Rapatrier les industries ? Pourquoi pas, mais…

Smelter, demolition of buildings 2009 by astrid westvang(CC BY-NC-ND 2.0) — astrid westvang, CC-BY

Il faut s’appuyer sur des industriels qui mettent leur tête sur le billot et ont le gout du risque avec la compétence et le savoir-faire associés. La bureaucratie adore les formulaires, mais la réalité de l’industrie, ce n’est pas la satisfaction de la bureaucratie.

Par Loïk Le Floch-Prigent.

Je sais que pour le grand public tous ceux qui gravitent dans la sphère économique peuvent parler de cette discipline étrange qu’est l’économie, mais les industriels dont je suis savent qu’il a du mal à comprendre les agrégats de leurs activités quotidiennes et des oracles qui les accompagnent.

Le rapport entre ce qu’il vit et ce qui en ressort n’est pas toujours limpide, mais il reconnait aussi que les mesures prises par les Banques centrales, les gouvernements, puis l’attitude des banques impactent directement son existence : c’est dire le désarroi actuel car les économistes ont disparu de la scène médiatique, remplacés par des médecins et des prophètes.

De la nécessité d’une industrie nationale

Étant un des industriels français les plus tenaces sur la nécessité de conserver une industrie nationale, critiqué depuis des dizaines d’années sur ses vues nationalistes étriquées, je me réjouis de constater une évolution de la pensée politique et médiatique sur le triste constat de la désindustrialisation de la France et sur la nécessité d’y remédier.

Il y a quelques dizaines d’années notre industrie comptait six millions de travailleurs directs et pesait 20 % du PIB, les chiffres sont aujourd’hui de trois millions et 10 % du PIB. Les industriels doivent indiquer comment progresser et revenir à 20 %, ce qui est le cas de l’Allemagne, de la Chine et des USA qui mènent désormais le monde.

Les économistes nous ont aussi dit depuis des dizaines d’années que la mondialisation heureuse allait localiser la production au meilleur prix et au meilleur endroit pour la satisfaction de l’humanité tandis que ceux qui ont encore l’humour de s’exprimer nous disent qu’une « relocalisation » de la production en France allait conduire à une augmentation des prix pour les consommateurs.

Comme on n’arrête pas de dire aussi que les délocalisations ont été la conséquence des salaires trop élevés de notre monde par rapport aux pays émergents, ces vérités d’économistes sont à nuancer par une étude précise plus conforme aux réalités.

Chaque secteur industriel, chaque entreprise de production a ses caractéristiques qui trouvent difficilement leur place dans les généralités et c’est sur la base des concepts de société post-industrielle et de fragmentation des tâches pour optimiser les chaînes de valeur que notre industrie, sur-obéissant aux dogmes, a accepté les fermetures d’usines tandis que les écologistes politiques se réjouissaient de voir s’éloigner les saletés et les affreux capitalistes !

Nous marchions vers une société de services propre et verte avec une nature gratuite nous servant l’énergie, gratuite aussi, du  vent et du soleil. L’opinion a été manipulée au point que le travail manuel était devenu trivial voire nauséabond tandis que notre génie national s’exprimait par 80 % de succès au bac général !

Il faut donc revenir à la raison : notre économie, notre niveau de vie, ont comme origines nos productions agricoles et industrielles, notre tissu industriel irrigue nos territoires et leur permet de vivre : lorsque l’industrie disparaît, la société disparaît peu à peu à mesure que les retraités se retirent ; et comme on vient de le voir terminent leurs vies dans les EHPAD qui sont une honte pour notre pays.

Il faut donc réindustrialiser le pays. La pénurie de tous les matériels nécessaires à la lutte contre la pandémie illustre la faillite de notre modèle d’appel aux fournisseurs les mieux-disants tandis que les industriels nationaux se débattaient contre un amas de normes et règlements orchestrés par une administration tatillonne et soupçonneuse.

Nous n’avions ni gel, ni masques, ni tests, ni respirateurs, ni principes actifs et médicaments alors qu’il n’y avait aucun mur technique à franchir pour en disposer. C’est la politique menée par le gouvernement qui a conduit à cette comédie qui a pénétré tous les secteurs de l’énergie et de l’industrie : le pays dans ses profondeurs ne voulait plus d’industrie, il en mesure les conséquences sur sa santé mais l’insouciance et l’inconséquence dépassent très largement le sujet actuel. Nous nous sommes trompés collectivement, il faut donc faire autrement.

N’en déplaise aux économistes, rapatrier les productions est souhaitable et aussi intéressant pour la plupart des secteurs de production. Nous n’avons pas toujours gagné, loin de là, avec les orientations de fragmentation décrétées par les spécialistes des agrégats.

