Les Gilets Jaunes peuvent-ils nous conduire à plus de liberté ?

Frédéric Bastiat (image libre de droits)

Libéraux, il faut dépasser les étiquettes simplistes et comprendre qu’exiger comme le font les Gilets jaunes plus de pouvoir d’achat et des baisses de taxes n’est pas nécessairement antinomique ! OPINION

Par Philippe Fabry.

Le mouvement des Gilets Jaunes est l’occasion de nombreuses discussions dans les milieux libéraux, voire de déchirements quand il s’agit de jauger le mouvement et ses possibles débouchés : certains se félicitent d’entendre un appel à la baisse des taxes, et voient une révolte fiscale. D’autres pointent plutôt le fait que le mouvement soit soutenu à plus de 90 % par les électeurs du Rassemblement National et de la France Insoumise, et y voient par conséquent un mouvement collectiviste, qui ne pourrait déboucher que sur plus d’impôts et d’État.

Je ne vais pas entrer précisément dans ce débat, mais il m’est l’occasion d’exposer une réflexion que je me fais depuis un moment que je fréquente nos milieux libéraux et que j’ai assisté ou participé à des joutes verbales entre libéraux et socialistes ou communistes. Et je pense que cette réflexion, qui relève à la fois de la considération historico-politico-idéologique, et du simple examen de conscience d’un libéral militant, peut aider à appréhender ce mouvement de révolte qui a saisi notre pays.

Après plusieurs années de débats, j’ai constaté que les libéraux sont aussi prompts à traiter leurs contradicteurs de socialistes et de communistes que les socialistes et les communistes ont la fâcheuse habitude de crier à l’ultra-libéralisme. Et si nous autres, libéraux, aimons à ricaner des socialistes qui disent que tel régime ayant failli « n’était pas le vrai socialisme », il faut bien avouer que, lorsque l’on nous cite comme contre-exemple une mauvaise situation aux États-Unis ou dans un autre pays capitaliste, nous répondons de la même manière que ledit pays n’est pas un exemple de libéralisme. Ne devrions-nous pas nous méfier des étiquettes, y compris celles de libéral et de socialiste ? Ne sont-elles pas un lourd handicap dans la diffusion des solutions libérales ?

Deux idéaux-types

Pour ma part, dans mes écrits abordant ces questions, j’emploie toujours les mots libéralisme et socialisme dans des sens tirés de la lecture de Hayek, c’est-à-dire selon des définitions structurelles, pratiques, et non intentionnelles. Ainsi à la suite du grand auteur, il me semble qu’il faut plutôt considérer deux idéaux-types :

  • le libéral où la primauté est donnée à l’individu et à sa liberté, et qui tend donc à une intervention minimale de l’État, dans l’économie et ailleurs,
  • le socialiste pour lequel l’État tend à s’occuper de tout, tout régenter, tout planifier.

L’intérêt premier de ces définitions pratiques est qu’elles peuvent s’appliquer à des systèmes dont l’existence est antérieure à l’apparition des concepts de libéralisme et de socialisme, sans qu’il puisse s’agir d’un anachronisme. Mais un autre avantage décisif est d’écarter, pour appréhender ces deux ensembles idéologiques, des intentions qui animent leurs membres, leurs militants, leurs auteurs.

Pour autant, cet usage n’est pas toujours pertinent lorsqu’il s’agit de discuter et de convaincre des gens d’en-face, car il s’agit alors d’évoquer avec eux leurs intentions. Et, il faut bien le dire, si l’on se fie aux intentions, les choses sont extrêmement brouillées.

En effet, j’ai croisé bien peu de socialistes qui admettaient vouloir donner à l’État le pouvoir de tout régenter. Leurs buts apparaissent souvent comme étant l’émancipation individuelle, notamment vis-à-vis des contingences économiques. Et il faut se souvenir que le socialisme n’est historiquement pas moins lié aux courants anarchistes que le libéralisme. Un Proudhon a pu dire dans sa vie « la propriété, c’est le vol » et « la propriété, c’est la liberté ». Et songeons même à Karl Marx, pour lequel la dictature du prolétariat n’était censée être qu’une étape vers la « société autogérée »… laquelle, à y bien regarder, ressemblerait beaucoup, en pratique, au rêve des anarcho-capitalistes.

Révolutions russe et française

Poussons plus loin, et souvenons-nous que le gouvernement provisoire du socialiste marxiste Kerenski, dans la Russie de 1917, et avant le coup d’État bolchévique d’Octobre, fut en fait très libéral. Or la Russie, ainsi que je l’ai déjà écrit dans ces colonnes et plus abondamment détaillé dans mon dernier livre a vécu exactement le même type de mouvement révolutionnaire qu’avant elle l’Angleterre ou la France, et simultanément à elle l’Allemagne, par exemple.

