Google au service du nouveau puritanisme progressiste ?

Google licencie un de ses ingénieurs pour un mémo qui ne convient pas aux dogmes de l’idéologie progressiste des élites. Ce n’est qu’une petite partie de l’Iceberg qui menace la liberté de penser et d’expression.

Par Frédéric Mas.

Pourquoi n’y a-t-il pas davantage de femmes dans le milieu très sélectif de la high tech ? Google a posé la question a un de ses ingénieurs, qui a eu le malheur d’y répondre. Résultat, James Damore s’est fait licencier. En effet, si on en croit le Pdg de Google Sundar Pichai, Damore aurait « violé [leur] code de conduite et dépassé les bornes en faisant la promotion de stéréotypes de genre nocifs » dans le mémo qu’il lui a présenté.

Bien entendu, la presse s’est emparée de l’affaire et a décrit le mémo comme un « manifeste anti-diversité », un énième pamphlet défendant la domination masculine dans le monde policé de la Silicon Valley (pour les curieux, l’intégralité du manifeste est ici).

Une approche plus distanciée du mémo en question le prend pour ce qu’il est : une critique inquiète et argumentée du nouveau puritanisme progressiste qui envahit les campus universitaires, l’administration et les grosses entreprises, en particulier dans le monde anglo-américain.

Mélangeant idéologie, intolérance et conformisme moral, ce néopuritanisme a déclaré la guerre à la liberté d’expression, à la diversité d’opinion et à la science. Depuis peu, il a pu avoir des traductions assez violentes.

La passion de l’égalité

La passion morale au cœur du néopuritanisme est avant tout égalitaire : au sein des démocraties, l’égalité est une exigence morale à étendre à l’ensemble de la société. Comme l’a expliqué Kenneth Minogue dans The Servile Mind (2010), cela donne à ses élites une physionomie idéologique particulière, et lui offre un nouveau credo « anti-discrimination » qui ne souffre ni opposition, ni contradiction.

Le projet « progressiste », qui n’est pas sans rappeler celui rousseauiste, est de vous rendre libre, de vous émanciper de gré ou de force.

L’élite progressiste se pense comme une avant-garde ayant pour mission historique d’éduquer le bon peuple, c’est-à-dire non seulement de lutter contre toutes les inégalités, mais également d’effacer le passé, et de repenser la nature comme une page blanche où coucher les expériences idéologiques du moment.

De la lutte contre l’exclusion à celle pour l’inclusion

Historiquement, c’est d’abord contre la pauvreté et l’exclusion que les élites démocratiques ont décidé de lutter. La constitution d’un État-providence fort répond à cet impératif moral, et prolonge l’idéologie révolutionnaire démocratique de sa version modérée à sa version radicale, de la démocratie libérale à la social-démocratie.

La logique anti-discrimination a pris le relais de la lutte contre la pauvreté, mais élargie à de nouvelles catégories considérées comme vulnérables, et cela en vue d’une plus grande inclusion sociale.

Ce grand mouvement pour l’émancipation est entravé par plusieurs espèces de fâcheux, qui cherchent insidieusement, parfois par leur existence même, à ralentir l’avènement de la fin de l’Histoire, qui verra toutes les différences entre individus réconciliées dans la Grande société inclusive, diversitaire et tolérante per secula seculorum.

Les fascistes, les nazis, les réactionnaires, les bigots, mais aussi les conservateurs, les (ultra, forcément ultra) libéraux, les sexistes, les homophobes, les transphobes, les âgistes, les spécistes, les carnistes, et finalement, les « vieux mâles blancs », collectivement coupables de tous les crimes de la Terre partagent le même passe-temps, discriminer et imposer leur domination sur les minorités et les personnes vulnérables.

Bien entendu, la définition de ces catégories est laissée à la discrétion de ces nouveaux puritains, et englobera parfois le militant néofasciste de l’alt-right, le plouc du Midwest et l’universitaire un peu trop soucieux de sa liberté de rechercher. Face à la menace fasciste, pas le temps de faire le tri.

Où peut-on trouver ces nouveaux puritains ?

Le nouveau puritanisme des « progressistes » ne gênerait personne s’il n’était pas devenu la superstition commune d’une fraction non négligeable des élites politiques et économiques en Occident.

Décideurs politiques, managers de haut niveau, universitaires, ingénieurs d’entreprises de pointe se retrouvent à vivre et travailler aux mêmes endroits jusqu’à s’isoler du reste du monde, créant ainsi des bulles sociales avec leurs propres préjugés de classes et leurs propres motivations idéologiques.

Dans Coming Apart (2012), le politologue Charles Murray en parle comme le résultat d’une nouvelle forme de ségrégation. De larges portions de la classe supérieure la plus éduquée aux États-Unis se retrouvent dans les mêmes villes, les mêmes quartiers et partageant globalement les mêmes opinions progressistes.

Murray note que, tout naturellement, ces classes à la fois protégées et progressistes se retrouvent largement dans le monde des affaires, des millionnaires de la tech et des multimillionnaires de la finance1.

En d’autres termes, le code moral du puritanisme progressiste est celui d’une fraction de la classe la plus politiquement influente, sans doute la plus brillante intellectuellement, économiquement et socialement. Ceux qui travaillent aujourd’hui à Google sont passés par les mêmes universités et vivent dans les mêmes endroits que le reste de l’élite cognitive américaine, c’est-à-dire loin des classes populaires et de leurs problèmes ordinaires.

Le facteur aggravant Trump

Seulement, chassez le problème du peuple et de ses problèmes de réactionnaire blanc hétérocentré par la porte, il revient par la fenêtre, et pas nécessairement de la façon la plus agréable et la plus intelligente. En dehors de la bulle des élites, les mouvements de révolte populiste de droite comme de gauche ont porté au pouvoir Donald Trump et précipité le Brexit en Europe.