Tout d’abord lorsque l’on a investi dans un outil industriel, le faire tourner en continu est forcément positif, rapatrier est bon pour l’entreprise, bon pour le pays qui souffre de chômage, et bon pour le maintien et le développement des compétences et du savoir-faire qui sont à la base de notre prospérité. Travailler en trois-huit, 365 jours par an est possible après négociations avec le personnel, il faut miser sur le patriotisme d’entreprise et donc la confiance dans la stratégie du patron et de l’encadrement.

Normes et réglementations ont précipité le déclin industriel

Les 35 heures et les RTT sont venues déséquilibrer l’outil industriel en pariant sur l’interchangeabilité des personnels. C’était une erreur conceptuelle qui n’est pas pour rien dans nos délocalisations.

Vouloir utiliser les ressources scientifiques et techniques pour enrichir le tissu industriel national n’est pas un péché, au contraire, et le fait de ne pas avoir une grande industrie de matériel médical en particulier nucléaire est une anomalie qu’il faut combattre avec vigueur en s’appuyant sur les quelques industriels qui ont réussi à survivre dans un pays très largement hostile au mot « nucléaire »… tant que personne n’est malade. Le site nucléaire de Framatome de Cerca à Romans peut fournir une illustration intéressante à cet égard puisqu’il fabrique des radio-isotopes pour imagerie médicale et diagnostics de cancers.

Mais ce qui est vrai du nucléaire a pénalisé encore plus toute l’industrie chimique nationale avec une application stricte du programme de prévention européen REACH de 2007 ayant contraint une grande partie des fabrications nationales à émigrer dans des pays moins sourcilleux, ce qui a fait le bonheur de l’Inde, de la Chine et des États-Unis !

Cette propension nationale puis européenne à normer, règlementer puis punir pour augmenter à la fois la complexité des investissements, le nombre et le coût des contrôleurs est une incitation permanente à choisir l’hypothèse de l’abandon du territoire. L’examen attentif de tous les textes règlementaires qui ont conduit à une délocalisation est indispensable si l’on ne veut pas que cette dérive se poursuive.

Il est clair que dans le contexte actuel de sur-administration aveugle et sourde qui conduit à des dépenses absurdes, des agences à tous les coins de rue, si l’avenir est une nouvelle fois orienté et contrôlé par une abondante bureaucratie, nous ne pourrons pas redresser l’industrie française.

L’industrie est l’affaire des industriels

Ma thèse est  « l’industrie pour et avec les industriels ». C’est à eux de vouloir, de mesurer les possibles et de convaincre les investisseurs. Les pouvoirs publics peuvent exprimer des vœux, mais rien de plus. Quand on entend ceux qui pensent qu’il suffit d’un peu d’argent pour avoir des batteries modernes pour véhicules, des vaccins contre le coronavirus, des panneaux photovoltaïques, on prend peur.

L’argent sera dépensé, il y aura toujours des margoulins sympathiques et de bons acteurs de théâtre, mais il n’en sortira rien car il faut s’appuyer sur des industriels qui mettent leur tête sur le billot et ont le goût du risque avec la compétence et le savoir-faire associés. La bureaucratie adore les formulaires, les tableaux Excel et les résultats chiffrés. Mais la réalité de l’industrie, ce n’est pas la satisfaction de la bureaucratie.

Enfin, quelques décisions significatives sont à prendre pour que le monde de l’industrie reprenne confiance dans son pays : laisser ouvert Fessenheim et redire que la France a confiance dans son secteur nucléaire, profiter du désastre General Electric pour reprendre en main Alstom Énergie avec les turbo-alternateurs Arabelle et les turbines hydrauliques, abandonner le programme désastreux des éoliennes qui diminue la compétitivité énergétique du pays en important un matériel cher à l’intérêt dérisoire, arrêter le programme européen démentiel de décarbonatation accélérée… Penser industrie à chaque fois que l’on veut prendre une décision quel que soit son intérêt par ailleurs.

L’industrie a besoin d’un État à bonne stabilité émotionnelle, au fonctionnement conséquent avec des règles simples et des procédures automatiques. À chaque fois que l’administration veut penser et agir au nom de l’industrie, elle se plante. Par exemple, nous n’avons pas besoin de l’exposé d’une doctrine publique sur l’introduction du digital et du numérique dans nos entreprises, nous sommes ouverts aux techniques nouvelles avant tous les autres, et surtout nous n’avons pas besoin non plus de la multiplication des bureaucraties, autrement dit nous ne sommes pas idiots.

Chaque industriel trouvera pour lui et pour le pays les solutions de  réindustrialisation une fois le cadre fixé, à savoir que l’industrialisation est souhaitée et bien considérée, ainsi que le rapatriement de fabrications. On n’échappera sans doute pas aux effets d’aubaine de quelques requins, mais si le but est bien de revenir à 20 % du PIB, ces écarts de conduite seront minimes si le sentiment patriotique dans le pays et dans les entreprises revient à la surface.

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