Crise du Coronavirus : ce que traduit la quête du monde d’après

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L’après ne doit probablement pas être conçu comme une sorte de 11 novembre 1918, quand tout à coup les canons se sont tus, mais plutôt comme une lente, très lente émergence.

Par Philippe Silberzahn.

Passée la période de stupéfaction face à l’épidémie soudaine du coronavirus, tout le monde se précipite aujourd’hui pour nous parler du « monde d’après » qu’il faudrait construire. Le monde d’après, mais après quoi ? Nous sommes encore dans le pendant ! Déporter le débat sur le monde d’après traduit une incompréhension de ce que nous vivons et nous détourne de l’action pour résoudre les problèmes auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui.

Plutôt qu’un « après », il y aura peut-être un long « pendant »

Parler du monde d’après traduit une incompréhension de ce que nous vivons, qui dès lors est caractérisé avec le mauvais modèle mental. Dans ce modèle, l’épidémie de coronavirus est vue comme un événement désagréable mais relativement bref, et donc après lequel nous pourrons rapidement passer à autre chose.

Mais rien n’est moins sûr. L’épidémie a débuté aux alentours de novembre 2019 en Chine (et peut-être bien avant) et se développe aujourd’hui progressivement dans le monde entier, pays après pays dans une espèce de long tsunami. Ce qu’on découvre peu à peu du virus peut laisser penser qu’il n’est pas une sorte de grippe qui disparaîtra bientôt, mais plutôt une maladie complexe, qu’on sait très mal soigner.

Il subsiste énormément d’incertitude : nous ne sommes même pas certains que ceux qui en sont guéris aient acquis une immunité. Le coronavirus est donc probablement avec nous pour longtemps, devenant une sorte de maladie chronique – au mieux – avec son cortège de malades et de morts au long cours, et d’habitudes sanitaires contraignantes qu’il faudra conserver.

Plutôt que regarder le coronavirus comme un événement bientôt terminé, il faudrait dès lors plutôt le voir comme un long processus qui se développera encore plusieurs semaines, voire plusieurs mois ou même plusieurs années. En cela le coronavirus est peut-être moins proche de la grippe espagnole (très mortelle mais très brève) que du Sida (un peu moins mortel mais très long), du moins dans sa nature : il a fallu près de trente ans pour réussir à maîtriser à peu près ce dernier.

C’est donc bien un long « pendant » qu’il faut gérer, et non pas un « après ». L’après ne doit probablement pas être conçu comme une sorte de 11 novembre 1918, quand tout à coup les canons se sont tus, mais plutôt comme une lente, très lente émergence.

Un modèle mental, celui de l’idéal

Plus généralement la quête du « monde d’après » qui se développe en ce moment traduit un modèle mental tout à fait dominant dans notre pensée et notre identité, surtout française, celui de l’idéal.

Ce modèle mental de l’idéal conduit le chef d’entreprise à développer une vision ambitieuse et lointaine, il conduit les stratèges à viser haut et à viser loin, mais il conduit aussi les responsables politiques à tracer de grands desseins, et à le faire avec des grands mots : pacte républicain, transition écologique, vivre ensemble, nouvelles solidarités, enfin plein de choses relativement vagues, suffisamment vagues en tout cas pour que personne ne puisse vraiment être contre et que tout le monde s’y retrouve, enfin presque.

C’est d’ailleurs la grande utilité du « monde d’après » : elle permet à chacun de placer ses propres modèles mentaux, de récupérer l’événement pour le mettre au service de sa propre cause. « Le coronavirus montre bien que le monde de demain devra … » remplis toi-même les pointillés avec la cause de ton choix et gagne deux places dans la commission citoyenne de ton quartier. Même Arnaud Montebourg et sa démondialisation semblent ressuscités par le virus, c’est dire ! Bien souvent, le monde d’après ressemble plutôt au monde d’avant rêvé depuis longtemps par des utopistes de tous bords, de droite à gauche, mais c’est un autre sujet.

Le paradoxe de tout cela, bien sûr, est que le coronavirus a bouleversé toutes les visions et toutes les prédictions sur le monde futur ; la réaction normale aurait pu être de cesser de faire de telles prédictions, mais non : rien n’a été appris, et on recommence à en faire. « Le monde d’après sera comme ci », « Le monde d’après sera comme ça », etc. Il ne sera rien de tout ça.

