Syrie, Chine, Soudan… Peut-on sortir de la dictature ?

Au XXe siècle, les dictatures étaient souvent inspirées par le modèle soviétique ou son frère ennemi le fascisme. Aujourd’hui, elles le sont souvent par le modèle chinois, économiquement moins utopique et donc plus attractif.

Par Yves Montenay.

Un tour du monde historique et géographique nous montre à quel point il est difficile de sortir d’une dictature. L’actualité nous le rappelle de façon aiguë avec la situation en Syrie, au Soudan et en Algérie. Et l’ombre de la Chine plane…

L’histoire nous rappelle la durée des dictatures

Le rappel de Tien’anmen et des 70 ans de régime communiste en Chine illustrent que la dictature ou l’autoritarisme sont des régimes durables et très difficiles à éliminer.

Rappelons que le communisme soviétique a tenu 70 ans, que la Corée du Nord et Cuba ont le même âge et durent toujours, tandis que les trois pays d’Indochine en sont à plus de 60 ans pour le Vietnam Nord et bientôt 45 ans pour les autres. Le très marxiste Mugabe au Zimbabwe a tenu 37 ans avant de laisser la place à une autre personnalité du régime.

Parmi des dictatures non communistes, la dynastie Assad en Syrie va sur ses 50 ans, et la dictature religieuse iranienne va fêter son 40e anniversaire.

Les régimes très autoritaires sans être dictatoriaux sont également solides : Vladimir Poutine est en poste depuis bientôt 20 ans. Et Erdogan, élu depuis 16 ans en Turquie, après des débuts certes relativement démocrates, accentue son virage autoritaire et islamiste.

Nous connaissons moins la dictature militaire birmane bientôt sexagénaire et à peine atténuée par l’octroi d’une présidence « décorative » à d’Aung San Suu Kyi, les dérives autoritaires de différents présidents philippins et des récents gouvernements thaïlandais.

Une des raisons de l’obstination de certains dictateurs est la menace de mort ou d’une punition exemplaire que l’on évoque au nom de la morale comme de la vengeance… ce qui les pousse à rester en place à tout prix !

Pourquoi cette longévité ?

La confiscation du pouvoir par une personne ou un petit groupe est une constante de l’histoire de l’humanité.

Certes, à la suite des exemples un peu fantasmés de la démocratie athénienne et de la république romaine, l’Occident a tenté la mise en place d’un autre type de régime.

Cela a été partiellement et très progressivement réussi avec l’évolution politique anglaise depuis quelques siècles, par les Lumières inspirant les révolutions américaine puis française. Ces exemples ont gagné une partie de l’Europe puis une partie de ses anciennes colonies.

La démocratie représentative libérale a cru avoir gagné une bataille décisive avec la chute de nombreux régimes communistes en 1989–90. Mais cette croyance s’est vue démentie les années suivantes, et les dictatures ou l’autoritarisme ont regagné beaucoup de terrain.

Pourquoi ? Rappelons le fameux Discours sur la servitude volontaire d’Étienne de la Boétie : si la dictature s’installe si durablement, c’est que les esclaves participent à leur propre écrasement.

Les Occidentaux pensant que la prise de conscience suffit pour renverser le tyran insistent sur la liberté d’information.

En réalité, ça ne suffit pas : La Boétie se demandait si la servitude n’est pas également demandée « d’en bas » : nombreux sont ceux qui préfèrent la soumission à la liberté, l’embrigadement à l’autonomie, le conditionnement à la responsabilité.

Et l’actualité nous rappelle tout cela.

Après la Syrie, le Soudan : nouveau massacre d’un printemps arabe ?

Le Soudan rejoue Tien’anmen au moment du rappel de ce massacre par les médias internationaux. L’Algérie craint le même sort.

Syrie 2011 : une dictature de 50 ans semble s’écrouler. Mais la dictature islamiste d’Iran et le régime autoritaire de Poutine volent à son secours.

Dans les zones libérées, les démocrates ne sont soutenus que verbalement par l’Occident, tandis que l’Arabie vole au secours des islamistes. Ces derniers chassent les démocrates et Bachar el-Assad peut se donner le beau rôle d’écraser les djihadistes sous les bombes russes et les fantassins chiites d’Iran et du Hezbollah libanais.

Après au moins 500 000 morts et 5 millions de réfugiés, le dictateur reprend le contrôle du pays, bien décidé à ne tolérer aucune liberté.

Singapour 2019 : un officiel chinois réagit aux médias internationaux en proclamant que la répression de Tian An Men était un choix « correct » et justifié, qui a permis 30 ans de prospérité. Il ne précise pas que si c’est à Singapour qu’il en parle, c’est parce que c’est tabou en Chine.

Immédiatement le Soudan tire lui aussi sur la foule et évite les foudres de l’ONU grâce au veto chinois.

Le Tien’anmen soudanais

Je viens de rappeler l’histoire sanglante de ce pays . En avril 2019 commençait un rassemblement populaire pacifique de plusieurs semaines obtenant un premier succès avec la déposition du dictateur Omar el Bechir par les militaires associés au pouvoir.

