La Chine : le grand bond en arrière

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La Chine : le grand bond en arrière

Publié le 10 avril 2019
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Par Jean-Philippe Delsol.
Un article de l’Iref-Europe

La Chine étend son empire hors les murs. Ça n’est guère conforme à son histoire. Au début du XVe siècle, l’empereur chinois Yongle chercha à élargir ses territoires. Il nomma l’un de ses féaux, Zheng He, amiral d’une flotte énorme qu’il fit construire pour parcourir le monde. Avec d’immenses bateaux il explora les côtes africaines et peut-être bien au-delà.

Mais la Chine n’en profita pas pour établir des comptoirs de commerce ou conquérir de nouvelles possessions. Après trente années d’explorations, les routes ouvertes vers l’Occident furent abandonnées, inutiles et coûteuses pour un nouvel empereur, et la flotte fut brûlée ou remisée. Qu’en sera-t-il de la nouvelle route de la Soie que l’actuel empereur Xi construit à coup de milliards offerts pour édifier de grands projets d’Asie jusqu’en Europe en passant par l’Afrique ?

Un géant aux pieds d’argile ?

La Chine apparaît toute-puissante, forte de son immense population, de sa discipline, de son histoire, de ses capacités de travail et de production. Mais n’est-ce pas un géant aux pieds d’argile ? Selon sa tradition, la Chine s’identifie à son État tout-puissant. Celui-ci contrôle tout, plus que jamais.

Dans un livre remarquablement documenté, Jean-François Dufour, directeur du cabinet DCA Chine Analyse, (China Corp. 2025, Éditions Maxima-Laurent du Mesnil, 2019) expose comment l’État chinois garde la main sur toutes les entreprises dans le cadre de plans quinquennaux qui rythment la vie économique du pays dont l’économie dite « de marché socialiste » est d’abord étatique.

C’est bien « le projet stratégique de l’État et non le marché qui reste le déterminant majeur de l’évolution de l’économie chinoise ». Le Parti communiste chinois est partout aux commandes en doublon des autorités politiques locales et des chefs d’entreprise. À chaque échelon d’administration, il existe une structure dénommée SASAC, qui détient le capital en totalité ou en majorité des entreprises clés, nationales ou locales. Celles dont l’État ne détient pas la majorité du capital sont aisément mises au pas quand il le faut par le retrait des autorisations nécessaires pour exploiter ou par la suppression des financements octroyés pour leur développement.

Le grand plan OBOR

Car l’industrie chinoise ne se développe que par le financement massif de ses entreprises via un système bancaire qui appartient lui-même pour 60 % à l’État, sous le contrôle du ministère des Finances, et qui en dépend pour le reste indirectement. « En 2017, observe J. F. Dufour, le montant des dettes non-financières chinoises a dépassé le niveau de 165 % du PIB contre 105 % en moyenne pour les pays de la zone euro, 95 % pour le Japon et 75 % pour les États-Unis ».

C’est aussi en mettant à disposition des pays tiers d’immenses moyens financiers que la Chine met en œuvre à marche forcée son grand plan dit OBOR de route de la Soie pour soutenir des projets ferroviaires, nucléaires, aéronautiques… dans les pays qui jalonnent ses voies d’expansion extra-territoriale.

Elle finance, elle contrôle. Mais qui finance trop est tenu par ses débiteurs. Et à force de trop financer pour des raisons politiques des entreprises boiteuses, dites en Chine les Zombies, et des pays pauvres, les créances douteuses représentent une masse considérable occultée par des procédés divers et variés de refinancement à très long terme, de titrisation ou au travers de sociétés de défaisance.

Les premiers pays tombés dans le piège du projet OBOR de route de la Soie s’en mordent déjà les doigts car ils ne peuvent pas rembourser les énormes dettes contractées et la Chine en profite pour entrer en possession des infrastructures qu’elle a financées.

C’est ce qu’elle a fait en permettant au groupe chinois China Merchants, dépendant de la SASAC centrale, d’obtenir une concession de 99 ans du second plus grand port sri lankais financé par les Chinois et dont le Sri Lanka ne parvenait pas à assurer le remboursement.

Mais plusieurs pays remettent en cause les projets OBOR, comme la Malaisie dont le nouveau gouvernement arrivé au pouvoir en 2018 a suspendu le projet de Corridor ferroviaire oriental qui était financé pour 14 milliards d’euros par la Chine. Le gouvernement tchèque a lui aussi mis le holà aux projets du groupe chinois CEFC Energy.

Des souverainistes prochinois ?