Évoquer le monde « d’après » nous éloigne du monde « de maintenant »

Mais ce n’est pas tout : le modèle mental de l’idéal nous amène surtout à disserter sur ce que devrait être le monde idéal de l’après coronavirus, plutôt que s’intéresser à ce qui se passe maintenant.

Pourquoi cette préférence pour là-bas, demain, dans l’idéal, plutôt que ici et maintenant ? Une des raisons est qu’il est naturellement plus facile de parler d’un idéal lointain que de se plonger dans la gestion de la dure réalité. Je l’ai observé chez beaucoup de chefs d’entreprises, mais c’est aussi la posture de la plupart des responsables politiques : quand la réalité nous échappe, et qu’au fond elle nous répugne, parlons d’un idéal lointain et de lendemains qui chantent.

Au fond, l’idée du monde d’après est une illusion, une forme d’opium du peuple, de religion qui permet d’accepter la souffrance d’aujourd’hui parce qu’il y a un demain, ailleurs, rédempteur. L’idéal est le refuge des ectoplasmes et des mouches du coche. On parle du monde d’après et on est toujours incapable de fournir des masques aux infirmières et de tester la population.

Cette illusion traduit en outre deux convictions étonnantes, chez ceux qui promeuvent ce monde d’après :

— La première conviction, c’est que l’épidémie appelle nécessairement un monde d’après, que plus rien ne sera comme avant ; or ce n’est pas ce que l’on a observé avec les épidémies précédentes, cela n’a donc rien d’évident. On peut très bien imaginer un retour à la normale après une grosse frayeur, c’est ce qui s’est passé avec la grippe espagnole et la grippe dite asiatique de 1956.

— La seconde conviction des promoteurs du monde d’après, c’est qu’ils seront en mesure de définir celui-ci. Quelle présomption ! Ainsi le député écologiste Yannick Jadot déclarait-il récemment : « Organisons un Grenelle du monde d’après ». Le choix du mot « Grenelle » n’étant évidemment pas anodin, il traduit un fort modèle mental selon lequel le monde devrait être organisé et régi par quelques démiurges autour d’une table, en France bien sûr, et à Paris cela va de soi.

On n’est pas certain que les Chinois soient d’accord, si tant est qu’ils prêtent la moindre attention à ce projet. La cruelle vérité est que le monde se fiche bien de ce que pensent les intellectuels français, tout officiellement estampillés qu’ils soient, du monde d’après. Il se fera sans eux.

Opérer un renversement : ici et maintenant

Opérons plutôt un renversement. Si l’épidémie soudaine du coronavirus montre une seule chose, au moins une, c’est que le monde correspond rarement à ce que nous prévoyons. Nous sommes dans un monde d’incertitude et de surprises. Ce qui arrivera ne sera pas ce que nous aurons prévu, et ce que nous aurons prévu n’arrivera probablement pas. Il faut donc abandonner ce terrible modèle mental de l’idéal, cette idée que nous ne pouvons avancer que si nous avons une grande ambition, un grand dessein, une vision ambitieuse.

Non seulement comme nous l’avons vu, elle permet aux dirigeants d’échapper à leurs responsabilités en nous parlant de demain plutôt qu’en gérant aujourd’hui, mais en outre elle nous envoie dans le mur. Le monde d’après est celui de la parole gratuite, celui des imposteurs intellectuels, celui des soldats de rencontre, des ralliés de la 25e heure, des prédateurs et de tous ceux qui ont quelque chose à nous vendre. Ayons simplement en tête que nous ne sommes pas obligés de leur acheter.

Le renversement à opérer, c’est celui proposé par le philosophe Clément Rosset et par la pensée entrepreneuriale de l’effectuation : il faut tuer notre double idéal, cette marionnette que nous créons avec nos objectifs inatteignables, et revenir à nous-même, à aujourd’hui, à ici et maintenant, au « pendant » le virus, et non plus au « après le virus ». Car chacun l’aura compris, nous ne pouvons agir que dans l’ici et maintenant, en acceptant ce qui est ici et maintenant, à partir de ce que nous avons sous la main et en fonction de la façon dont se déroulent les événements.

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