Coronavirus : tirer les leçons, mais de quoi ?

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La raison est que les leçons que nous tirons d’un événement sont colorées par nos modèles mentaux, c’est-à-dire nos croyances profondes. Beaucoup se contenteront d’y voir la confirmation de croyances préalables.

Par Philippe Silberzahn.

Nous sommes tous d’accord : il faut tirer les leçons de l’épidémie de coronavirus. Mais quelles leçons ? Tirer les leçons d’un événement complexe n’est pas évident, et dans un monde de surprises, la prochaine catastrophe risque bien de ne rien avoir  affaire avec celle que nous vivons.

Dès lors, le véritable risque est de se préparer à la dernière guerre, la volonté d’apprendre d’une catastrophe créant les conditions pour la prochaine ou pire, d’être aveuglé par nos modèles mentaux.

Tirer les mauvaises leçons peut se révéler catastrophique

Lorsqu’il prend ses fonctions en 1961, le président Kennedy trouve sur son bureau un projet d’invasion de Cuba préparé par la CIA pour son prédécesseur. Un peu sceptique, il interroge ses conseillers qui recommandent l’opération. Il donne son feu vert, et celle-ci tourne au fiasco. La CIA avait estimé que le régime cubain s’effondrerait dès les premiers coups de feu, mais il n’en a rien été. La leçon que tire Kennedy ? Il n’écoutera désormais la CIA que sur la base de preuves tangibles, pas de spéculations ou d’hypothèses.

Un an plus tard, l’agence observe des mouvements suspects à Cuba : les Soviétiques sont en fait en train d’installer secrètement des missiles nucléaires. Mais pour avertir le président, la CIA doit avoir des preuves tangibles, en l’occurrence des photos des installations en construction.

La seule façon de le faire est d’utiliser l’avion de reconnaissance Lockheed -2, mais c’est politiquement risqué, chaque vol suscitant des protestations dans le monde entier. Prisonnière de l’exigence présidentielle, l’agence met des semaines à réussir à réaliser ce vol et ne parvient à photographier les missiles qu’à quelques jours de leur activation. Les leçons tirées par le président du fiasco de la baie des Cochons un an plus tôt ont fait passer l’Amérique à deux doigts de la catastrophe.

Il est très difficile de tirer des leçons d’un événement complexe, les sages le savent, les fous l’ignorent. Interrogé dans les années 1960 sur l’impact de la Révolution française, le Premier ministre chinois Zhou Enlai aurait eu cette célèbre réponse : « Il est trop tôt pour se prononcer. » ; réponse probablement apocryphe mais qui montre bien la difficulté d’évaluer les événements complexes.

Les experts se déchirent sur les leçons à tirer de tous les grands événements, de la fin de l’Empire romain au fondamentalisme religieux en passant par la guerre de 1914, la crise de 1929. La pandémie du Covid-19 ne fera pas exception, et ce d’autant moins qu’elle est loin d’être terminée.

Les leçons de premier ordre sont faciles à tirer… mais peu utiles pour l’avenir

Bien sûr, certaines leçons sont faciles à tirer. Appelons-les leçons de premier ordre. Nous savons maintenant qu’il aurait fallu avoir davantage de masques et de gel hydro-alcoolique, et qu’il aurait mieux valu annuler le premier tour des élections municipales. Et quelques autres. Ça c’est pour le passé.

Mais quelles leçons tirer pour l’avenir ? Qu’il faut avoir un stock plus important de masques ? C’est évident ! Étant donné ce qui s’est passé, la France aura d’ailleurs, et pour longtemps, un stock considérable. Ces masques seront utiles si survient une nouvelle épidémie. Mais ils ne seront d’aucune utilité si la prochaine crise est une canicule ou un attentat à l’arme chimique. Si la leçon tirée est « il faut avoir davantage de masques en réserve », nous risquons de nous trouver forts dépourvus lorsqu’une bise différente surviendra.

Tirer des leçons pour l’avenir !

Il faudrait mieux de toute évidence se préparer à une épidémie ! La relativement bonne gestion de l’épidémie par les pays asiatiques, surtout Taïwan et la Corée du Sud, et la Chine après un faux départ, provient du fait qu’ils ont beaucoup appris des épidémies précédentes (SARS et H1N1) et mis en place divers dispositifs pour s’y préparer. Mais là encore, si la crise avait consisté en un tremblement de terre ou une émeute, cet apprentissage n’aurait servi à rien.

Faudrait-il fabriquer des masques en France pour ne pas dépendre de l’étranger ? Cela semble en effet raisonnable. Le manque de masques est très problématique.