Puis, l’énervement croissant des militaires s’est terminé par une intervention sanglante et brutale, pour casser psychologiquement le mouvement.

Au Soudan, comme en Chine, le pouvoir est détenu par un parti tout-puissant, islamiste en l’occurrence et lié aux militaires. Et la terreur de l’armée est forte, vu ses répressions, massacres et viols depuis des décennies.

Omar El Bachir était en effet un islamiste sanglant, massacreur des Fours (habitants non arabes du Darfour) par des milices arabes, les fameux janjawis.

Ces milices sont devenues les « Forces de réaction rapide » (RSF en anglais), et terrorisent depuis des décennies l’ensemble de la population soudanaise. Ce sont elles qui viennent d’interrompre le rassemblement démocratique.

En effet la contestation avait continué après la déposition du président El Bechir, et demandait la participation de civils au gouvernement. C’en était trop, et le 3 juin 2019, le conseil militaire transitoire a coupé l’Internet et les réseaux téléphoniques dans le pays.

Le lendemain, le général Abdel Fattah Al-Burhane, président du conseil militaire, déclarait que l’accord partiel avec l’opposition civile était annulé et remplacé par des élections dans les neuf prochains mois, sous sa direction et non sous le contrôle d’un gouvernement de consensus.

Le clan des durs semble mené par Mohamed à Medan Dagalo, patron des RSF. En cas de gouvernement civil ce clan perdrait pouvoir et richesses, prendrait le risque de vengeances populaires et ne pourrait plus échapper à l’accusation de génocide par la Cour Pénale Internationale.

Ces « durs » ont l’appui des islamistes, qui se sentent menacés depuis la chute d’Omar Béchir, et manifestent pour le maintien de la charia.

Ce clan des durs a fait la tournée des régimes arabes plus ou moins similaires pour avoir leur soutien.

Résultat, l’Arabie et les Émirats ont donné 500 millions de dollars et ont promis 2,5 milliards supplémentaires en reconnaissance des 3000 mercenaires envoyés au Yémen par le gouvernement soudanais pour soutenir son allié arabe.

De son côté, l’Égypte apporte l’appui de ses services de sécurité (The Economist du 8 juin).

Comme en Chine en 1989, il semble y avoir des divisions au sein du pouvoir soudanais, l’armée et la police désapprouvant l’action des RSF. Mais, comme en Chine, ce sont des durs qui l’ont emporté, du moins ce 11 juin.

Parlons maintenant de la situation algérienne, qui ressemble beaucoup à celle du Soudan en avril et mai.

Et l’Algérie ?

En Algérie comme au Soudan, le mouvement populaire a été utilisé par les militaires pour détrôner le président en place. Pour se donner une légitimité, les militaires ont même embastillé son entourage politique entourage politique corrompu. Mais, là encore les militaires une fois en place ne transmettent pas le pouvoir aux civils, ayant tout à perdre d’une véritable transition démocratique et cherchent vraisemblablement à faire élire une marionnette.

Il y a néanmoins des différences avec la situation soudanaise : si le pouvoir était corrompu la répression était feutrée à Alger et non sanglante à grande échelle comme à Khartoum.

Les réactions françaises, très écoutées en Algérie, ont appelé à la stabilité, ce qui a beaucoup déçu les démocrates algériens.

Cette attitude est pourtant normale envers tout pays en ébullition, ne serait-ce que pour mettre les ressortissants français à l’abri d’un retour en force ou du simple maintien de l’ancien régime.

Le sujet a été rendu encore plus délicat en France par les alarmes lancées par les partis arabophobes, selon lesquelles une déstabilisation de l’Algérie entraînerait un exode massif vers la France.

Cela ne semble pourtant pas d’actualité pour l’instant.

L’ombre de la Chine

Au XXe siècle, les dictatures étaient souvent inspirées par le modèle soviétique ou son frère ennemi le fascisme.

Aujourd’hui, elles le sont souvent par le modèle chinois, économiquement moins utopique et donc plus attractif.

Citons l’analyste Joshua Kurlantzick, du cercle de réflexion américain Council on Foreign Relations, « la Chine offre une alternative viable au [modèle de développement] proposé par les principales démocraties libérales…  les leaders africains, asiatiques et latino-américains étudient de très près le modèle chinois qui, in fine, contribuera au déclin de la ­démocratie dans leurs propres pays ».

Et il n’y a pas que la valeur de l’exemple : si les services secrets chinois n’ont pas, ou pas encore, la réputation d’efficacité du KGB, il est probable que la Chine nourrit très concrètement cette évolution vers des régimes musclés.

On a vu sa « diplomatie du chèque » à l’occasion des routes de la soie et de son action en Afrique. On voit sa pression militaire en Chine du Sud et sur Taiwan.

On la voit réduire le traité « un pays, 2 systèmes » signé avec la Grande-Bretagne pour la rétrocession de Hong Kong par des pressions continues et maintenant par le nouveau projet de loi permettant d’extrader des Hongkongais vers la Chine.

Après « le bras de Moscou » allons-nous connaître l’ère de « l’ombre de la Chine » ?

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