Comment la liberté d’expression meurt sur Internet

Une fois que les censeurs auront terminé de bannir les nationalistes blancs, quelle autre idéologie vont-ils interdire ? Les personnes qui crient le plus fort en faveur de la censure ont une liste longue d’ennemis.

Par Daniel Friedman1.
Un article de Quillette

L’année dernière, j’ai expliqué pourquoi affaiblir la protection de la liberté d’expression pour restreindre les discours de l’alt-right, les néo-nazis ou autres groupes d’extrême droite était une mauvaise idée : il est plus prudent de les laisser s’exprimer dans une société qui valorise les droits individuels et est dotée de fortes protections légales, plutôt que de prendre le risque qu’ils prennent le contrôle du pouvoir institutionnel dans une société où les protections des droits individuels ont été érodées.

J’ai expliqué avec des exemples précis à quel point il serait facile pour un régime d’extrême droite d’appliquer à son tour des restrictions de propos jugés violents ou haineux contre ses ennemis. Cependant, si la liberté d’expression demeure un sujet controversé, le débat s’est détourné des restrictions par des acteurs étatiques pour se focaliser sur la manière dont des entreprises, aux plateformes qui hébergent une grande partie de nos propos, devraient modérer leurs utilisateurs.

Ces plateformes ne sont pas liées par la constitution américaine ou par d’autres régimes légaux qui protègent les échanges privés contre la coercition étatique, mais leur processus d’établissement de règles devrait être guidé par les mêmes principes qui ont conduit toutes les démocraties occidentales à mettre en œuvre de fortes protections de la liberté d’expression – y compris les propos que certains pourraient trouver offensants.

Le contrôle de la liberté d’expression sur les réseaux sociaux

Pendant la majeure partie de l’histoire moderne, les États ont été les seules institutions dotées d’un pouvoir coercitif pour restreindre la parole. La plupart des décisions politiques relatives à la liberté d’expression se sont donc concentrées sur les limites de ce pouvoir.

Aux États-Unis, la Constitution ne permet pratiquement aucune réglementation de la parole privée par le gouvernement, à quelques exceptions près en matière de diffamation, d’incitation à la violence, d’obscénité et de réglementation du discours commercial pour empêcher la publicité mensongère. D’autres États occidentaux autorisent la réglementation de certaines catégories de discours de haine, mais la plupart disposent encore de protections de la liberté d’expression assez robustes.

Cependant, au cours de la dernière décennie, la place publique a été privatisée par les réseaux de médias sociaux. Ces sociétés – principalement Google (qui possède YouTube), Facebook (qui possède Instagram), Apple (qui contrôle l’accès à de nombreux contenus via son App Store et son application Podcast), la plateforme de financement participatif Patreon et Twitter – ont proposé des plateformes à des milliards de personnes et ont créé des écosystèmes médiatiques assurant la subsistance de nombreux créateurs de contenu qui n’avaient peut-être jamais eu la possibilité d’être des professionnels des médias. Mais les moyens de subsistance des personnes qui produisent de manière professionnelle un contenu diffusé sur les réseaux sociaux, ainsi que les petites plateformes de millions d’autres utilisateurs non professionnels de ces réseaux, sont désormais soumis aux caprices de ces entreprises.

Ces réseaux ont déjà démontré le pouvoir qu’ils peuvent exercer sur la fortune des créateurs de contenu. L’influence de personnalités telles que Milo Yiannopoulos et Alex Jones s’est accrue jusqu’à atteindre les dizaines de millions de followers sur Twitter, Facebook et YouTube. Mais leur portée a considérablement diminué après que ces réseaux les aient bannis et privés de l’accès à leurs plateformes. On dit maintenant que Yiannopoulos a une dette de plusieurs millions de dollars et vend un livre auto-publié de 96 pages intitulé How to Be Poor.

C’est un peu simpliste d’imputer la chute de Milo à la perte de son compte Twitter ; bien que son influence ait peut-être commencé à s’effriter après son bannissement de la plateforme, l’indignation provoquée par ses déclarations relatives à des abus sexuels pendant son enfance a entraîné l’annulation de son livre par une maison d’édition conservatrice, et des révélations publiques sur les liens de Milo avec des nationalistes blancs ont amené le milliardaire républicain, Robert Mercer, à retirer son soutien de Milo Inc. Suite à la fermeture très médiatisée des comptes comme celui de Jones, de nombreuses vagues de démonétisation YouTube ont perturbé les revenus de nombreux créateurs moins importants, conséquence des interdictions pour apaiser les craintes des annonceurs.

