La chute de Mugabe ne signifie pas la fin de la misère au Zimbabwe

Mugabe aux obsèques de Nelson Mandela en 2013 by GovernmentZA(CC BY-ND 2.0)

On peut se réjouir de voir Mugabe destitué. Mais celui qui risque de le remplacer pourrait bien être pire encore.

Par Marian L. Tupy

Je n’étais encore qu’un étudiant lorsque j’ai appris que Robert Mugabe, à la tête du Zimbabwe depuis 1980, avait commencé l’expropriation des terres agricoles du pays, ce qui avait entraîné la deuxième hyperinflation la plus élevée de toute l’histoire et une incroyable crise économique. À l’époque, j’étais persuadé que le peuple zimbabwéen se lèverait et renverserait la dictature instaurée par le parti d’extrême gauche ZANU-PF.

C’était il y a 17 ans et, démenti par les faits, j’ai cessé toute prévision de ce genre par la suite. Mais finalement, le tyran rusé, aujourd’hui âgé de 93 ans, semble avoir rencontré son égal en la personne de celui dont on peut dire qu’il est encore plus violent que Mugabe lui-même. Le sinistre assassin Emmerson Mnangagwa semble être son digne successeur.

Pendant des décennies, Mugabe a dominé la vie politique du Zimbabwe et s’est imposé sur la scène internationale en tant que doyen des hommes d’État africains. L’exercice de sa fonction est entaché d’actes de corruptions, de tortures et d’assassinats de ses adversaires.

Il a réussi à se maintenir grâce au biais culturel qui veut que les personnes âgées, aussi méprisables soient-elles, sont vénérées. Le nonagénaire de plus en plus sénile a cependant commis une grave erreur le 6 novembre lorsqu’il a limogé son vice-président, Emmerson « Crocodile » Mnangagwa, en vue de favoriser son épouse de 52 ans, Grace « Gucci » Mugabe, à sa succession. C’était le plan B. Mugabe a d’abord essayé d’empoisonner Mnangagwa en août dernier. Hélas, le Crocodile a survécu à cette tentative d’assassinat et a utilisé les relations militaires qu’il avait soigneusement cultivées pour renverser la situation.

Dans l’état actuel des choses, les militaires, qui ont orchestré un coup de force mardi, ont arrêté Mugabe à Harare et sa femme exilée en Namibie. La plupart des commentateurs semblent considérer que le tyran sera désormais contraint de remettre les rênes du pouvoir à son ancien adjoint. Mnangagwa est au cœur du pouvoir au Zimbabwe depuis l’indépendance du pays en 1980. Outre la vice-présidence, il a occupé un certain nombre de postes ministériels, dont aucun n’a été aussi important que celui de ministre de la Sécurité nationale entre 1980 et 1988, lorsqu’il a présidé les massacres de Gukurahundi et le meurtre d’environ 20 000 personnes au Matabeleland.

Quel genre de pays le génocidaire de 75 ans va-t-il hériter de son prédécesseur ? Tout d’abord, le Zimbabwe est une dictature, les opposants au régime de la ZANU-PF (le parti au pouvoir) étant régulièrement brutalisés, emprisonnés voire assassinés. Les élections, y compris celle de 1980 qui a porté Mugabe au pouvoir, sont fortement truquées ou conduites dans un climat de violence politique contre une opposition héroïque mais maladroite. Le pays n’a aucune liberté d’expression, la Zimbabwe Broadcasting Corporation étant l’instrument de propagande du régime. C’est pourquoi le premier acte de l’armée a été de s’emparer de son siège à Harare.

Quelque quatre millions de Zimbabwéens, en particulier les plus talentueux et les plus brillants, ont quitté le pays. Ils maintiennent à flot les 16 millions de personnes qui vivent encore dans le pays grâce à des transferts de fonds s’élevant à plus d’un milliard de dollars par an.

Concernant l’économie, après les atteintes aux droits de propriété et à l’état de droit de Mugabe au début des années 2000, le pays a connu une hyperinflation qui a culminé à un taux annuel de 90% en novembre 2008. Cette année-là, la production est tombée à son niveau de 1979, tandis que le PIB par habitant a chuté à son niveau des années 1950. Le chômage a grimpé à 90% et les fonctions de l’État – à l’exception cruciale des forces armées et de la police secrète – ont dans les faits cessé de fonctionner.

La communauté internationale est intervenue et a organisé un accord de partage du pouvoir entre la ZANU-PF de Mugabe et le Mouvement pour le changement démocratique (MDC), le parti de l’opposition. C’est en vertu de cet accord que le pays a été gouverné entre 2009 et 2013. Comme de juste, le MDC s’est vu confier la tâche ingrate de remettre de l’ordre dans l’économie et d’essayer d’améliorer les conditions de santé et l’éducation du Zimbabwe. Pendant ce temps, la ZANU-PF a conservé le contrôle des ministères influents, comme la police et l’armée.

Sans surprise, les élections générales de 2013 ont vu Mugabe reprendre le contrôle total du pays tandis que Mnangagwa, qui a joué un rôle déterminant dans le maintien au pouvoir du tyran durant le pire de la crise économique, a rapidement été élevé au rang de vice-président.

Ceux d’entre nous qui ont passé des années à militer pour les libertés politiques et économiques dans ce pays d’Afrique australe, sans parler des millions de Zimbabwéens de la diaspora et du pays, se réjouissent de voir la destitution d’un tyran corrompu et violent. Mais ce serait une erreur d’être trop optimiste. L’homme qui semble prêt à prendre le pouvoir est tout aussi corrompu et violent que Mugabe. Dans ce pays africain tourmenté, les choses peuvent encore empirer.


Sur le web. Traduction : Raphaël Marfaux pour Contrepoints.