Curieusement, en Europe, ce sont les pays qui s’affirment comme souverainistes qui sont appâtés par les propositions chinoises, de la Hongrie et la Serbie (construction d’une ligne de chemin de fer entre Budapest et Belgrade) à l’Italie. Comme s’ils pensaient qu’ils se rendraient plus indépendants de l’Europe en se soumettant à la plus grande puissance communiste encore active !

Car la Chine reste totalement communiste. Le très puissant Xi a fait éliminer des universités tout enseignement de l’économie de marché. Des religieux sont encore enfermés pour la seule raison qu’ils ne veulent pas pratiquer leur religion sous le diktat de l’État, comme au temps du maoïsme que décrit Dai Sijie dans son magnifique roman inspiré de la réalité L’Évangile selon Yong Sheng (Éditions Gallimard, Janvier 2019).

Au Xinjiang, « près d’un million de Ouigours et de Kazakhs sont enfermés dans des lieux de détention qualifiés de « centre de formation professionnelle » uniquement parce qu’ils donnent des noms musulmans à leurs enfants, ou mangent hallal » (Le Monde, 26 mars 2019). En 2015, plus de 300 avocats ont été arrêtés, et certains condamnés à la prison, pour avoir défendu certains droits élémentaires.

Les médias sont censurés, Internet est muselé. 60 journalistes sont derrière les barreaux pour délits de liberté d’opinion. La propagande bat son plein et la Chine s’empare de médias étrangers pour la faire résonner dans le monde, via notamment la télévision CGTN déjà installée en Afrique et aux États-Unis et bientôt à Londres. Les arrestations sommaires sont légion, les disparitions fréquentes, les enfermements courants… La société civile en est affaiblie. Mais quand un pays ne peut pas s’appuyer sur une société forte de sa liberté et dynamique, il est lui-même affaibli.

Le handicap de l’absence de liberté

La Chine peut faire encore des démonstrations de force dont sont capables les tyrannies en mobilisant tous leurs moyens. Elle a des ingénieurs remarquables, de l’argent, des espions… L’URSS avait réussi ainsi à envoyer des hommes dans l’espace avant les États-Unis. Mais tant qu’il lui manquera la liberté, elle sera handicapée.

Surendettée, surchargée de trop d’entreprises déficitaires soutenues à bout de bras, minée par les querelles internes qui agitent le PCC, noyée dans ses réglementations surabondantes, dévitalisée par l’embrigadement qu’elle fait régner, vieillissant à vive allure, la Chine centralisée peut-elle dominer longtemps un monde qui exige la plus grande réactivité possible, une agilité permanente dans l’adaptation aux besoins ?

Comme toujours dans les organisations collectivisées, la corruption y gangrène l’État et d’abord le PCC. Plus d’1,1 million de membres du Parti communiste ont été sanctionnés pour ce motif entre 2012 et 2017, dont 8 000 des propres inspecteurs du Parti. Et si la Chine représente une vieille civilisation, il faut aussi observer qu’elle s’est souvent montrée incapable dans le passé de faire fructifier son inventivité : la boussole, la poudre, le papier…

De même qu’à défaut d’un esprit de synthèse suffisant, elle a gardé un alphabet incompatible avec le monde moderne quand l’Occident depuis 2 500 ans réussit à écrire avec à peine plus de vingt lettres. Les empires autocratiques et arbitraires meurent toujours d’ankylose et de pourrissement interne. Il leur manque le ressort, la créativité et la réactivité de la liberté.

Restons donc vigilants sans nous livrer pieds et poings liés à ce fragile tyran qui n’a pas compris que la liberté a été le secret du développement de l’Occident. Et revenons à nos fondamentaux plutôt que de vouloir le copier pour nous défendre de son agitation. La liberté rend fort alors que la soumission abaisse toujours.

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  • Il y a de bonnes choses dans cet article, mais le passage sur l’alphabet « casse » tout et donne l’impression que, finalement, l’auteur est juste un autre de ces occidentaux donneurs de leçons qui ne connaît le pays qu’à travers ce qu’en disent les médias.
    Imaginez que le français, l’anglais, l’allemand, l’italien, l’espagnol et le portugais aient chacun leur prononciation, qui rende chacune de ces langues inintelligibles pour un étranger. Mais imaginez qu’elles s’écrivent toutes de la même manière.
    Le chinois écrit, c’est ça : une manière unifiée d’écrire des langues aussi différentes que le shanghaien, le cantonais ou le mandarin.
    Mais j’imagine que pour l’auteur, tout ça, c’est juste du chinois…

    • Un peu simpliste votre point de vue: certes, un pékinois peut se faire comprendre (à peu près, car les écritures ne sont pas les même) à Hong Kong en écrivant sur un papier un texte hiéroglyphique avec un minimum de 5000 signes pour tout comprendre. C’est cette complexité qui rend qui rend le chinois superbe pour les sinologues et calligraphistes, mais si difficile à utiliser pour les autres. Sur ordinateur, à chaque mot, le système doit donner le choix entre plusieurs signes.
      Bef, votre critique est plus qu’à nuancer.