En 2018, Patreon a banni le youtubeur antiféministe Carl Benjamin, «Sargon d’Akkad», qui gagnait 12 000 dollars par mois sur le site, après avoir utilisé un qualificatif racial pour décrire les nationalistes blancs, qui, selon lui, ont les défauts qu’ils reprochent aux groupes qu’ils détestent..

Bien que le qualificatif n’ait pas directement visé une personne noire, Patreon a décrété qu’il avait violé les règles du site. Sam Harris, Dave Rubin et Jordan Peterson, qui gagnaient tous beaucoup d’argent grâce à la plateforme, sont partis en guise de protestation. Peterson lance une nouvelle plateforme, Thinkspot, que Rubin et Benjamin vont rejoindre. Cependant, ils ont probablement perdu des centaines de milliers de dollars après avoir quitté la plateforme Patreon, plus populaire.

Récemment, Carlos Maza, animateur et producteur progressiste de Strikethrough, une émission médiatique de Vox, a réclamé une condamnation, par Youtube, du comédien de droite Steven Crowder pour harcèlement. Crowder avait mis en ligne des clips qui réfutaient les vidéos de Maza et Strikethrough, et se moquait souvent de Maza à cause de son orientation sexuelle et son origine ethnique.

Après que YouTube ait déterminé que les vidéos de Crowder n’avaient pas enfreint ses règles, Google a subi de nombreuses retombées des utilisateurs de réseaux sociaux et médias grand public. En réaction, YouTube a établi de nouvelles règles interdisant les vidéos racistes et la négation de l’existence de l’Holocauste et le massacre de Sandy Hook. Ils ont démonétisé le canal de Crowder pour s’être connecté à un magasin vendant un tee-shirt avec une épithète offensante.

Les défenseurs de Maza n’ont pas été satisfaits de la réponse de YouTube, et ont réclamé une action plus forte. Sous le feu de l’indignation, le New York Times a publié un article qui affirmait que YouTube permettait l’émergence d’un écosystème de créateurs d’extrême droite, et que ses algorithmes de recommandation dirigeaient un nombre impressionnant d’utilisateurs vers du contenu extrême. Ce qui implique que YouTube devrait changer cela.

Parallèlement, Twitter mène des recherches sur la manière dont les nationalistes blancs et autres groupes d’extrême droite utilisent la plateforme, en réaction aux appels généralisés pour interdire leur présence.

Les règles en vigueur sur les réseaux sociaux

Les plateformes de réseaux sociaux ont déjà des règles plus restrictives que la plupart des États occidentaux sur la liberté d’expression. Toutes les plateformes ont des règles interdisant le contenu qui encourage la violence ou le terrorisme. Facebook et Instagram interdisent le nationalisme blanc, le suprémacisme blanc et les groupes haineux. YouTube a une politique de lutte contre les menaces de violence, le harcèlement et la cyberintimidation qui « se transforment en attaque malveillante », mais ne supprime pas les vidéos seulement « dérangeantes ou sans intérêt ». Twitter applique des règles qui interdisent le harcèlement ciblé et les « comportements haineux ».

Milo Yiannopoulos a été définitivement banni de Twitter pour harcèlement après avoir publié des captures d’écran trafiquées de tweets laissant penser que l’actrice de Saturday Night Live et de Ghostbusters, Leslie Jones, avait tenu des propos provocants. Ces images ont incité des fans en colère à se réunir et à la bombarder d’invectives racistes.

Après qu’une vidéo de la décapitation du journaliste capturé James Foley ait été diffusée sur les réseaux sociaux en 2014, les plateformes ont commencé à réprimer l’État islamique via des politiques interdisant le terrorisme et son apologie. Twitter a interdit des centaines de milliers de comptes promouvant l’EI, et a mis au point des systèmes automatisés pour purger les comptes de terroristes. Toutefois, l’algorithme a généré de nombreux faux positifs, notamment des diffuseurs de langue arabe, des groupes de surveillance antiterroristes, et des utilisateurs réguliers signalés par le logiciel pour diverses raisons. Ce résultat a été jugé préférable à l’utilisation de la plateforme comme outil de propagande par des groupes terroristes.

Certains utilisateurs et médias, ainsi que des employés de Twitter, ont fait valoir que les nationalistes blancs devraient être considérés comme une menace terroriste similaire à l’État islamique après les violentes attaques commises par des militants d’extrême droite à Charlottesville, en Virginie, à la Synagogue Tree of Life de Pittsburgh, et contre deux mosquées à Christchurch en Nouvelle-Zélande. Par conséquent, ils estiment qu’il est pertinent que les algorithmes utilisés par Twitter contre l’EI soient également déployés contre l’extrême droite. En avril 2019, un scandale a éclaté lorsque la rédaction de Vice a annoncé que Twitter ne fera pas appel aux algorithmes pour purger les nationalistes blancs de la même façon que les terroristes de l’EI, craignant que certains faux positifs soient des politiciens républicains.

