« La Famille Le Pen » Saison 40, Épisode 12

Je vote : La France aux Français by Gilbert-Noël Sfeir Mont-Liban (CC BY 2.0) — Gilbert-Noël Sfeir Mont-Liban , CC-BY

Non seulement la direction du Front/Rassemblement National n’a pas changé en 40 ans et est restée aux mains de la famille Le Pen, mais la politique prônée par celui-ci n’a pas changé d’un iota.

Par Olivier Maurice.

À Hollywood, on appelle cela une série ou une franchise : une recette qui fonctionne et que l’on décline ensuite en de multiples productions successives : Avengers, Star Wars, James Bond, Jurassic Park… pour n’en citer que quelques titres.

Recette à succès et succès dans les recettes : une fois établie, la marque devient une magnifique rente et tout le monde y gagne : les producteurs et les propriétaires du nom en premier lieu, mais aussi tout un petit monde de seconds rôles, de techniciens, de figurants, et bien évidement les distributeurs qui sont quasiment certains de remplir leurs salles à chaque nouvel épisode.

La marque a ceci de rassurant que l’on peut se réfugier derrière elle pour oublier tout esprit critique et se fondre dans l’approbation générale.

Qui vous regardera d’un drôle d’air parce que vous avez emmené vos enfants voir l’histoire d’une princesse qui entend des voix et écarte la brume avec ses mains ? Qui vous regardera comme un animal étrange parce que vous avez été voir un film remplis de dinosaures, d’extra-terrestres ou de super-héros ?

La marque est respectable. Mieux, elle rend respectable la plus navrante des banalités comme la plus délirante des élucubrations fantaisistes. C’est même de ne pas aimer la marque qui risque de faire de vous un animal bizarre…

Respectable et respectée. Adulée même : la sortie de chaque nouvel épisode est l’occasion d’un emballement général : rumeurs, commentaires, questions sans réponses sur le casting, le scénario, le devenir des personnages, l’évolution de l’intrigue…

Dans le fond, chacun sait que rien ne changera, que les méchants seront toujours aussi méchants, que les héros seront toujours aussi admirables. Mais cela n’empêche pas de générer un flot impressionnant de questions, d’interrogations, d’espoirs, de doutes, de craintes, de théories, de suppositions, de projections…

 « La Famille Le Pen » Saison 12, Épisode 3

Le dernier épisode de la série « La Famille Le Pen » est sorti il y a quelques jours et il s’intitule « La sœur aînée », quoique le sous-titre plus lapidaire soit plus explicite : « Marie-Caroline Le Pen : le retour ».

Le scénario est alléchant : fâchée avec sa famille pour une sombre histoire de lutte de pouvoir sur fond de choix cornélien entre son père et son mari, Marie-Caroline Le Pen, dont certains disaient qu’elle était appelée à prendre la place du patriarche, place qui a finalement échu à sa sœur cadette Marine, revient dans le giron de l’entreprise politique familiale et se présente sur la liste municipale Rassemblement National à Calais, dans une magnifique ambiance de réconciliation, de pardon et d’union, dans un formidable élan de rassemblement !

Est-ce le retour tant attendu ? Est-ce que celui-ci ne risque pas de provoquer un tremblement de terre dans le statu quo entre le patriarche et sa fille ? Marine ne se trouvera-t-elle pas déstabilisée si sa sœur rencontre le succès ? Doit-on y voir un renouveau dans le parti ou un retour vers les thèses du passé qui avaient divisé celui-ci ?

Quarante années de clivage et d’auto-flagellation

Il y a également une toute autre façon de considérer ce nouvel épisode de la saga familiale, parce qu’une fois effacé le glamour de la réconciliation entre sœurs ennemies, on se rend vite compte que rien n’a changé en 21 ans, depuis la crise qui a secoué le FN et conduit à la scission du MNR de Bruno Mégret dont le mari de Marie-Caroline Le Pen était un des proches, et qui date de fin 1990.

En fait, rien n’a changé depuis 37 ans, depuis l’émergence du FN lors des municipales de 1983 et depuis que la population issue de  l’immigration depuis les anciennes colonies françaises est devenue l’enjeu principal et le sujet central de la vie politique française.

Le nom du parti a changé à moitié, le prénom du chef a changé, mais le parti occupe toujours depuis près de 40 ans la même place de vilain canard de la politique française : à la fois au centre de tous les débats et totalement en dehors des responsabilités, les quelques villes et mandats péniblement gagnés au fil des divers élections étant le plus souvent restés des expériences sans lendemain.

Depuis près de 40 ans, la France récite un étrange répons avec Jean-Marie (rôle repris entre temps par sa fille Marine) comme chantre soliste (auto-désigné porte-parole du peuple et de la nation) et le monde politique, médiatique et associatif (communément dénommé l’élite) réagissant en chœur à chacune de ses tirades enflammées.

Depuis près de 40 ans, la vie publique, économique, sociale, culturelle française est totalement paralysée par cette question fondamentale : suis-je ou non raciste ?

L’ombre et la lumière

Parce que c’est bien cet adjectif, raciste, qui est au centre de toutes les discussions concernant ce parti, et par extension une part importante de la population le soutenant, ou tout du moins votant pour lui, au point d’en faire totalement oublier le programme et ses propositions de solution.

