Le libre-arbitre sera-t-il condamné par l’intelligence artificielle ?

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Les libéraux du XXIe siècle doivent s’engager pour un système dans lequel l’individu reste le plus autonome et responsable possible de ses décisions.

Par Jérémie Bongiovanni.

Le libre-arbitre constitue un des fondements principaux du libéralisme. Actuellement, certains intellectuels considèrent que son existence est  remise en cause par l’évolution technologique, en particulier le développement de l’intelligence artificielle (IA). L’IA semble en effet être progressivement plus à même de prendre certaines décisions que les individus eux-mêmes. La fin du libre-arbitre, pilier du libéralisme, est-elle programmée ?

L’importance du libre-arbitre dans la pensée libérale

Sur le plan philosophique le libre arbitre s’oppose au déterminisme. Selon ce dernier, l’être humain serait soumis à des causes extérieures.  Il subirait l’existence sans avoir de réelle influence sur elle. Les défenseurs du libre arbitre pensent le contraire. Se déterminer à ou être déterminé : tel est tout l’enjeu de l’antinomie qui oppose libre arbitre et déterminisme.

Les Humanistes et les Lumières sont les premiers à avoir théorisé l’idée que l’individu existe et qu’il est une entité à part entière. De cette constatation découle logiquement l’idée d’autonomie et de capacité de faire des choix, le libre arbitre.

L’intelligence artificielle et le libre-arbitre au XXIe siècle

Dans son livre Homo Deus, Yuval Harari explique que l’IA finit par nous connaître mieux que nous nous connaissons nous-mêmes et possède des informations sur notre environnement que nous ne serons jamais capables d’accumuler. Nous allons ainsi peu à peu lui céder l’exercice de nos choix.

De son côté, le prix Nobel d’économie Richard Thaler, partant du postulat que les individus ne sont pas rationnels, a démocratisé le domaine de l’économie comportementale. Elle s’intéresse au comportement réel des humains et veut donner un « coup de pouce », un nudge, aux individus pour qu’ils prennent de meilleures décisions. Il s’agit de les orienter vers le comportement « désirable » tout en laissant la décision finale, et donc la liberté, au citoyen.

C’est sur la base de cette observation que le philosophe Gaspard Koenig identifie un danger important : les meilleures connaissances scientifiques en matière de neurosciences et d’économie comportementale liées à l’intelligence artificielle mettent en danger le libre arbitre en acceptant que l’IA prennent le contrôle de nos vies.

L’intelligence artificielle facilite le nudge, théorisé par Thaler. Gaspard Koenig craint cette « coercition douce », cette influence imperceptible contre laquelle les individus ne peuvent en réalité que très difficilement lutter. Alors qu’une loi du gouvernement interdisant un certain comportement peut être retirée sous l’effet de la pression populaire puisque son existence est communiquée de manière explicite, un mécanisme discret ayant pour but d’empêcher un certain comportement ne peut que difficilement être combattu et représente sur le long terme un danger pour la liberté, car il endort le citoyen en l’habituant à être assisté.

Lentement, mais sûrement, nous devenons les esclaves de notre propre bien-être. Avec pour l’instant des choix encore relativement peu importants, laisserons-nous un jour l’IA décider de questions fondamentales telles que notre carrière, nos relations amoureuses, voire même de la couleur des yeux ou de la taille de nos enfants ? Car si une base de données, alimentée par nos propres données, permet de mieux répondre que nous-même à ce genre de question, pourquoi l’éviter ? Et surtout comment justifier ce refus ? En allant dans cette direction, nous continuons de dépouiller l’individu de sa responsabilité et de sa capacité à faire des erreurs et d’en assumer les conséquences.

Quelles mesures prendre face à l’avènement de l’IA ?

Le libéralisme a fait face à de nombreuses crises au cours de son existence. Aujourd’hui, le développement de l’IA doit nous conduire à réaliser que tout choix volontaire (non contraint) n’est peut-être pas toujours libre. Il peut même être largement influencé, nudgé. Cependant, face à ce constat, tous ne partagent pas la même analyse ni les mêmes solutions.

Tout d’abord, Gaspard Koenig considère qu’il est nécessaire de défendre le libre arbitre, notamment d’un point de vue métaphysique. Car au final, ce qui est important, c’est que l’individu arrive par lui-même à une décision, même si elle se révèle fausse.

De plus, il critique la réponse, qu’il juge dogmatique, de certains libéraux selon lesquels chaque individu est libre de consommer, ou non, ces outils qui peuvent faire de nous de véritables esclaves. Il rappelle que dans un système libéral, il faut pouvoir négocier et contractualiser pour exercer son libre arbitre et sa liberté. C’est ce qui différencie notre société actuelle de la société féodale de laquelle nous nous sommes émancipés.

Cette approche oblige à se poser la question de la propriété des données qui permettent à l’IA d’en savoir plus que nous sur notre propre personne et comment chacun peut les gérer. À ce jour, le compromis veut que ces plateformes soient gratuites, en échange de vos données. Certains proposent de mettre un terme à cette logique, pourtant volontaire. Ils souhaitent donner la souveraineté aux individus sur leurs données. Libre à eux ensuite de permettre à la plateforme de les nudger ou de leur refuser de le faire selon la sensibilité des données.

Pour d’autres comme Eddie Willers dans un récent article, cette approche fait fausse route. Il faut rappeler que la gratuité n’existe pas. Que l’usage des services des GAFA a pour contrepartie l’utilisation de vos données, et qu’il s’agit de fait d’une transaction banale. De plus, il est possible de renoncer à l’utilisation de ces différents services, au bénéfice d’autres fournisseurs plus regardant sur la thématique de la protection des données.

Ferghane Azihari condamne l’idée de donner une propriété sur ses données personnelles au même titre que celle existant pour la propriété intellectuelle. Pour lui, cette nouvelle propriété relève d’une logique constructiviste, qui ne peut exister qu’avec l’intervention active de l’État, car les données personnelles ne sont finalement que des informations que nous communiquons continuellement, que ce soit en ligne ou dans la rue par notre simple interaction avec autrui.

Se pose la question de la légitimité de limiter la possibilité de communiquer des informations que nous délivrons spontanément, d’autant plus que cet acte n’agresse ni la liberté ni la propriété.

Pour conclure

Les libéraux du XXIe siècle doivent s’engager pour un système dans lequel l’individu reste le plus autonome et responsable possible de ses décisions. Il s’agit de lui permettre de faire des choix éclairés. Ici, les chemins divergent : pour certains la solution viendra des individus et de la concurrence entre les modèles.

Tandis que pour d’autres, sans renier le fait qu’ils sont par principe ouverts à l’innovation et aux nouveaux modèles d’affaire, il faut revoir le paradigme actuel et permettre au citoyen d’avoir la souveraineté sur ses données, soit accompagner le progrès afin de sauvegarder notre modèle libéral.

Au final, l’essentiel est de reconnaître l’enjeu et d’en débattre. Grâce à ce genre de discussions constantes, le libéralisme prouve encore une fois être une idéologie crédible, aujourd’hui comme demain.

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