« Éloge de l’hypocrisie » d’Olivier Babeau

Le totalitarisme « nounou » égalitaristo-festif marquera-t-il la fin de l’Histoire ?

Par Johan Rivalland.

Dans le prolongement de l’Éloge de la Folie d’Erasme, Olivier Babeau écrit cet essai iconoclaste dans lequel il dénonce le nouveau puritanisme consistant à tenter d’éliminer ce socle de notre société qu’est l’hypocrisie. Non pas dans le sens uniquement négatif qui lui est prêté habituellement et n’en constitue que l’un des aspects, nous dit-il, mais dans sa dimension structurante, qui en fait une réalité importante depuis toujours.

Il existe quantité d’occasions où nous pratiquons ce double-langage avec la plus complète approbation sociale. Il ne viendrait à personne l’idée de traiter d’hypocrite une personne répondant avec politesse à qui l’agresse verbalement ; pourtant il s’agit bien d’une hypocrisie, puisque l’agressé bouillant intérieurement choisira de n’en rien laisser paraître, même s’il sait bien que l’assistance saura interpréter son air impavide.

Vouloir à tout prix lui substituer la transparence revient à nous retirer l’une des conditions indispensables de notre liberté, pour lui préférer des formes de contrôle et de surveillance permanente dont toute bonne dictature pourrait rêver ou que tout monde aseptisé pourrait receler.

Car, ce qui en jeu ici, à travers en particulier la révolution numérique, est la remise en cause de nos propres contradictions, qui nous sont consubstantielles. Chercher à les annihiler revient à promouvoir le conformisme et l’égalitarisme, menant ainsi tout droit à des formes de despotisme que nous aurions tort de sous-estimer.

Les ressorts de l’hypocrisie

Revenant au sens originel de l’hypocrisie, en remontant à la civilisation grecque antique, Olivier Babeau en parcourt les différentes facettes et montre en quoi « elle est à la fois la condition et la manifestation de la civilisation elle-même ». Il n’existe, en effet, pas de vérité unique. Et l’imagination a toujours eu de nombreuses vertus.

La transgression est ainsi l’un des mécanismes essentiels de l’hypocrisie, qui permet de résoudre les contradictions. Que ce soit dans la résolution des conflits en entreprise, permettant d’aboutir à des compromis, ou dans n’importe quel autre domaine, c’est elle qui permet au progrès d’émerger et aux civilisations d’évoluer, nous dit l’auteur.

Les mœurs changent. Les lignes de la normalité bougent subrepticement. Ce changement n’est possible que parce que, pendant un temps, on ferme les yeux sur la déviance qu’il représente. « Une règle rigide, une pratique molle », écrivait Tocqueville à propos de l’Ancien Régime. Les Français ont, plus peut-être que tout autre peuple, le génie de ces écarts hypocrites à la norme.

La culture française en particulier est ainsi faite que la contestation par le peuple de l’ordre établi est inscrite depuis plusieurs siècles dans les mœurs. Les déficiences de l’État et les corruptions quasi-institutionnelles induisent ces réactions, les lois entrant fréquemment en contradiction avec les usages ou coutumes, lorsqu’on ne prescrit pas dans certains cas de les appliquer « avec discernement ». Ce qui pose le problème bien connu de l’obéissance à la loi inique.

L’hypocrisie est ainsi familière aux Français. Ils baignent dedans depuis leur plus tendre enfance. Elle est leur langue maternelle, leur commune grille de lecture du monde. Elle conditionne les comportements plus qu’ailleurs. Rien d’étonnant alors à ce qu’elle soit aujourd’hui encore si présente.

Par les allégories, ou d’autres procédés langagiers divers, nous recourons chaque jour à des moyens détournés d’exprimer certaines choses de manière pudique, ou convenue. Pour nous détourner des contraintes du corps, de nos pulsions inassumées, ou de choses que nous n’osons exprimer directement, les allusions, les moyens dérivés, sont autant d’éléments pratiques qui nous permettent à la fois de légitimer certaines de nos actions ou contradictions, comme de nous protéger de l’absurdité de notre condition.

C’est ce qu’Olivier Babeau développe à travers de multiples exemples et développements, notamment lors de pages très déprimantes relatives à nos caractéristiques animales et notre instinct de reproduction. C’est donc la recherche d’un idéal de perfection qui nous a sortis, grâce à l’hypocrisie, de notre condition primaire, pour nous permettre de bâtir des civilisations.