Il n’est que lors de très rares occasions, comme ce fut le cas lors du débat entre les deux tours des dernières élections présidentielles, pour que le débat sorte du manichéisme ombre contre lumière et que se fasse l’examen plus approfondi de la politique proposée et prônée par le parti.

Depuis près de quarante ans, la France est suspendue à cette question : est-elle ou non raciste ?

Depuis près de quarante années, tout, échecs comme réussites, est passé au prisme du racisme et de son miroir, celui de la diversité.

L’insécurité, tout comme la victoire de l’équipe de France de football en 1998, sont portés au crédit et au discrédit de l’immigration et de la diversité, vocables politiquement corrects dont tout le monde a bien compris qu’ils avaient remplacé le vocabulaire fleuri d’antan.

Banalisation et faux-semblants

Cette banalisation de la défiance envers les populations « différentes »  a eu le temps de muter et de se propager au fil du temps. En quarante années, le grand méchant racisme s’est propagé en de multiples petits racismes. Il s’est dupliqué, s’est diversifié, s’est multiplié en une myriade de déclinaisons un peu par-ci par-là.

Il a émigré et a touché tous les partis.

La France est devenue intolérante à tout, allergique à n’importe quoi, en lutte pour ou contre la première différence, le premier facteur de risque, la première inégalité, la moindre injustice qui passe.

Au fur et à mesure que se banalisait le racisme anti immigration, s’affichait de plus en plus publiquement toute une kyrielle de haines et de racismes divers et variés : anticapitaliste, antispéciste, antisioniste, anti-OGM, anti-CO2, antinucléaire, anti-bagnole, antiracistes, anti inégalités, anti cholestérol, anti bourgeois, anti blanc, anti mâle…

Depuis près de 40 ans, la France est contre tout : contre l’immigration, contre la mondialisation, contre le progrès technologique, contre les religions, contre la liberté d’expression sur les réseaux sociaux, contre les poupées Barbie fabriquées en Chine, contre Amazon et contre le Coran.

La France est coupée en deux, et ce des milliers de fois, chacun y allant de ses arguments pour rejeter la faute sur un bouc émissaire pris en grippe au gré des peurs et des fantasmes : glyphosate, nucléaire, sucre, sel, gras, migrants, gaz carbonique, diesel…

Une seule cause commune : la lutte contre les libertés

Le seul point où toutes ces intolérances se rejoignent, le seul racisme accepté, revendiqué, le seul racisme soi-disant légitime, c’est le racisme antilibéralisme.

C’est assez évident, quand on y réfléchit bien : quels pires ennemis peuvent donc avoir des politiciens professionnels agitateurs de haine et de peurs que ceux qui s’opposent catégoriquement à tous les totalitarismes, que ceux qui dénoncent l’imposture de l’État quand celui-ci prétend savoir mieux que les individus ce qui est bon pour eux ?

Ce qui est fantastique avec le politiquement correct, c’est que tous les bas instincts (jalousie, haine de la différence, arrogance, mépris…) sont permis, voire encouragés, à condition d’utiliser uniquement et strictement le vocabulaire autorisé.

Quoi alors de plus normal, que ce soit le libéralisme, l’opposition à toute restriction de la liberté d’expression et au respect des droits des individus, qui soit ainsi vilipendé par tous ceux qui ont fait de la haine cachée et de l’inversion des valeurs leur fonds de commerce, par tous ceux qui, à force de rhétorique, clament qu’un vol, qu’une coercition, qu’une agression, que le racisme et la haine des autres peuvent être légitimes quand la cause est légitime parce que c’est ce que demande le peuple ?

Sortir de la haine, de l’arrogance et du repli sur soi

Non seulement la direction du Front/Rassemblement National n’a pas changé en 40 ans et est restée aux mains de la famille Le Pen, mais la politique prônée par celui-ci n’a pas changé d’un iota : depuis 40 ans, elle polarise la France sur elle-même, sur ses problèmes, sur ses divisions, niant toute solution en dehors de ses frontières et répétant inlassablement les clivages d’une lutte des classes (peuple contre élite) que des années (voire des siècles maintenant) de dialectique marxiste font raisonner à l’oreille de bon nombre de personnes.

Il faudra très longtemps pour sortir la France du nombrilisme dans lequel elle est tombée et ce n’est ni en « supprimant l’immigration », ni en « supprimant les inégalités » qu’elle s’en sortira.

Tant que n’apparaîtra pas une vision différente de la société française, plus apaisée, plus modeste, plus moderne en quelque sorte (vison qu’une énorme partie de la population appelle d’ailleurs de ses vœux), tant que le mot « réforme » signifiera « modifier en les complexifiant les procédures administratives », tant que le mot « égalité » signifiera « ne pas accepter les différences », tant que le mot « liberté » signifiera « définir par la loi et dans le plus petit détail ce qui est permis de faire », la marque Le Pen continuera à prospérer et, dans son sillage, toutes les autres marques ayant fait de la peur leur business.

Pendant ce temps, médias et cafés du commerce continueront à faire leurs choux gras des anecdotes scénaristiques et des psychodrames familiaux et autres qui agitent régulièrement l’entre nous français.

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.