      • Pas vraiment de différence avec les systèmes qui équipent les ordinateurs de la plupart des commentateurs ici, et qui complètent les mots souvent plus à leur idée farfelue qu’à celle de celui qui écrit…

      • « Hiéroglyphique »? Par Osiris, ils sont fous ces Chinois!

      • Hong Kong (et Taiwan) sont des cas particuliers : au contraire de la Chine continentale ils n’utilisent pas au quotidien l’écriture « simplifiée ». Ce qui n’enlève rien au fait qu’un habitant de hong kong est capable de lire et de comprendre un texte écrit à Beijin, même s’il n’en parle pas la langue (envisageable pour Hong Kong).
        Pour le reste… si je ne me trompe pas 5000 signes peuvent être nécessaires pour lire un texte très pointu, de niveau universitaire, pour avoir une bonne compréhension d’un article de journal il suffirait d’environ 1300. Pour l’anecdote il en existerait au total plus de 15000, certains n’existant plus que dans des noms propres.
        Dans tous les cas, cette « complexité » que vous semblez fustiger est largement compensée par la technologie. Pour un natif, l’utilisation d’un clavier n’est pas une option. Le pinyin (transcription officielle), bien que pensé pour à terme remplacer ces « caractères barbares » et « faire entrer la Chine dans la modernité » – comme quoi l’idée d’imputer le retard du pays à son système d’écriture était aussi partagé par les instances dirigeantes chinoises) est contre intuitif… mais la reconnaissance d’écriture manuscrite est bluffante, regardez un chinois écrire sur le clavier virtuel d’un téléphone, ils n’ont rien à envier à notre alphabet en terme d’efficacité.
        En fait, n’oubliez pas que cette langue est vivante, et utilisée au quotidien par 1.4 milliards de personnes. Il ne s’agit pas seulement d’une langue que des occidentaux « galèrent » pour apprendre (et j’en sais quelque chose, du haut de la petite centaine de caractères que je sais à peu près reconnaître…), cette langue est vivante et est utilisée, à l’oral comme à l’écrit. Avez-vous demandé à un chinois s’il trouve sa langue trop complexe ?

  • Yup l’écriture chinoise est une force de l’Empire du Milieu depuis toujours, tout comme la dominance d’une culture Han forte qui tolère les différences à la marge mais se considère comme référence universelle.
    Quant à l’impact des faiblesses le discours est à nuancer au vu du déclin de la liberté et des valeurs fondamentales de l’Occident. Si le colosse chinois a des pieds d’argile, le titan occidental pourrit par la tête.

  • la Chine ne s’est pas fait envahir par l’Occident au 19ème siècle par hasard…

    • La pomme était trop grosse pour les français et les anglais, même ensemble, ils se sont contentés d’en grignotter des petits morceaux (Hong Kong, les différentes concessions internationales à Shanghai…) et d’imposer les « traités inégaux » – quitte à piller et incendier un petit palais par-ci par-là. Si ça ne vous parle pas, c’est dommage, parce-que les chinois, eux, n’ont pas oublié.
      Idem, les japonais ont fait leur tentative au XXe, ça s’est assez mal passé pour eux.

  • « La liberté rend fort… »
    Il y a là inversion du rapport: la liberté n’existant pas par défaut, il faut sans cesse lutter pour la maintenir, sinon la conquérir. Et c’est donc la force qui rend libre, non l’inverse. La force de travailler, d’entreprendre, et de lutter pour elle.
    On s’abaisse certes à se soumettre, mais n’est-ce pas là une lapalissade?
    C’est par inaction, par indifférence, par ignorance inexcusable, et donc par faiblesse qu’on se soumet.
    Non, on ne naît pas libre, et la liberté est un devoir plus qu’un droit.

    • certes mais la liberté individuelle comme valeur incontournable d’une société c’est un peu autre chose..en somme le droit, il repose bien sur sur la force, mais sur une force collective non? il me semble que cce que vous décrivez s’apllique aussi à l’etat « sauvage »..

    • On ne naît pas libre ?
      Je pense qu’on ne peut pas l’affirmer aussi catégoriquement. On peut distinguer la liberté que procure ses propres capacités par le biais de l’autonomie, et le niveau des libertés dans la société.
      Par conséquent on peut naître libre ou pas du tout ou se trouver quelque part dans la gamme des nuances intermédiaires ce qui est plus vraisemblable.
      Ensuite au cours de la vie il y a des évolutions surtout permises ou non par la société.

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