BY-ND 2.0) — Jeanne Menjoulet, CC-BY

Quelques mesures financières ont été prises pour calmer les esprits mais le mal est plus profond. Sans réformer tout le système de fond en comble ce sera l’écroulement.

Par Bernard Kron.

Rien ne va plus dans notre système de soins. Nous avons pourtant de très bons soignants, de nombreux hôpitaux et la chirurgie n’a jamais été aussi performante.

Rien n’a été fait pour éviter l’explosion de l’Hôpital (Lire Chirurgie chronique d’une mort programmée).

Les manifestations et les grèves se multiplient depuis le mois de mars avec celles des urgences et des personnels hospitaliers. Ce sont maintenant les médecins, les soignants et les internes des hôpitaux qui se mobilisent.

Un système à réformer entièrement

Quelques mesures financières ont été prises pour calmer les esprits mais le mal est plus profond.

Sans réformer tout le système de fond en comble ce sera l’écroulement.

Avec 30 milliards d’euros de dettes, l’État en ayant repris dix, et un déficit annuel de l’ordre du milliard, la dette va continuer de se creuser car les dépenses augmentent de 4 % par an et les taux d’intérêts sont élevés.

J’ai consacré ma jeunesse et ma vie entière à la chirurgie. J’ai exercé ce métier avec enthousiasme et bonheur. La satisfaction de guérir, parfois au prix d’interventions chirurgicales difficiles, fut ma récompense. Malheureusement, et à ma grande tristesset depuis une vingtaine d’années j’ai vu la situation se dégrader. Nos jeunes internes, les docteurs juniors, sont malheureux et craignent maintenant pour leur avenir. Quelle tristesse !

Ils sont stressés et leurs associations ISNI et ISNAR-IMG s’interrogent sur les réformes ubuesques mises en place.

Les tentatives législatives pour institutionnaliser la politique de santé se succèdent  enlevant toute liberté à nos jeunes collègues. La santé est devenue un enjeu majeur du débat politique.

L’administration étatique de la santé

Sécurité sanitaire, assurance-maladie, inégalités de santé, bioéthique, ces enjeux  sont au centre des préoccupations de la société mais pas des conseillers de l’État.

Les droits des malades sont devenus une priorité incontestée depuis l’émergence d’un mouvement associatif puissant, constitué des associations de malades, des associations familiales, du handicap et des consommateurs. Les lois successives soutenues par nos ministres proposent des mesures par trop étatiques.

Elles sont palliatives alors que le mal devrait être traité à sa racine en combattant « la sur-administration étatique de la santé » qui est le mal absolu.

La ligne de partage est délicate entre la liberté et un excès de réglementation infantilisant et multipliant les interdits. L’insuffisance de l’intervention publique peut se traduire par des drames (logements insalubres, contaminations des produits de santé, fraudes, génériques inadaptés aux médicaments). Les déficits de la Sécurité sociale (5,4 milliards cette année) et dans nos hôpitaux dont la dette (30 milliards) empêche leur modernisation.

Une question se pose : faut-il avoir deux organismes payeurs, la Sécu et les assurances complémentaires ?

Les complémentaires, ce sont 40 milliards de recettes annuelles mais quelle proportion de ces recettes est réellement redistribuée, en dehors du ticket modérateur et de la chambre particulière, aux remboursements des soins ou aux compléments d’honoraires ?

Faire de vraies réformes est un redoutable défi pour une société dans laquelle la Sécu constitue l’un des fondements du pacte républicain. La réticence à augmenter les prélèvements obligatoires pour la santé pourrait conduire à dégrader encore ces conditions de prise en charge.

Il en est ainsi avec le nouveau décret limitant la prescription des médicaments. Le non substituable depuis le 1er janvier doit être motivé et la liste est limitative. Certains génériques peuvent être dangereux tel celui du Tareg, cancérigène et certains anticoagulants moins stables.

La croissance des dépenses de santé restera toujours élevée avec le vieillissement et le développement des maladies chroniques et émergentes. On meurt encore en France de maladies aiguës ou de soins inadaptés et pour la première fois depuis la guerre l’espérance de vie a reculé d’un trimestre.