Il est cependant dû à une combinaison de conditions exceptionnelles : apparition soudaine d’une épidémie, développement rapide de celle-ci à l’échelle mondiale, et mauvaise gestion du stock par les autorités médicales. À cause de cela, le système productif mondial est soumis à un pic de demandes massif et brutal. Les chaînes de fabrication se mettent en marche et bientôt le monde sera sous un déluge de masques.

Est-ce une bonne leçon à tirer que de décréter ces masques stratégiques et d’investir du temps et de l’énergie pour créer une capacité de fabrication française qui deviendra opérationnelle lorsque ceux-ci seront devenus disponibles en quantité abondante ?

Ce qui est stratégique en avril peut être banal en juin, car le système réagit et s’adapte assez rapidement, le risque est toujours d’être en retard d’une guerre. Pour tirer des leçons, il faut s’inspirer du grand joueur de hockey sur glace Wayne Gretzky qui recommandait de viser là où le palet se dirige, et non pas là où il se trouve.

Faudrait-il être indépendant ? L’interdépendance des chaînes de fabrication s’est énormément développée depuis l’émergence de la Chine comme puissance industrielle.

Elle est de toute évidence une source de fragilité : que les usines s’arrêtent en Chine et beaucoup d’usines françaises sont bloquées.

Mais elle est également source de force : on le voit avec le pont aérien de masques envoyés par la Chine et par l’incroyable coopération mondiale, scientifique et industrielle, pour fabriquer des respirateurs et trouver un vaccin. Personne ne peut prospérer en étant indépendant car ne seraient plus fabriqués que des produits basiques, et nous deviendrions encore plus dépendants des autres.

Limites de l’apprentissage dans les situations inédites et complexes

Tirer des leçons, c’est apprendre de ce qui marche ou ne marche pas dans une situation vécue pour savoir quoi faire lorsqu’elle se répétera. Cela fonctionne dans les situations où les causalités sont sans ambiguïté. C’est par exemple le cas dans le traitement des malades, qui a beaucoup progressé depuis le début de l’épidémie. Avec des dizaines de milliers de cas, on peut voir ce qui fonctionne ou pas, sans ambiguïté.

Mais face à l’incertitude générée par un événement complexe et en large partie inédit, l’apprentissage fonctionne moins bien : il n’existe pas de situation passée identique à laquelle se référer. Il peut y avoir à la rigueur des événement analogues ou antérieurs (précédents historiques) mais le risque est grand de s’inspirer de la mauvaise analogie et oublier les différences, qui peuvent être très importantes.

Ce n’est pas la première épidémie que nous vivons, mais elle n’est pas semblable aux précédentes. Toutes les situations d’urgence que nous avons vécues ces dernières années ont été des surprises totales et largement inédites. Essayons de ne pas nous préparer pour la dernière guerre, et reconnaissons que nous ne savons pas ce que sera la prochaine.

Tirer des leçons d’ordre supérieur

Les leçons à tirer sont des leçons de premier ordre. Elles sont tactiques, et ne serviront que dans le cas d’une prochaine épidémie. Ce n’est pas inutile, mais c’est limité.

Les véritables leçons à tirer doivent être d’un ordre supérieur. Et là c’est évidemment beaucoup plus difficile.

On peut tirer des leçons sur la capacité de notre système de santé à absorber des chocs massifs, sur la capacité inégale de l’État à gérer des crises, sur le rôle des entreprises et des particuliers dans l’absorption du choc, sur la façon sans doute simpliste d’optimiser nos chaînes logistiques et de production sans tenir compte de l’incertitude, ce qui génère de la fragilité, et sur bien d’autres choses encore, mais on perçoit très vite que l’accord sur ces leçons sera impossible à obtenir.

La raison est que les leçons que nous tirons d’un événement sont colorées par nos modèles mentaux, c’est-à-dire nos croyances profondes. Beaucoup se contenteront d’y voir la confirmation de croyances préalables (« ça prouve bien » les dangers de la mondialisation, la nécessité d’une transition écologique, la mauvaise gestion de l’hôpital, le cynisme ou l’incompétence de ceux qui nous gouvernent, etc.).

D’autres essayeront de tirer parti de l’événement pour imposer leurs propres modèles pour construire le récit de la crise. Face à cela, et sous peine de se voir imposer un récit dont nous regretterions les conséquences, l’exposition et l’examen critique des modèles mentaux à l’œuvre dans la période actuelle est notre seule arme pour en tirer les bonnes leçons.

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