Mais alors que Twitter trouvait que nationalistes blancs et républicains étaient indissociables, son inquiétude était relative à la ligne de démarcation entre la droite extrême jugée inacceptable, et la droite traditionnelle jugée acceptable d’une manière compréhensible pour un ordinateur. Et si l’algorithme était mal défini, le même outil frapperait probablement un grand nombre de médias grand public.

Par exemple, David Neiwert, un journaliste de DailyKos qui couvre l’extrême droite, a récemment été exclu de Twitter pour la couverture de son livre représentant le drapeau américain avec des cagoules du Ku Klux Klan à la place des étoiles. De même, un professeur d’histoire, dont la chaîne contenait des images d’archives de rassemblements nazis dans les années 1940, a été banni de YouTube après la mise en place par la plateforme de nouvelles politiques contre les contenus haineux à la suite de l’affaire Maza/Crowder.

Ces interdictions ont été mises en œuvre par des modérateurs humains, généralement des contractuels faiblement rémunérés, qui doivent appliquer de manière rigide un ensemble détaillé de règles avec une faible marge de manœuvre discrétionnaire. Si ces plateformes utilisaient des algorithmes pour interdire les gens, les faux positifs augmenteraient probablement.

Et de toute façon, Twitter n’a pas besoin de déployer ses algorithmes pour trouver d’éminents nationalistes blancs et personnalités d’extrême droite comme Richard Spencer, Faith Goldy et Stefan Molyneux : la plateforme sait exactement qui ils sont, mais elle leur permet pourtant de rester. Pourquoi ? Parce qu’ils ne violent aucune règle en vigueur.

Pour s’en débarrasser, il faudra donc de nouvelles règles.

Bannir les nazis. Et après ?

Le fait est que les nazis ne sont pas tous des illettrés qui insultent les minorités et envoient des mèmes de chambres à gaz aux journalistes. Nombre des personnalités les plus célèbres de l’alt-right promeuvent leurs idéologies sans appeler à la violence, ni cibler des individus pour les harceler, et sans tweeter quoi que ce soit allant explicitement à l’encontre des politiques de Twitter et YouTube sur le contenu haineux.

Richard Spencer, le nationaliste blanc qui a inventé le terme « alt-right », a récemment réclamé des codes de bonne parole plus explicites sur Twitter et YouTube, afin de pouvoir former un nouveau « code ou jargon » pour répandre son idéologie sous ce nouveau régime plus restrictif. Il est logique que Spencer soit sceptique quant à l’idée de liberté d’expression parce qu’il méprise les principes de base du libéralisme. C’est ce qu’il a en commun avec ceux qui veulent le bannir. Spencer accepte que ceux qui dirigent restreignent ses propos parce qu’il ferait la même chose s’il était à leur place.

Spencer réclame donc des codes de bonne parole car il préfère un ensemble de règles strictes à des principes vaguement définis qui déclareront simplement interdite son idéologie, et le banniront pour faire partie des personnes indésirables sans le déclarer responsable de la violation d’une quelconque règle, mais seulement pour le fait d’être Richard Spencer.

C’est ce que Facebook a fait en 2018 en interdisant les « organisations haineuses ». L’entreprise a supprimé les pages de Spencer ainsi que celles d’autres nationalistes blancs éminents, après que des journalistes de Vice ont demandé à Facebook pourquoi un certain nombre d’organisations qualifiées de groupes haineux par le Southern Poverty Law Center (SPLC) étaient toujours sur le site. C’est la règle que beaucoup de militants aimeraient voir en place sur Twitter, et les effets d’une telle règle semblent être ce que Twitter « examine » actuellement.

Mais l’approche actuelle de Twitter est la bonne, et celle de Facebook est mauvaise. Spencer a été banni de Facebook parce que son institut national des politiques a été qualifié de groupe haineux par le SPLC. Mais le SPLC a ses propres problèmes de crédibilité. Sa liste de groupes haineux comprend des organisations chrétiennes opposées aux droits des homosexuels, telles que le Family Research Council (FRC) et l’Alliance Defending Freedom (ADF), un groupe d’avocats chrétiens conservateurs. En raison de son statut de groupe haineux par le SPLC, l’ADF n’a pas le droit de recevoir des dons de bienfaisance via le programme AmazonSmile.