La politesse, les convenances et le savoir-vivre évitent bien des conflits. Ce qui n’empêche pas la liberté intérieure. Même au contraire, elle la permet et la protège.

Dans le domaine de la médecine, de la religion, de la justice, du mariage institutionnalisé, du sport, des colloques, ou encore dans le cadre de la Société de Cour à l’époque de Louis XIV (ou d’autre cadres similaires dans l’esprit, avant ou aujourd’hui), on trouve autant de manifestations de l’hypocrisie, au sens où nous l’évoquons, et dont personne n’est dupe. Olivier Babeau en apporte mille et un exemples, dont beaucoup jalonnent notre quotidien. Autant d’états de fait qu’il nous résume ainsi :

L’hypocrisie est une forme de pudeur. Une marque de respect. Et un aveuglement consolateur devant l’absence de justice de la vie. Il n’y a pas d’ordre. Il est toujours une construction sociale utilitaire. Un simple viatique psychique. Son utilité ? Entretenir l’illusion du sens.

Mais si on retrouve aussi l’hypocrisie lorsqu’on évoque l’art, l’économie, ou l’entreprise, toujours selon des formes que notre auteur qualifie de « bénignes », il en existe d’autres que l’on peut qualifier de « malignes ».

L’hypocrisie maligne

Et naturellement, nous entrons ici dans la sphère du politique et de « l’indispensable illusion démocratique ». La politique, nous montre Olivier Babeau à travers de nombreux exemples là encore, est l’art de cultiver l’ambiguïté. Qui peut prétendre être élu en ne défendant que ses propres convictions ? Quoi de plus vrai que l’intérêt des politiques à fonder leurs propositions sur les théories de l’électeur-médian ?

L’hypocrisie est ce qui rend possible, malgré tout, ce régime impossible, absurde, faux et établi sur des bases irrémédiablement branlantes qu’est la démocratie.

[…] Les fondateurs des États-Unis d’Amérique, de Washington à Jefferson, ont eux-mêmes évoqué leur préférence pour ce qu’ils appelaient l’« aristocratie naturelle ». De la même façon, les premiers révolutionnaires souhaitaient initialement, on le sait, substituer aux privilèges de la naissance ceux du talent, mais n’avaient aucunement l’intention de mettre en place une démocratie au sens moderne du terme. Pour eux, le meilleur régime était cette forme d’aristocratie naturelle où les meilleurs (aristoi) prennent les décisions dans l’intérêt du peuple. C’est bien cette aristocratie naturelle qui dirige aujourd’hui dans les faits.

Mais ce qu’Olivier Babeau appelle l’hypocrisie maligne réside surtout dans l’esprit d’utopie qui, de Platon à Rousseau, en passant par Luther et tous ceux qui ont prôné la rationalité, jusqu’aux formes de bureaucraties vues par Max Weber, conduit à réprimer l’hypocrisie bénigne traditionnelle pour lui substituer une forme d’hypocrisie essentiellement oppressive, pernicieuse.

L’hypocrisie traditionnelle, qui protégeait l’ambiguïté, libérait. Elle était une force d’ouverture, un mécanisme d’accord, un tisseur de lien. À partir du moment où l’esprit d’utopie a profondément infusé dans la société, il lui a substitué une forme d’hypocrisie, non plus émancipatrice mais puissamment aliénante.

Le puritanisme égalitariste

Car ce qu’Olivier Babeau met ici en cause est ce qu’il appelle le passage de Pygmalion à Frankenstein. C’est-à-dire des illusions transgressives d’hier, canalisées et opérantes, à celles artificielles et monstrueuses qui se produisent aujourd’hui, véritable vision unidimensionnelle des choses. De mécanisme émancipateur, l’hypocrisie revêt maintenant les formes d’instrument d’enfermement et de machine à aliéner. Dans la lignée des dictatures sanglantes de l’histoire, celle qui vient est « la dictature des nouveaux puritains de l’égalitarisme ». La frénésie de cohérence conduit à vouloir ramener le réel au niveau des rêves. « Le totalitarisme est toujours un refus du monde tel qu’il est », constate-t-il. En ce sens, la tendance qui se profile actuellement est bien cohérente avec les rêves nazis et soviétiques.

Les régimes totalitaires portent les hypocrisies démocratiques à leur point le plus élevé, tous se prétendant, plus ou moins, « des démocraties populaires ». C’est toujours au nom du « bien commun » ou de l’« intérêt général » que les libertés sont supprimées, les dissidents exécutés, les existences piétinées […] Il s’agit de reformater entièrement le réel pour qu’il corresponde à l’idée que l’on s’en fait, de réaliser une uniformisation bornée qui méconnaît la réalité ».