Si l’on prend la comparaison avec la Révolution française, que les lecteurs de Contrepoints connaissent le mieux, Kerenski a opéré les réformes libérales que commirent chez nous les révolutionnaires de 1789 avec la fin des corporations et la réforme agraire que fut la confiscation des biens du clergé. Pourtant, les révolutionnaires français, Pierre d’Allarde et Isaac Le Chapelier, maîtres d’œuvre de ces réformes, en tête, étaient héritiers de la pensée des physiocrates et de Turgot. Comment se fait-il qu’un marxiste comme Kerenski ait porté les mêmes réformes qu’eux dans la Russie de 1917, au moment où elle engageait à son tour sa rupture avec l’Ancien Régime ?

Restons en Russie, et considérons le phénomène suivant : en 1917, les Bolchéviks de Lénine prennent le pouvoir et mettent en place une série de mesures collectivistes, qui vont plonger le pays dans un désarroi complet mêlant hyperinflation, effondrement de la production, chute de l’espérance de vie. La même chose était arrivée en France avec les Jacobins de la Commune Insurrectionnelle de Paris de 1792, la crise des assignats, la Loi du Maximum de la Convention et la guerre civile.

C’est un événement typique du mouvement de révolution, la mise au pas de l’assemblée représentative issue de la tentative démocratique du régime déchu (Constitution de 1791, Gouvernement provisoire russe) par les révolutionnaires radicaux (en France les Jacobins, en Russie les Bolchéviks), et la mise en place durant quelques mois ou années de politiques collectivistes qui plongent le pays dans la tourmente. À chaque fois ces politiques radicalement contraires aux premières mesures, libérales, de la Révolution, ont pourtant pour justification les mêmes idées : les Lumières en France, le marxisme en Russie.

La Russie d’après l’URSS

Or, un tel enchaînement se retrouve aussi dans la Russie post-URSS, avec la crise constitutionnelle de 1993, lorsque Boris Eltsine a fait tirer au canon sur la Maison-Blanche abritant le Congrès des députés du peuple de Russie, qui avait prononcé sa destitution, après qu’il eut en toute illégalité prononcé la dissolution dudit congrès, lequel avait amorcé les réformes libérales dans le cadre de la Perestroïka.

Il est remarquable de noter que la vision défendue par Eltsine et ses partisans était la poursuite de la « thérapie de choc » économique menée par Iegor Gaïdar, idéologiquement à l’opposé du communisme poursuivi par les Bolchéviks de Lénine lors d’Octobre rouge, puisqu’il s’agissait d’instaurer brusquement et définitivement non pas le communisme, mais le capitalisme, mais que ces mesures exactement opposées eurent exactement le même effet : hyperinflation, effondrement de la production, chute de l’espérance de vie, confiscation de l’économie par des oligarques.

Allons plus loin : de fait, si l’on va au fond des choses, l’appel à la mise en commun des moyens de production est-elle autre chose qu’un rêve d’actionnariat universel ? Les ouvriers de l’usine qui ont un rêve communiste ne souhaitent-ils pas, la plupart du temps, être en réalité actionnaires de cette usine ?

Cela pourra faire bondir mes lecteurs mais je leur demanderai de bien réfléchir à la chronologie historique : pourquoi le socialisme est-il apparu au XIXe siècle, après le libéralisme, pour finalement produire, lors de la révolution de 1917, des résultats similaires ainsi que je l’ai rappelé ci-dessus ? (Note : qu’on ne me dise pas que ce n’est pas le cas parce que le communisme a persisté jusqu’en 1991, cela est un accident historique lié à l’agression allemande contre l’URSS qui a permis de fonder la légitimité de Staline et du Parti sur autre chose que la seule idéologie léniniste ; sans elle, la Russie aurait cessé d’être communiste dès les années 1950 mais ce serait trop long à démontrer ici).

Le rêve capitaliste

Parce que le rêve capitaliste, la propriété individuelle, la liberté, est un rêve universel des hommes, et qu’en définitive l’idéologie socialiste originelle — je ne parle donc pas de la pratique et de la définition d’Hayek — est l’expression du désir capitaliste des oubliés du capitalisme, ces ouvriers du XIXe siècle qui n’avaient pas accès à la propriété – ce que Marx désignait, précisément, comme le prolétariat.

Lorsque Guizot, dans les années 1840, répliquait à ceux-ci, qui réclamaient l’extension du droit de suffrage par la diminution du cens, lequel n’autorisait le vote que des 2 % les plus riches de la population française, « enrichissez-vous par le travail et par l’épargne », l’injonction était totalement déconnectée de la réalité de la condition ouvrière.