Les doctes avis sur l’accès aux soins et sur la rémunération des soignants ne sont analysés que par des « experts » en économie et non pas par les malades et les médecins. Dans ce contexte, la disparition programmée du paiement à l’acte n’est que le point d’orgue d’une politique promue par une caste sociale qui vise à faire disparaître toute autonomie aux professionnels de santé.

La médecine utilitaire

Parallèlement à la mise à mort de la vraie médecine humaine et indépendante est apparue une explosion d’activités parallèles « non scientifiques » et « non remboursables ». Elles sont tarifées plus du double de la consultation du médecin généraliste. Ce sont des soins de plus en plus recherchés : homéopathie, médecines douces, psychologie clinique, ostéopathie, étiopathie, hypnose médicale…

On s’acharne à former des médecins sans sélection avec le portail santé mais la fin des concours hospitaliers après celui de l’internat va faire disparaitre l’élitisme moteur de nos métiers. Maintenir une corporation médicale éclatée, ignorante de son histoire universelle et de ses valeurs humaines est le but recherché. La médecine est formatée dans des filières utilitaires, et n’a plus aucune cohésion, écartelée par les tutelles et sous l’autorité des directeurs hospitaliers omnipotents. On copie les systèmes nordiques et anglo-saxons qui ne correspondent pas à nos idées avec le salariat exclusif. La discipline de leurs habitants pour les soins non urgents n’est pas dans notre culture.

Ces pays acceptent les listes d’attente afin de cantonner leurs impôts.

La médecine était un art, elle est devenue consumériste, par injonction politique et idéologie. Devenue un service de grande distribution d’actes normatifs bientôt totalement numérisés pour tayloriser son rendement par des « effecteurs de soins ».

Chercher à être honoré à titre personnel pour le service rendu et la compassion  manifestée  est devenu une attitude suspectée de paternalisme. Le médecin devenu  agent de santé publique n’est désormais plus honoré pour un acte libre et personnel, mais payé par l’État. Il n’est donc plus engagé avec le patient dans un dialogue singulier, mais fait partie d’une équipe aux membres interchangeables et anonymes, voire virtuels avec l’IA.

Les malades sont des citoyens responsables qui s’adressent à un système public de santé randomisé. La gouvernance administrative pesante décidera de tout, y compris du temps efficient que doit passer un acteur médico-social avec un citoyen qui s’adresse au système.

Les connaissances de la science, sont devenues, disent « les penseurs », « trop complexes pour qu’un seul esprit humain les intègrent, les machines en deep learning le faisant bien plus vite que nous ».

Les conseillers estiment qu’il n’y aura plus besoin de pratiques, transmissibles par  compagnonnage, ce qui demande un temps long de formation incompressible en particulier pour la chirurgie. Cette politique folle mettrait un terme à l’indépendance des médecins au profit d’une subordination croissante aux décideurs de l’économie.

Dans ces conditions on ne comprend pas pourquoi le numerus clausus a été supprimé à l’entrée en faculté de médecine, sauf si leur arrière-pensée était de multiplier les assistants médicaux et les officiers de santé lors des réorientations à la fin du portail santé.

« Puisse le vrai Internat renaître de ses cendres. »

Il est heureusement  possible que, sous la poussée inconsciente des patients et de quelques médecins réfractaires, l’âme de la médecine renaitra un jour de ses cendres.

Tel puisse être l’Internat qui pour nos générations était préparé après un Externat formateur et pour les plus travailleurs préparés dès le premier cycle.

Un pilote de chasse est formé à l’âge de 20 ans. Les nouveaux internes à l’âge de Bac+7, c’est trop tard, d’autant qu’ils ne sont pas vaccinés contre les charges et la lourdeur de la fonction.

Mille médecins hospitaliers vont démissionner de leurs fonctions administratives et le 20 janvier ce sera le Blue Monday des internes.

Tout le système doit donc être refondé pour retrouver la médecine humaniste que j’ai connue et que je suis fier de défendre avec notre association.

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