Faut-il obéir aux lois injustes ?

Socrate Antigone

Entre ordre nécessaire et obéissance aveugle, quels choix pour défendre au mieux les libertés ? Faut-il obéir aux lois injustes ou se révolter ?

Entre ordre nécessaire et obéissance aveugle, quels choix pour défendre au mieux les libertés ? Présentation d’un ouvrage au thème passionnant, que j’ai évoqué à plusieurs reprises dans mes articles, et qui vient d’être réédité.

Par Johan Rivalland

Socrate AntigoneCet ouvrage, dont le titre m’a tout de suite attiré lorsque je l’ai découvert, et qui s’est révélé à la hauteur de mes espérances, pose le problème de l’obéissance à la loi, notamment lorsque celle-ci s’avère inique. Vieux problème, susceptible de revenir à l’actualité à tout moment (lorsque ce n’est pas régulièrement le cas, de manière parfois insidieuse) et qui se pose avec encore plus d’acuité dans les nombreux pays où la liberté se trouve encore bafouée tous les jours.

Et une mise en application intéressante et bouleversante à laquelle l’auteur ne se réfère pas mais qui me vient aussitôt à l’esprit, avec Sophie Scholl, qui a su opposer courageusement obéissance à la loi et obéissance à sa conscience (à laquelle elle fait explicitement référence), en parfaite adéquation avec les conclusions auxquelles aboutit cet ouvrage au terme de démonstrations brillantes appuyées sur la réflexion philosophique.

L’obéissance : une vertu ?

Le point de départ de cette réflexion consiste à se demander si l’obéissance peut toujours être considérée comme une vertu, comme elle l’était durant l’Antiquité. Pas évident si l’on tient compte de la subjectivité inhérente à la conception des lois, et même si la notion d’intérêt général en est la finalité.

Promouvoir la justice plutôt que l’injustice ne suppose-t-il pas, en effet, le primat de la loi morale sur la loi civile, tout en respectant un ordre social minimum, qu’il ne conviendrait pas de fragiliser ? Difficile, toutefois, si l’on ne veut pas aboutir à un relatif anarchisme, puisant sa source dans un certain degré d’ignorance et sans que cela « confine au martyr », comme l’exprime l’auteur (d’où la référence à Antigone, mais aussi comme je la citais pour ma part plus haut à Sophie Scholl, dont le cas est lui bien réel).

Faut-il obéir aux lois injustes ?

L’opposition entre l’attitude d’Antigone et celle de Socrate, suggérée dans le titre, n’est en réalité qu’un prétexte ou un point de départ pour se demander ce qu’est une loi et dans quelle mesure son usage injuste peut conduire à des risques de tyrannie. Mais cette opposition n’est qu’apparente (et développée seulement en filigrane dans le livre). La vraie question réside dans l’attitude à avoir face à une situation donnée où la loi est injuste. Ceci ramène à une réflexion sur ce qu’est l’obéissance, que nous propose Thierry de Vingt-Hanaps, s’appuyant en particulier sur les écrits de Saint Thomas d’Aquin, dépassant les restrictions de la liberté au sens de Montesquieu (et avec quelques références à la pensée aristotélicienne).

Ainsi, l’obéissance repose avant tout sur la conscience, dans une relation complexe dont l’auteur explicite les fondements, à partir d’un questionnement subtil. Elle est basée sur l’altérité et a un caractère volontaire.

Dès lors, les liens entre l’obéissance, la loi et le droit naturel sont étroits, dans une même recherche du bien commun, qui est malheureusement souvent oublié, comme le montrent les excès du nombre de lois actuels en France notamment et leur inflation, qui mènent à un affaiblissement du sens de l’obéissance, d’autant plus que les lois changent, rendant difficile leur connaissance et leur perception, avec les risques de panurgisme que cela comporte.

En ce sens, ces réflexions de l’auteur, tout juste effleurées, offrent une fantastique opportunité pour le lecteur passionné de se tourner vers l’excellent ouvrage de Patrick Simon sur Le droit naturel, ses amis et ses ennemis, tout en allant plus loin que les traditionnels questionnements ou débats sur le sens de la liberté en rapport avec les institutions démocratiques.

Quels prolongements ?

Pour terminer, sur ce sujet de la question de l’obéissance à la loi inique, quelle meilleure idée que de renvoyer le lecteur à l’excellent et brillant ouvrage de Michel Terestchenko Un si fragile vernis d’humanité : Banalité du mal, banalité du bien, que j’ai déjà eu l’occasion récemment de présenter ici et qui offre une présentation beaucoup plus poussée et surtout concrète que le présent ouvrage ? Je ne saurais que trop le conseiller si l’on veut obtenir des réponses très concrètes à ces questions fondamentales. Les implications en sont d’une extrême importance pratique. En quelque sorte, Socrate contre Antigone pourra constituer une excellente introduction à l’ouvrage de Michel Terestchenko.

Des ouvrages qui seraient à lire par le plus grand nombre pour que le degré de conscience de chacun se développe au maximum en prévision des situations les plus effroyables.

Pour conclure, je ne résiste pas à la tentation de reprendre la belle citation d’Alain, proposée en page 101 :

Résistance et obéissance, voilà les deux vertus du citoyen. Par l’obéissance, il assure l’ordre. Par la résistance, il assure la liberté.

Voilà qui résume bien le livre.

 Thierry de Vingt-Hanaps, Socrate contre Antigone ? Le problème de l’obéissance à la loi inique en philosophie morale, Pierre TEQUI éditeur, octobre 2002 (mars 2014 pour la réédition), 188 pages.