Aux États-Unis, l’élection d’un président ouvertement protectionniste, qui parle de construire un mur de séparation contre le Mexique et de filtrer l’entrée des Musulmans sur le sol national, ne pouvait que susciter la panique morale des élites progressistes les plus intégrées à la mondialisation économique. L’insécurité culturelle qui agite les secteurs plus exposés aux variations de l’ordre économique a changé de camp.

On se souviendra par exemple de la manifestation de plus de 2000 employés de Google contre les mesures de l’exécutif visant à bannir l’immigration en provenance de plusieurs pays musulmans. La campagne présidentielle a aussi eu pour effet de mettre au centre du débat public certaines franges de l’extrême-droite, jusqu’alors confinées aux marges, qui depuis ne cessent de souffler sur les braises de l’anti-élitisme et de l’anti-progressisme.

Dans les universités, comme dans le monde des affaires de la tech, l’élection de Trump a suscité une multitude de réactions violentes, de l’agression jusqu’aux batailles rangées. Une fraction du camp « progressiste » a basculé à l’extrême gauche, empruntant ses méthodes violentes, ses catégories idéologiques rudimentaires et cherchant à éliminer des campus la liberté d’expression sous prétexte de lutte contre les discriminations.

Pour contrer les discours de haine, et plus généralement contre ce qui est considéré comme de la discrimination, la censure a fait son grand retour, tout comme le discours raciste lui-même, mais cette fois adressé à l’homme blanc, accusé de vouloir conserver ses privilèges et sa domination sur les minorités, nécessairement opprimées.

À l’ordre du jour, il s’agissait de remplacer la liberté d’expression sur les campus par des safe space, des endroits où les minorités protégées par les « progressistes » puissent se préserver de la méchanceté du monde extérieur, c’est-à-dire toute opinion déplaisante et allant à l’encontre du credo progressiste.

De fait, et du jour au lendemain, le nombre des ennemis du genre humain a explosé.

Feu sur le sexisme, le racisme, la xénophobie, et tout ce qui passe

Parmi eux certains ont osé critiquer les politiques publiques inspirées par l’idéologie du genre comme Jordan Peterson. Celui-ci a fustigé le programme gouvernemental qui l’obligeait, en tant que professeur à l’Université de Toronto, à employer des pronoms « neutres » dans ses cours. Quelle que soit la qualité de ses objections, il a été sanctionné et a suscité l’ire de myriades d’associations progressistes.

D’autres ont eu le malheur de lier certains problèmes sociétaux aux avancées de la biologie et de l’evopsy. Le politologue libertarien Charles Murray, expert auprès de l’American Enterprise Institute, et Heather McDonald du Manhattan Institute, n’ont pas pu donner de conférence au Middlebury College et au Claremont McKenna College parce que accusés de racisme par des étudiants radicalisés.

Enfin, des plus téméraires encore, hier libres penseurs et progressistes, sont devenus subitement islamophobes et xénophobes, comme le biologiste Richard Dawkins, qui a été désinvité d’une émission sur le campus de Berkeley en raison de ses propos « blessants » sur l’Islam. Visiblement, personne n’avait prévenu la puissance invitante que le scientifique était un athée militant de longue date et qu’il avait déjà écrit plusieurs livres très critiques envers toutes les religions, Islam compris.

James Buchanan dans le collimateur progressiste

Les libéraux (classiques) seront-ils épargnés ? Certainement pas : dans un essai récent, une historienne de Duke University s’est violemment attaquée au regretté économiste et « prix Nobel » James Buchanan, inventeur de la théorie des choix publics et grand professeur à la George Mason University.

Selon l’historienne progressiste, relayée par plusieurs grands médias de la gauche morale américaine, Buchanan ne fut que la marionnette des millionnaires libertariens Charles et David Koch, et tout son travail de recherches serait une conspiration raciste et ultra-libérale pour détruire la démocratie américaine.

Il ne s’agit pas de discuter des thèses de Buchanan, mais bien de l’ostraciser au sein de l’université, quitte à prendre quelques libertés avec la vérité, puisque rien dans l’œuvre du Virginien ne permet d’étayer la thèse de son racisme, de son hostilité à la démocratie ou encore de son « libertarianisme ».

Les coûts du conformisme moral progressiste

La liberté d’expression défendue par les libéraux n’est pas seulement une exigence morale, elle a aussi une fonction sociale essentielle au sein de la grande société : c’est ce qui permet au sein des institutions politiques, entreprises, universités ou think tanks, de s’améliorer et de trouver de nouvelles solutions aux problèmes qui se posent tous les jours.

La confrontation des points de vue, la valorisation de l’exigence intellectuelle et de la démarche scientifique se font au plus grand bénéfice de l’ensemble de la population et participent au processus de découverte qu’est le marché. Cela suppose bien entendu d’éviter de faire de ses adversaires des ennemis à faire taire ou des primates à endoctriner. Depuis Tocqueville, nous savons que la seule manière de contenir les passions égalitaires demeurent encore dans la protection des libertés.

Sacrifier la liberté d’expression au nom de la tolérance pour éviter de se trouver nez à nez avec un électeur de Trump en vaut-il vraiment la chandelle ? Nos élites cognitives les plus progressistes sont-elles devenues si fragiles ? Parfois, nous serions tentés de répondre avec Frito, le héros de Idiocracy : « For the smartest guy in the world, you’re pretty dumb sometimes ».

  1. Charles Murray, Coming Apart, Crown Forum, New York, 2012, p. 95.