En 2018, le SPLC a versé 3,4 millions de dollars pour régler une action en justice déposée par l’organisation musulmane contre-extrémiste Quilliam et son fondateur, Maajid Nawaz, après les avoir inclus à tort dans une liste de groupes haineux antimusulmans. Ce n’était pas la première fois que le SPLC était confronté à une telle controverse ; en 2015, le chirurgien Ben Carson, ancien candidat à la présidence républicaine, et actuel secrétaire américain au Logement, a été désigné comme « extrémiste ». Le SPLC a par la suite supprimé Carson de son « dossier d’extrémistes » et s’est excusé auprès de lui. Même si le SPLC a raison sur l’organisation de Spencer, souhaitons-nous vraiment laisser ce groupe prendre des décisions arbitraires pour déterminer qui peut utiliser les réseaux sociaux ?

Et une fois que les censeurs auront terminé de bannir les nationalistes blancs, quelle autre idéologie vont-ils interdire ? Les personnes qui crient le plus fort en faveur de la censure ont une liste longue d’ennemis. Une fois qu’elles auront terminé avec l’alt-right, elles s’intéresseront certainement aux critiques féministes du genre, à l’immigration, à la sécurité, à Tucker Carlson et probablement à Ben Shapiro qui a été catégorisé à tort d’alt-right par les progressistes, même si l’alt-right le déteste à cause de son identité de juif orthodoxe et de sa politique opposée au nationalisme blanc.

Le point sur lequel on se rejoint : je suis Juif, donc je ne suis pas un grand fan des nazis. Mais je suis aussi assez sceptique vis-à-vis des militants progressistes car lorsqu’ils n’ont pas de nazi à attaquer, ils se contentent souvent d’attaquer des Juifs. Voyez-vous : bien que l’extrême gauche déteste l’alt-right, elle déteste également l’État d’Israël. À cause de cela, des groupes juifs homosexuels ont été bannis des manifestations LGBT, des organisations juives ont été vivement contestées, des juifs américains ont été accusés de double allégeance par deux membres du Congrès, et le département d’analyse sociale et culturelle de l’université de New-York a voté pour le boycott du satellite de leur campus universitaire à Tel Aviv.

Je pense qu’Israël a le droit d’exister en tant qu’État juif, ce qui est un point de vue détestable selon de nombreux militants progressistes. Ils pensent qu’Israël est un régime d’apartheid, que la Palestine doit être libérée et que, par conséquent, les groupes juifs qui soutiennent Israël sont des groupes haineux. Pour que les Juifs qui soutiennent des organisations juives telles que Hillel, B’nai B’rith, Birthright Israel et la Fédération juive soient bannis de Facebook, il leur suffit de travailler pour le SPLC selon certains activistes de Students for Palestine.

Cela peut sembler invraisemblable ; ce sont des organisations traditionnelles et le soutien à Israël est une vision dominante. Mais l’opinion progressiste sur Israël a radicalement changé au cours des cinq dernières années. Il est courant que les progressistes considèrent le sionisme comme synonyme de suprématisme blanc, et les militants progressistes accusent déjà les organisations caritatives juives traditionnelles d’être des groupes haineux.

Richard Spencer me déteste. Mais pour le museler, je devrais accorder un large pouvoir de censure à ceux qui le détestent et me détestent aussi. Et ils ne s’arrêteront pas aux groupes que j’ai mentionnés. Ils s’attaqueront aux conservateurs traditionnels et aux personnes de centre droit comme les éditorialistes Bari Weiss, David Brooks et Bret Stephens du New York Times. Ils vont révoquer Joe Biden. Ils refuseront toute tribune à quiconque plus à droite que Chapo Trap House, car, comme Richard Spencer, ils ne croient pas en la liberté d’expression et ne valorisent pas les droits des personnes en désaccord avec eux. Leur cause est juste, quiconque s’oppose à eux est un méchant, et leur credo ne tolère pas la dissidence.

Cela n’en vaut pas la peine

En 1977, un groupe de nazis a décidé d’organiser une manifestation à Skokie, dans l’Illinois, une banlieue juive de Chicago qui aurait plus de survivants de l’Holocauste que n’importe quel autre endroit en dehors d’Israël. La marche prévue s’est heurtée à une vive résistance et les tribunaux de l’État ont émis des injonctions pour y faire obstacle. Mais un avocat juif de l’Union américaine des libertés civiles, David Goldberger, a défendu le droit des nazis à parler et à se réunir. Les membres du conseil d’administration de l’ACLU ont quitté la réunion avec dégoût face à la décision de l’organisation de les représenter, mais Goldberger a estimé que la liberté d’expression était la liberté d’expression, même pour les personnalités les plus révoltantes. Son point de vue a prévalu à la Cour suprême et les nazis ont été autorisés à manifester.

