Déconfinement : vivre avec le virus en régime de liberté surveillée

Il ne faut pas espérer retrouver notre liberté de circuler, de vivre et de commercer comme nous l’entendons, avant un temps (in)certain, ce qui apparaîtra fort long à tous les amoureux de la liberté.

Par Frédéric Mas.

« Si les Français ne sont pas au rendez-vous, il n’y aura pas de déconfinement le 11 mai ». Édouard Philippe dans son intervention devant l’assemblée nationale ce mardi 28 avril a sur un ton solennel invité les Français à respecter à la lettre le confinement pour éviter le regain de la pandémie et une sortie de confinement progressive et efficace.

Plus rien ne sera comme avant, c’est certain, nous devrons désormais « vivre avec le virus » et donc en liberté surveillée prolongée. Il ne faut pas espérer retrouver notre liberté de circuler, de vivre et de commercer comme nous l’entendons, avant un temps (in)certain, ce qui apparaîtra fort long à tous les amoureux de la liberté.

Pour éviter une seconde vague de pandémie, le gouvernement a choisi de déconfiner progressivement et géographiquement, le tout en impliquant les autorités politiques locales, du maire au préfet. Cette nouvelle phase de l’action gouvernementale se concentre sur la mise en place de tests et la généralisation des masques, prévue pour le 11 mai.

L’idée de rapprocher l’action publique au plus près des situations locales témoigne à la fois de la volonté de prendre en compte les critiques adressées à la gestion autoritaire et centralisée du pouvoir, et d’impliquer les collectivités locales, en particulier dans le domaine scolaire.

S’il faut souligner l’effort de clarté du gouvernement, et la mise en place d’un dispositif clair pour évaluer la progression du déconfinement jusqu’au 11 mai, certains points restent en suspens, en particulier sur le rôle (et les limites) de l’action gouvernementale et sur les libertés publiques.

Aucune introspection, aucune critique de l’action publique

Édouard Philippe s’est autorisé à reprendre les commentateurs qui ont critiqué l’action publique au fur et à mesure de la crise sur les plateaux de télévision. Le feu roulant de la critique s’est exercé sans retenue sur le gouvernement ou l’administration, c’est un fait.

Un autre, qui n’a pas été évoqué, c’est que la crise de confiance générale qu’ils reflètent vient aussi de la formidable impréparation de l’État à la crise doublée d’une communication gouvernementale chaotique, incohérente et cherchant au maximum à minimiser des erreurs de gestion qui ont eu des conséquences catastrophiques. Les propos d’Agnès Buzyn, les prises de parole déconcertantes de Sibeth N’daye et surtout l’escamotage des municipales ne sont pas apparus dans le storytelling du Premier ministre sur l’action « vertueuse » de nos gouvernants.

La disparition du gel hydro-alcoolique ou la pénurie de masques ont été encouragées par le blocage des prix et la réquisition des stocks, entraînant nécessairement la disparition des produits à la vente comme à l’achat. Cette leçon de « café du commerce » est celle de tous les économistes sur l’économie de marché : la pression de la part de la demande incite une partie des offreurs sur le marché à chercher à satisfaire la demande pour opérer un profit.

L’excuse de la mauvaise qualité des masques à la vente pour en interdire la commercialisation ne tient pas : c’est aujourd’hui ce que le gouvernement nomme les « masques alternatifs ». Le blocage des prix, quel que soit le domaine, s’il est en dessous du prix du marché, accélère la surconsommation et favorise la disparition des produits, ce qui s’est assez mécaniquement produit.

Édouard Philippe a évoqué la nécessité de répartir les masques, laissant ainsi croire que la gestion administrative de l’économie s’est montrée efficace, ce qui, là encore, est sujet à discussion. Plus généralement, si la défiance semble s’être durablement installée envers le gouvernement, celle du gouvernement pour la société civile, en particulier le secteur privé, ne semble pas avoir varié. En cela, le Premier ministre est sur la même longueur d’onde que le président de la République, qui a distillé les mêmes éléments de langage lors de sa dernière intervention.

Deux modifications de la législation

Édouard Philippe a conclu son intervention en demandant clairement à légiférer sur deux aspects qui touchent directement nos libertés.

Le premier porte sur la constitution de « brigades » spéciales de suivi, le terme est du Premier ministre lui-même, et de leur champ d’intervention. Ces brigades seront organisées au niveau des départements et devront identifier la liste des contacts rapprochés, les appeler, organiser les tests et vérifier le respect des consignes.

Seulement, Édouard Philippe a précisé qu’au sein de ces brigades, les équipes médicales auront en renfort des personnels de l’assurance maladie, voire du personnel du département et associatif. L’élargissement de telles équipes à du personnel non soignant pour traiter des données aussi sensibles peut potentiellement être un danger pour la vie privée. Il nous faudra être particulièrement vigilants sur le sujet.

Le second point de la législation porte sur la limitation de la liberté de circulation. Il nous faudra désormais pouvoir justifier d’un motif impérieux pour nous déplacer à plus de 100 kilomètres de chez nous, ce que ne prévoit pas la législation actuelle. Chacun pourra donc faire l’expérience charmante du retour des frontières et des contrôles de police, mais sur le sol national, expérience qui n’est pas sans rappeler celle de l’URSS et de ses satellites. Mais comme c’est pour notre bien, s’en plaindre serait de mauvais goût.

Édouard Philippe demandera aussi un vote pour prolonger l’état d’urgence sanitaire au 23 juillet. Il devait prendre fin le 24 mai, il nous faudra encore patienter, et espérer que cette attente n’habitue pas trop nos concitoyens à la servitude extrême.

 

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