Les revenus des ouvriers étaient insuffisants pour leur permettre d’accéder à l’actionnariat et de s’enrichir, et cela notamment à cause des politiques conduites par des gouvernements aux mains des grands propriétaires fonciers et des grands capitaines d’industrie : le protectionnisme interdisait aux salariés français l’accès aux produits britanniques à moindre coût, et la politique de répression des « masses laborieuses » permettait de maintenir des salaires bas.

Il faut en effet se souvenir que, si les législations portées durant la Révolution par Allarde et Le Chapelier, toujours en vigueur au XIXe siècle, interdisaient les syndicats patronaux et ouvriers, la réalité était que face à des ouvriers durement réprimés dans leurs tentatives de coalitions, le grand patronat avait en fait le plus puissant des syndicats : le gouvernement, l’État lui-même. Contraire, donc, aux intentions des décret d’Allarde et loi Le Chapelier. C’est dans ce contexte qu’est née l’idée « d’exploitation capitaliste » : un capitalisme confisqué par les plus gros, avec l’assentiment tacite des petits propriétaires craignant le désordre social.

Rêve ouvrier de la propriété

Prêtons attention à ce que disait Frédéric Bastiat de ce rêve ouvrier de l’accès à la propriété : « Il suit de là que l’intérêt fondamental des ouvriers est que le capital se forme rapidement ; que par leur prompte accumulation, les matériaux, les instruments et les provisions se fassent entre eux une active concurrence. Il n’y a que cela qui puisse améliorer le sort des travailleurs. Et quelle est la condition essentielle pour que les capitaux se forment ? C’est que chacun soit sûr d’être réellement propriétaire, dans toute l’étendue du mot, de son travail et de ses épargnes. Propriété, sécurité, liberté, ordre, paix, économie, voilà ce qui intéresse tout le monde, mais surtout, et au plus haut degré, les prolétaires.

À toutes les époques, il s’est rencontré des cœurs honnêtes et bienveillants, des Thomas Morus, des Harrington, des Fénelon, qui, blessés par le spectacle des souffrances humaines et de l’inégalité des conditions, ont cherché un refuge dans l’utopie communiste.

Quelque étrange que cela puisse paraître, j’affirme que le régime propriétaire tend à réaliser de plus en plus, sous nos yeux, cette utopie. C’est pour cela que j’ai dit en commençant que la propriété était essentiellement démocratique. » (Pamphlets, Propriété et spoliation, 4ème lettre).

De la même manière qu’Hayek définissait le fascisme comme le socialisme des oubliés du socialisme (pratique), le socialisme (intentionnel) devait être le capitalisme des oubliés du capitalisme.

Il n’est donc pas surprenant, en fin de compte, que des mouvements portant en apparence des revendications collectivistes accouchent en réalité de réformes libérales… et inversement, que des revendications libérales accouchent en fait d’un capitalisme de connivence.

Il me semble, donc, que nous autres libéraux, dans nos débats avec les socialistes, et avec tous les autres, devrions prendre conscience du poids excessif des mots qui divisent souvent sans raison et empêchent de saisir, derrière ceux-ci, des aspirations et des attentes, des buts poursuivis qui peuvent en réalité être exactement similaires.

Que faire ?

Plus encore, nous devons prendre garde à ne pas devenir otages de mots ou de concepts. Par exemple « faire payer les riches » fait bondir tout libéral, mais si le riche visé est un capitaliste de connivence, qui se maintient par la subvention, et obtient des avantages de l’État en intégrant quelques énarques dans son conseil d’administration, est-ce bien injustifié ? Le libéral ne devrait-il pas plutôt, dans ce cas, prendre le parti du petit commerçant propriétaire de sa boutique, qui n’aura jamais accès au piston d’un énarque, qui ne peut pas faire d’optimisation fiscale et qui exige que l’on fasse payer cet autre plutôt que lui-même ?

Ainsi, pour revenir et terminer sur ce mouvement des Gilets Jaunes qui m’a poussé à écrire cet article, il me semble que cette autre perspective peut permettre de dépasser les étiquettes simplistes et comprendre qu’exiger plus de pouvoir d’achat et des baisses de taxes n’est pas antinomique, pour peu que l’on cesse de juger a priori que celui qui demande plus de pouvoir d’achat demande qu’on lui donne de l’argent, et que l’on considère qu’il veut peut-être seulement qu’on arrête de lui en prendre ; ou bien que celui qui exige que l’on fasse payer le riche appelle peut-être simplement, comme son ancêtre de 1848, à ce que cesse le capitalisme de connivence, pour revenir à ce vrai capitalisme qui finalement, comme le disait Bastiat, est le vrai communisme.