Liberté d’expression : pathologiser les opinions pour imposer la censure

Perfomance art or self censorship? By: The People Speak! - CC BY 2.0

Ne voulant pas assumer leurs accointances avec la censure, certains promoteurs théoriques de l’extension des libertés individuelles assurent que les idées qui leur déplaisent ne sont pas vraiment des idées.

Par Marc Crapez.

Freedom of speech est davantage sacralisé aux États-Unis qu’en France. Chez nous, la liberté d’expression reste théoriquement préservée mais sa latitude ou, si l’on préfère, son rayon d’action pratique a constamment été rétréci. La parole d’autrui est fréquemment dé-légitimée comme non-parole, indigne lorsqu’elle émanerait de locuteurs puérils à surveiller ou quelque peu zinzins.

Il ne s’agit pas de débattre ici du périmètre de la liberté d’expression et, par conséquent, de là où devraient commencer ses limites, puisque aussi bien il ne peut pas ne pas y avoir de bornes, car en tout domaine, l’illimitation est une involution risquant de mettre en péril l’équilibre interne d’un principe.

Mon objectif est simplement de mettre à nu une tricherie : ne voulant pas assumer leurs accointances avec la censure, les promoteurs théoriques de l’extension des libertés individuelles assurent que les idées qui leur déplaisent le plus ne sont pas vraiment des idées.

De même que les chiffres du chômage sont dissimulés par des catégories intermédiaires de chômeurs, sans l’être, tout en l’étant, la latitude pour s’exprimer est déniée à certains, qui se mettraient hors-jeu par une absence patente de bonnes manières idéologiques.

Pathologiser la pensée concurrente

Ainsi un intellectuel italien voit-il du populisme un peu partout et comme un ferment  totalitaire. Son argumentation pathologise la pensée concurrente. C’est une forme de néo-biologisme ; en l’occurrence dérivée du concept de « personnalité autoritaire », dans laquelle certains sociologues ont simplement concentré toutes les idées, penchants et préventions qu’eux-mêmes détestent.

La personnalité autoritaire traduit davantage la réaction épidermique d’un certain type d’élites devant un certain type de foule plutôt que des résultats de recherches adossés à base d’observation empirique. C’est une forme de crainte de l’altérité ethnologique, que subsume des formules telles que « Mais c’est dingue ça ! » ou « Ils sont fous ces Romains ! ».

C’est en outre une forme de psychologisme que Weber avait balayée. Soit, par exemple, la question « pourquoi un si grand nombre de médiocres joue incontestablement un rôle considérable dans les universités » ? La réponse à cette époque en Allemagne passait par la méthode suivante : « La faute n’en incombe pas uniquement ni même surtout aux faiblesses humaines qui interviennent évidemment […] Il faut plutôt en chercher la raison dans les lois mêmes de l’action concertée des hommes. »

Dans ces conditions, cette vision du monde soutient aisément des idées problématiques, fragiles ou fausses, comme l’existence d’une pilule antiraciste. Elle croit à des énormités, c’est-à-dire à une catégorie de faits sociaux qui suit immédiatement celle des absurdités : en l’espèce une hiérarchie de l’intelligence avec, au sommet, les intellectuels de gauche. Pour ce faire, elle se défausse de la Corée du Nord en imaginant des gens de droite camouflés dans les rangs de la gauche. Cette prose bourrée de syllogismes mérite le détour :

Peut-on envisager un régime communiste comme celui dont souffre la population en Corée du Nord, passer à gauche ? […] Est-ce que cela signifie qu’il y a des gens camouflés parmi la gauche mondiale qui sont en réalité de droite ? Est-ce que dans l’idéologie progressive se sont immiscées des personnes peu intelligentes qui sont vraiment conservatrices ?

Le tout est placé sous le patronage d’Ernesto Che Guevara, sublimé par sa photogénie d’agonisant.

Marc Crapez dirige dans le n° 68 de la revue de la Fondation de la France libre la publication des Actes du colloque « Femmes contre le totalitarisme » (5 €, 16 cour des Petites-Écuries 75010 Paris).