Le coronavirus ou comment les crises bouleversent nos modèles mentaux

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Avec le covid-19, nos modèles mentaux sont ébranlés. C’était déjà le cas lorsque certains ont avancé que seuls les pouvoirs autoritaires pouvaient gérer une telle épidémie, oubliant que Taïwan et la Corée du Sud, deux démocraties, l’ont parfaitement géré.

Par Philippe Silberzahn.

Le coronavirus constitue une surprise majeure qui bouleverse complètement la vie mondiale, rendant obsolètes en quelques semaines toutes les prévisions et les plans basés sur ces dernières. Le propre d’une surprise est de mettre en lumière un élément de nos modèles mentaux (croyances profondes guidant notre action) et de l’invalider.

Notre modèle nous indiquait que le monde allait dans la direction A, mais il se révèle aller dans la direction B et nous sommes surpris. Cette surprise peut avoir des conséquences plus ou moins graves. La plupart du temps la réaction consistera à l’ignorer.

Lorsqu’existe une différence entre la réalité et nos croyances, nous essayons à tout prix de maintenir ces dernières en inventant toutes sortes de raisons pour minimiser la signification de la surprise ; il en va de notre intégrité car nos modèles mentaux sont constitutifs de notre identité profonde : comment nous voyons le monde, c’est aussi comment nous nous voyons, et comment nous sommes dans le monde.

Si la surprise montre un décalage très important entre une croyance et la réalité, elle constitue ce que le spécialiste de la théorie des organisations Karl Weick nomme un épisode cosmologique, c’est-à-dire un choc particulièrement grave pouvant remettre en question notre identité-même : le décalage est trop important pour pouvoir être nié et l’événement est tellement inattendu et puissant qu’il ne peut être interprété par nos modèles mentaux existants, entraînant leur effondrement et celui de notre identité par la même occasion.

Ce phénomène a été mis en lumière par Weick dans son étude de l’incendie de Mann Gulch aux États-Unis en 1949, un feu de forêt au départ banal, mais qui a mal tourné et s’est traduit par la mort de 13 pompiers. Weick montre comment l’équipe des pompiers, pourtant composée de professionnels aguerris, s’est désagrégée face à un événement dont ils n’ont pris que trop lentement la mesure. L’équipe n’existant plus, l’identité collective du groupe s’est désagrégée, ce qui a annihilé la volonté et la capacité d’agir de ses membres, chaque homme se retrouvant seul face aux flammes qui auraient pourtant pu être gérées sans difficulté en équipe.

L’épidémie du coronavirus a déjà ébranlé plusieurs de nos modèles mentaux : le fait, par exemple, que notre approvisionnement en denrées essentielles soit acquis pour toujours, que les épidémies et autres calamités sont réservées aux pays pauvres ou que nous n’ayons pas d’aide à recevoir de « pays en développement » comme la Chine.

Si le coronavirus devait se traduire par un grand nombre de morts et une grande perturbation économique, ne doutons pas que d’autres modèles mentaux, beaucoup plus profonds et beaucoup plus fondamentaux, seraient ébranlés.

Nous avons déjà pu le constater lorsque certains ont avancé l’idée que seuls les pouvoirs autoritaires pouvaient gérer efficacement une telle épidémie, oubliant que Taïwan et la Corée du Sud, deux démocraties, l’ont parfaitement géré.

Renforcement des modèles mentaux face à la crise

Paradoxalement, un épisode cosmologique n’amène pas toujours à remettre en question ses croyances. Il peut dans certains cas, ou pour certaines personnes, servir au contraire à les renforcer, malgré ou peut-être à cause de sa magnitude.

Ainsi a-t-on vu fleurir, ces derniers jours, des déclarations de diverses personnalités qui, toutes, commencent par « L’épisode du coronavirus montre bien que »

Ainsi l’ex-député écologiste Noël Mamère déclarait-il récemment :

Le coronavirus nous fait vivre une sorte de répétition générale avant l’effondrement majeur d’un modèle qui a trouvé ses limites.

Effondrement, mondialisation, limites du libéralisme, vengeance de mère Nature, interdépendance due au commerce, secteur public, rôle de l’État, et même les retraites, toute cause verra rapidement le coronavirus coopté pour sa défense dans une grande opération de renforcement de modèles mentaux.

Le président de la République lui-même n’a pas résisté à la tentation lorsque, vers la fin de son discours pourtant construit et posé du 12 mars dernier, il a affirmé qu’il faudrait tirer les leçons du virus, ajoutant :

Il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché. Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner, notre cadre de vie au fond à d’autres, est une folie.

On peut parfaitement être opposé aux lois du marché voire au marché lui-même, mais en quoi l’émergence du coronavirus montre que l’alimentation doit être placée en dehors de ces dites lois du marché, ou qui sont ces « autres » auxquels nous confions ces biens précieux, c’est un mystère.

Derrière ce qui est pour le moins un raccourci se cache sûrement un modèle mental de l’ordre de « il y a des choses trop importantes pour qu’elles soient confiées au marché » qu’il serait intéressant de creuser ; ou peut-être, plus profondément, qu’il faut absolument un coupable à tout cela.

Qu’il faille tirer les leçons du virus, de son émergence et de sa gestion, c’est une évidence. Mais si l’histoire a montré une chose, c’est qu’il faut être prudent en matière de leçon à tirer d’un événement cosmologique, la mauvaise leçon l’étant très facilement.

Le lancement du satellite Sputnik par les Soviétiques le 4 octobre 1957 est un bon exemple d’épisode cosmologique ayant constitué un choc considérable pour les Américains. Ils en avaient tiré la conclusion que l’URSS était en train de les dépasser alors que le programme spatial soviétique était un programme de prestige comme les affectionnent les régimes autoritaires, qui consommait des ressources précieuses et masquait l’échec du système dans son ensemble.

D’une façon générale, on tire de mauvaises leçons quand on est sous le choc.

Contrôler la narration avec les modèles mentaux

Le renforcement des modèles mentaux au travers d’un épisode cosmologique est souvent inconscient. Après tout, le propre d’un modèle mental est de n’être pas vu comme un modèle, mais comme une série de vérités universelles et éternelles. Il est cependant parfois utilisé de façon délibérée précisément pour faire avancer ses propres modèles mentaux.

Un exemple historique fameux est celui de la défaite allemande de 1918.

Alors qu’elle est due à un effondrement de l’armée au tout début de l’automne, l’extrême droite allemande a réussi à la présenter comme le résultat d’une trahison, un coup de poignard dans le dos par le gouvernement social démocrate, qui avait dû récupérer la gestion des affaires une fois le désastre consommé.

Cette façon de voir les choses, ce modèle mental, fut largement acceptée dans l’Allemagne d’après-guerre et servit beaucoup à Hitler dans son ascension au pouvoir.

L’occasion politique unique fournie aujourd’hui par le coronavirus n’a pas échappé à certains.

Ainsi François Ruffin, député de la France Insoumise, écrivait-il dans un tweet :

Cette crise est aussi une fenêtre pour nous : réquisition, plafonnement des prix, etc. Dans de tels moments, les esprits sont comme une pâte un peu molle, où l’on peut faire passer des idées neuves. Associations, syndicats, partis, soyons à ce rendez-vous !

Outre la gestion de l’événement lui-même, la clé pour un épisode cosmologique va donc consister à gagner la bataille de la narration, des modèles mentaux, pour faire accepter le sens que l’on va donner à l’événement. Quelles que soient les conséquences du coronavirus, il est évident que cette bataille a déjà commencé, que ses conséquences seront très lourdes, et qu’elles seront très différentes selon qui la gagnera.

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