La liberté à géométrie variable

Il ne faudrait pas qu’en luttant contre ceux qui veulent interdire notre liberté d’expression, nous attentions plus généralement à la liberté d’expression, voire à la liberté tout court.

Par Jean-Philippe Delsol.
Un article de l’IREF-Europe

 

Les islamistes et les partis de gauche manifestent contre l’islamophobie.

Une droite pétitionne pour qu’Éric Zemmour puisse s’exprimer.

Le voile fait débat et beaucoup voudraient l’interdire.

Les sectateurs de la PMA empêchent Sylviane Agacinski de prendre la parole à l’université de Bordeaux.

Pendant ce temps, des églises subissent des outrages : en France, 1063 actes contre des églises ont été perpétrés en 2018 dans une certaine indifférence tandis que le moindre préjudice à une mosquée suscite des cris d’orfraie de toutes parts.

L’islamophobie recueille manifestement plus d’attention de part ou d’autre que la christianophobie.

 

La liberté d’expression pour tous ?

D’une manière générale, c’est la liberté d’expression, de penser et d’être qui est en cause.

Il est odieux bien entendu ce « harcèlement systématique qui vise à bâillonner toute opinion non conforme à la bien-pensance » comme le dénonce une pétition révoltée par les misères faites à monsieur Zemmour.

Mais la liberté ne sera pas préservée en généralisant les interdits.

Il est dangereux de vouloir limiter les recours de quiconque contre les propos d’un autre ou empêcher un média de se séparer d’un chroniqueur en désaccord avec sa ligne éditoriale.

De même que ce serait une atteinte irréparable à la démocratie de refuser, comme Mr Retailleau le propose, des candidatures dites « communautaires » aux élections.

Car qui définirait la notion de communautarisme ? Et bientôt pourraient être bannis du champ électoral, comme à Hong Kong, ceux qu’un Comité suprême n’aurait pas préalablement reconnus comme compatibles avec la conception dite démocratique de Big Brother.

Il ne faudrait pas qu’en luttant contre ceux qui veulent interdire notre liberté d’expression, nous attentions plus généralement à la liberté d’expression, voire à la liberté tout court.

Car en demandant de bâillonner ceux qui nous bâillonnent, nous prendrions le risque que soit instituée une langue de bois universelle, nouvelle novlangue.

Nous devons garder sans faillir la liberté de nous opposer à ceux qui voudraient nous faire taire, garder la liberté de dire en quoi nous considérons que l’islam se nourrit d’intolérances, de harceler intellectuellement nos adversaires, de les traîner en justice s’ils disent des contre-vérités dommageables ou s’ils diffament, garder – ou retrouver- la liberté de choisir ceux avec lesquels nous travaillons…

Bien sûr la gauche bien-pensante a le secret du terrorisme intellectuel. Mais c’est à nous de faire naître une pensée plus pertinente et plus forte. À nous de convaincre, d’être mobilisés… Aux chrétiens de faire prévaloir la force de leurs convictions, aux libéraux de mobiliser, à chacun de s’exprimer…

Nous ne sommes jamais faibles que de nos faiblesses.

Le danger qui nous menace le plus ne réside pas dans le droit de chacun à combattre avec toute sa force intellectuelle et avec, le cas échéant, les moyens du droit, les idées adverses, pas plus que dans le fait que s’exprime une grande variété d’idées parfois très opposées, mais plutôt dans le fait que ce soit la loi elle-même qui vient désormais nous dicter notre pensée et nous empêcher de nous exprimer.

On combat mieux le négationnisme en lui opposant la vérité de l’Histoire qu’en l’interdisant comme le rappelle fort opportunément Thierry Wolton dans son dernier ouvrage, Le négationnisme de gauche, paru chez Grasset, en considérant que

Pas plus que les crimes nazis, la question de la négation des crimes communistes ne peut être réglée par la loi.

Les gouvernements successifs et le législateur français ont endormi la vigilance. Ils ont même favorisé la montée de ces antagonismes qui divisent la France.

Dès lors que la loi a voulu énoncer la vérité de l’Histoire, elle a crispé les attitudes.

Mais c’est évidemment plus facile de promulguer des lois Gayssot et de faire l’ange à propos de la religion, de la race et du genre jusqu’à faire la bête en ignorant les immenses terreurs criminelles de tous les communismes, que d’éveiller à la liberté.

 

L’État abandonne le régalien pour l’assistance sociale

Le vrai sujet est que le gouvernement français ne fait pas son devoir, il n’assure plus la sécurité et la liberté de ses citoyens, et particulièrement la liberté d’expression pour qu’ils puissent eux-mêmes poursuivre leurs propres fins, dans le respect des autres bien entendu.

C’est encore plus vrai en ce qui concerne la liberté d’expression que le gouvernement ne sait plus exiger dans les espaces publics et particulièrement dans les universités qui sont des lieux d’échange et de débat par excellence, sauf à devenir des casernes de la pensée.

Il est inadmissible que le gouvernement interdise des conférences par crainte de manifestations hostiles. C’est à lui de réprimer et empêcher la violence.

Sauf qu’il dit ne plus en avoir les moyens parce que l’État désormais consacre 33 % des prélèvements obligatoires à faire de l’assistance sociale et à peine plus de 3 % à l’ensemble de ses missions de police et justice, et à l’armée qu’il abandonne dans un état de grand dénuement et de misère, matérielle et parfois humaine, qui en entrave le bon exercice.

Ce faisant, il met la société en posture de défense et d’inquiétude plutôt que de confiance.

Les uns et les autres en profitent pour afficher leur superbe : les voyous dans les banlieues et dans les trains où ils ne payent plus leur trajet, certains imams dans leurs mosquées, des étudiants ou des agitateurs maquillés en étudiants dans les universités pour juguler la parole, certaines femmes avec leur voile quand celui-ci se veut provocateur jusqu’au point qu’il insupporte indûment…

Nous sommes ainsi victimes de l’idéologie de l’État-providence et d’un étouffement des fonctions régaliennes de l’État par des missions sociales qu’il devrait laisser, du moins plus largement, à la responsabilité de chacun.

Mais il infantilise en pensant pour nous, il déshabitue de penser, il ne laisse plus que manifester tous contre tous.

Comme le dit très bien François Sureau dans son petit pamphlet incisif, Sans la liberté, publié chez Tracts-Gallimard, désormais :

Les droits que nous réclamons sont des droits fragmentaires, des droits de créance, des droits communautaires, des droits de jouissance, des droits mémoriels. Ils ont en commun de nous placer en situation de demandeurs face à l’État.

L’État n’a pas à nous accorder des libertés qui sont déjà les nôtres.

Il a à les protéger, à faire en sorte que la loi soit la même pour tous, à veiller à ce que chacun reste libre d’exprimer ses opinions, de se vêtir comme il l’entend sous réserve de ne pas masquer à demi, même maladroitement, son visage qui est le garant de tout échange honnête, à faire respecter sans faiblir ni tarder l’ordre et la justice à l’encontre de ceux qui outrepassent leurs droits au détriment des autres.

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