Lorsque l’événement a finalement eu lieu en 1978, une vingtaine de nazis seulement sont arrivés et ont été accueillis par 2000 contre-manifestants. Ils se sont dispersés environ après dix minutes. Qu’y avait-il de dangereux dans le fait de laisser ce petit groupe de clowns marcher pendant quelques minutes, et qui valait la peine de mettre en péril une liberté fondamentale ?

Et, dans le même ordre d’idées, est-il si dangereux de laisser les messages sans intérêt de Richard Spencer sur Twitter, sachant que l’en empêcher reviendrait à abandonner l’idée d’un réseau social pour le marché libre des idées ? Ses arguments ne semblent pas gagner beaucoup de terrain. Le congrès de l’Institut national des politiques de Spencer, organisé moins de deux semaines après la victoire de Donald Trump, n’a attiré qu’environ 275 personnes.

Le rassemblement Unite the Right à Charlottesville en 2017, l’un des plus grands rassemblements d’activistes d’extrême droite au cours des dernières décennies, qui dérape en de violents affrontements au cours desquels un nazi a assassiné un contre-manifestant avec sa voiture, ne comptait qu’environ 500 participants de divers groupes d’extrême droite.

Et lorsque les organisateurs du rassemblement de Charlottesville ont décidé d’organiser un second événement en 2018, seuls quelques dizaines de militants d’extrême droite se sont rassemblés. En revanche, Bronycon, la convention pour les adultes fans de l’émission télévisée My Little Pony: Friendship is Magic, a attiré 5500 spectateurs en 2018. Pour chaque nazi en Amérique, il y a onze Bronies. Les médias qui se focalisent sur les groupes d’extrême droite surestiment largement leur influence.

Étant donné que l’alt-right n’est constituée que d’une poignée de types hargneux incapables de rassembler suffisamment de personnes pour remplir une salle de bal d’un hôtel de taille moyenne, le seul argument décent sur la menace qu’ils représentent réside dans l’idée qu’ils entretiennent et radicalisent les tireurs de masse et autres terroristes. Alex Fields, le tueur d’Unite the Right, était manifestement affilié à des groupes d’extrême droite. Robert Bowers, le tireur de la synagogue Tree of Life, était obsédé par l’idée que les Juifs soutenaient l’immigration clandestine comme un moyen de fomenter un « génocide blanc ». Brenton Tarrant, le tireur de Christchurch, a laissé un manifeste de 74 pages rempli de discours racistes et de mèmes sur la « gorilla warfare », ce qui suggère qu’il avait passé beaucoup de temps sur 4chan.

Mais bien avant l’alt-right et les réseaux sociaux, de violents psychopathes isolés justifiaient leurs attaques avec toutes sortes de politiques extrêmes, et les meurtres de masse dans le passé ont été imputés à la musique rap, aux jeux vidéo et à The Catcher in the Rye. Si vous bannissez toutes les catégories d’expression qui pourraient inciter certains dingues à faire quelque chose de violent, vous n’aurez plus aucun droit individuel. Si l’une des voix d’extrême droite sur les réseaux sociaux était directement liée à un acte violent, elle serait coupable d’infraction et bannie conformément aux règles en vigueur (et probablement emprisonnée). Mais aucun d’entre eux n’appelle à la violence sur ces plateformes, et la preuve d’un lien de causalité entre les vidéos YouTube d’extrême droite et les meurtres de masse est ténue. Le discours politique est la plus importante catégorie de discours : c’est la première que les autoritaires chercheront à restreindre pour consolider leur pouvoir.

Ce que je dis : laissez les nazis parler. Il n’existe aucune preuve que les propagandistes de l’alt-right puissent transformer les téléspectateurs de Youtube en tireurs de masse. Nous avons peu à craindre d’un débat ouvert. Laissons les nazis prêcher le séparatisme et le suprématisme blanc. Laissons-les nier l’Holocauste. Laissons voir à tout le monde à quel point ils sont pathétiques. Laissez-les vendre librement un produit dont personne ne veut. Ces idées existent depuis des décennies et ne persuadent que peu de gens. Il y a de bonnes raisons de croire que Twilight Sparkle l’emportera sur l’alt-right dans le marché des idées.

 

Traduction pour Contrepoints par Elodie Messéant de « How Free Speech Dies Online ».

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  1. Daniel Friedman, nommé au prix Edgar, est l’auteur de Don’t Ever Get Old, Don’t Ever Look Back et Riot Most Uncouth. Suivez-le sur Twitter @DanFriedman81
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