Agacinski à Bordeaux : quand le progressisme se transforme en fascisme

fascisme credits recuerdos de pandora (licence creative commons)

On peut trouver les idées de Sylviane Agacinski détestables et superficielles, mais l’empêcher de parler, et qui plus est au sein d’une université, est une technique de fasciste, purement et simplement.

Par Claire Libercourt.

Jeudi soir, la philosophe Sylviane Agacinski devait participer à un débat sur le thème de « L’être humain à l’époque de sa reproductibilité technique » dans le cadre de conférences organisées par l’université Bordeaux-Montaigne. La rencontre, qui devait évoquer la PMA et la GPA, a été annulée. Selon les organisateurs,

« Des groupes ont décidé d’empêcher la tenue d’un échange légitime et évidemment contradictoire sur ces questions d’ordre éthique et juridique dans le contexte des débats actuels sur la PMA et la GPA ».

Sylviane Agacinski est l’auteur d’un livre, L’homme désincarné (Gallimard, 2019), très critique à l’endroit de la procréation médicalement assistée et de ses conséquences. Cette féministe qui a fait ses classes avec Jacques Derrida et qui a milité pour le mariage homosexuel, se retrouve aujourd’hui à contre-courant de sa famille politique, la gauche, et en particulier de ses courants sociétaux les plus radicaux, les fameux Social Justice Warriors. Pour beaucoup d’entre eux, elle incarne désormais la figure honnie de la réactionnaire, ce qui nous donne une idée de la profondeur réflexive de l’époque.

Comme l’observe Le Point :

« Début octobre, plusieurs organisations, dont Riposte Trans, Association des jeunes et étudiant-e-s LGBT de Bordeaux, Solidaires étudiant-e-s, Collectif étudiant-e-s anti-patriarcat avaient dénoncé dans un communiqué une tribune offerte à une conférencière aux positions ‘réactionnaires, transphobes et homophobes’. Le collectif avait invité les étudiants à se mobiliser contre cette venue, et affirmé mettre ‘tout en œuvre afin que cette conférence n’ait pas lieu’. »

Priver de tribune un opposant, c’est du fascisme

On peut trouver les idées de Sylviane Agacinski détestables et superficielles, mais l’empêcher de parler, et qui plus est au sein d’une université, est une technique de fasciste, purement et simplement. Le principe de la démocratie repose dans l’acceptation du pluralisme idéologique. Je ne suis pas de votre avis, mais je suis prêt à discuter pour parvenir à un accord raisonnable pour que nous puissions ensemble construire des lois communes.

Ce n’est pas une technique parfaite, mais elle a un avantage non négligeable sur ses concurrents autoritaires : la prise de pouvoir ne passe plus par les luttes violentes entre factions radicalisées, mais par des procédures légales et morales pacifiques qui en régulent le fonctionnement. Le débat public fonctionne de la même manière en démocratie représentative. Le monde commun qui devrait lui être attaché, c’est celui de la raison publique.

La raison publique, c’est l’idéal des Federalist Papers, le texte fondateur de la démocratie américaine, et qui inspire encore l’esprit des lois démocratiques et libérales partout en Occident1. Par-delà les différences d’intérêts, de fortunes et de situations, le dialogue national doit être celui de la raison. C’est même le seul moyen de faire tenir ensemble un monde fractionné, par définition pluraliste et sous tension.

Le fascisme, c’est justement quand on trouve ces normes morales, conventionnelles et légales insuffisamment efficaces, trop abstraites, procédurales, et qu’on estime qu’un pouvoir provenant de la multitude, d’une junte militaire ou un homme fort, tranche pour tout le monde autoritairement au nom d’une vision univoque, mystique et intolérante de la morale. La défaite de la raison, c’est à la fois celle de la démocratie et de la liberté.

 

L’université n’est pas un safe space pour fachos

Les pressions n’ont pas été exercées n’importe où. Une nouvelle fois, c’est à l’université que les groupes d’intérêts radicaux font parler d’eux pour limiter la liberté d’expression à ce qu’ils considèrent comme acceptable. Partout en Occident, ces mêmes groupes de pression, qu’ils viennent du progressisme radical ou des mouvements religieux, imposent leur agenda collectiviste à la majorité des étudiants.

Il y a là quelque chose de profondément frustrant pour les authentiques progressistes, qui cherchent à convaincre du bien-fondé de leurs idées sans chercher à les imposer par la force et l’intimidation. La caricature SJW réduit l’émancipation à une sorte de culte superstitieux pour la technologie et l’avenir, à l’image du Culte du Cargo dont parlait Richard Feynman. Elle popularise aussi l’idée que le progressisme n’est qu’un mot code, celui du tribalisme moral des classes aisées qu’il faut à tout prix imposer aux classes populaires, de gré ou de force.

À notre époque d’extrême polarisation, la tentation autoritaire traverse tout le spectre idéologique. Ici, c’est à l’occasion du débat sur la PMA qu’elle refait surface, à gauche. À droite, c’est souvent le cas quand il est question d’immigration, d’insécurité ou de terrorisme. Qui pour défendre aujourd’hui le dialogue rationnel ?

 

  1. Si vous ne les connaissez pas, c’est le moment de les lire, en particulier le numéro 51.
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