Mais ce puritanisme égalitariste dont il est question touche la société et les esprits avant même d’atteindre le pouvoir politique, qui est le stade ultime. Tel les fondamentalismes religieux, et prenant la forme d’une idéologie relativiste, il s’impose comme une grille de lecture à prétention universelle et unique du monde.

Cela passe par la mise sur le même plan des civilisations, la réécriture de l’histoire selon nos croyances actuelles, quitte à déboulonner des statues, par l’invention de l’écriture inclusive, de l’ultra-féminisme, ou encore des théories du genre. C’est une idéalisation du passé et une vision rousseauiste des choses qui conduit à pervertir les réalités et à tout simplifier à l’extrême, jusqu’à l’absurde, et surtout avec tous les dangers que cela comporte.

Préserver une vision binaire du monde exige une police de la pensée aux aguets. La liste des choses que l’on ne peut non seulement plus dire mais que bientôt il ne faudra même plus voir, s’allonge de jour en jour.

Une société de l’hypersurveillance

Et ces visions fausses ou réductrices sont malheureusement sources d’erreur et d’enfermement, conduisant en de nombreux domaines à de mauvaises décisions, lourdes de conséquences. L’auteur en développe des tas d’exemples.

La propagande d’aujourd’hui, beaucoup plus subtile que naguère, sème l’ignorance et appauvrit les esprits, les rendant très réceptifs à l’univocité et au premier degré stupide. D’où la troisième et dernière partie de l’ouvrage, consacrée aux technologies d’aujourd’hui, en particulier Internet, et de toutes les fausses informations véhiculées, théories du complot, et autres perversités, qui parachèvent de construire ce que Gérard Bronner a appelé La démocratie des crédules. Mais aussi les pertes de repères, la recherche permanente de distractions superficielles, et les incompréhensions mutuelles.

Inculture, perte de sens, recul du savoir-vivre (loin d’être anecdotique), sont autant de maux préoccupants qui minent notre société. Dans ce contexte, l’hypersurveillance et les faux-semblants conduisent au désenchantement numérique. De l’anonymat qui permet toutes les transgressions inavouables, au culte du moi via le phénomène des selfies et des réseaux sociaux, les apparences prennent une nouvelle dimension.

Pire : la censure sévit de plus en plus, là où Internet était vécu au départ comme un fantastique espace de liberté. Quand ce ne sont pas les dérives en tous genres. Olivier Babeau fait d’ailleurs référence à Contrepoints, à travers un article de Frédéric Mas sur le puritanisme progressiste, qu’il dénonce lui-même. Sous prétexte de transparence, nous versons de plus en plus chaque jour dans la société de surveillance et de fichage systématique, qui ne sont hélas pas que le monopole de ce qui se fait d’ores et déjà en Chine à travers notamment ses outils de contrôle social. Quand on n’encourage pas purement et simplement la délation ou les formes de surveillance qui se systématisent via les installations de caméras et outils de reconnaissance faciale.

Au fond, nous dit Olivier Babeau, notre société ressemble à une glace sans tain dans laquelle nous sommes incités à nous contempler par l’intermédiaire de cette société du spectacle permanent. Avec l’État et les entreprises cherchant à monétiser nos données derrière cette glace.

C’est pourquoi « l’individu doit réapprendre à organiser sa propre opacité ». Ne pas rechercher, autrement dit, la transparence à tout prix, mais plutôt disposer de grilles de lecture forgées à l’aune de l’esprit critique, de la culture générale et de la nécessaire distance vis-à-vis des discours et communications diverses. Une clef pour réactiver la responsabilité de l’individu et son libre-choix. Qui passe plus que jamais par l’éducation et le développement de l’esprit critique. Mais aussi par la réaction, dont il donne quelques pistes-clefs, salutaires.

Une certaine obscurité est nécessaire, pourvu qu’elle joue en faveur de l’individu et de sa liberté. Il faut lutter contre la vulgate naïve qui verrait dans la promotion inconditionnelle de la transparence la panacée des problèmes sociaux. Car tout montrer c’est toujours interpréter (donc trahir) et simplifier. La société libre que nous devons viser ne prendra pas la forme du panoptisme, mais d’une disposition subtile d’opacités sciemment préservées. C’est par elle que l’individu pourra se saisir d’une nouvelle façon d’être responsable et de prendre son destin en main.

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