L’extrémisme qui risque de bouleverser la France

Manifestation anti-Acta By: Frédéric BISSON - CC BY 2.0

L’égalité réelle, la religion médiatique et la trahison des clercs ont fait reculer la rationalité, l’esprit critique, au profit de l’obscurantisme et des vérités médiatiques.

Par Thierry Foucart.

Le président Donald Trump a pris ses fonctions le 20 janvier 2017, et le président Emmanuel Macron le 14 mai de la même année. Le premier a été élu contre Hillary Clinton, candidate de la gauche américaine, et le second contre Marine Le Pen, candidate de l’extrême-droite : Macron étant proche de la gauche américaine et Trump de l’extrême-droite française, les élections ont donné des résultats inverses aux États-Unis et en France. Pourtant, il y a un point commun : c’est l’élection de candidats complètement nouveaux sur la scène politique.

La même année, le vote des milieux populaires au referendum organisé au Royaume Uni a provoqué la sortie de cet État de l’Union européenne et les élections italiennes ont donné un gouvernement reposant sur une alliance étrange entre le mouvement cinq étoiles et la ligue du nord, dont le seul point commun à leurs programmes est l’arrêt de l’immigration et de l’accueil des réfugiés. En Allemagne, les écologistes et l’extrême-droite progressent fortement aux dépens des chrétiens-démocrates et des socio-démocrates, qui paient le prix de leur politique d’accueil des réfugiés dont Angela Merkel est à l’origine. La droite nationaliste et l’extrême-droite sont très présentes dans de nombreux autres pays membres de l’Union européenne, en particulier en Europe de l’est.

Un bouleversement politique dans les démocraties occidentales est visiblement en cours. Il est caractérisé par l’échec et parfois même la quasi-disparition des partis qui se sont succédé au pouvoir depuis la fin de la seconde guerre mondiale, qu’ils soient de droite ou de gauche, et les progrès des extrémismes. Il montre une évolution des mentalités : les populations ne croient plus les élites dont s’inspiraient les partis établis de longue date et sont devenues sensibles aux arguments démagogiques.

Une explication

Cette évolution est la conséquence de plusieurs facteurs communs à l’ensemble des pays démocratiques et qui interagissent les uns avec les autres.

  • Le premier est l’influence des médias et des réseaux sociaux devenus juges de la vérité des faits, de la qualité des œuvres artistiques, littéraires, de la pertinence des analyses sociologiques et des réflexions philosophiques. Régis Debray, dont le témoignage pendant les guerres de Yougoslavie a été très contesté par des journalistes parce qu’il n’allait pas dans un sens voulu, « politiquement correct », compare ce pouvoir à celui d’une « religion médiatique » dont les clercs (les intellectuels engagés) et les prêtres (les journalistes) décrivent les évènements en fonction de leurs idéologies et de leurs intérêts. Les réseaux sociaux sont actuellement accusés de diffuser des fake news, de propager des rumeurs et de répandre des théories du complot. Ils ne se limitent pas à cela, et prennent une importance de plus en plus considérable dans la mentalité des populations, comme le montre le succès de certains sites de propagande idéologique, sectaire et même terroriste contre lequel on a du mal à lutter par des discours rationnels. La facilité d’échange par internet et la publication d’ouvrages relatant des expériences personnelles facilitent le regroupement des personnes concernées et créent un fait social, collectif, qui peut être le résultat d’une hystérie collective. Il faut ajouter bien sûr l’aspect positif de cette liberté d’expression qui donne aussi à des associations la possibilité d’alerter l’opinion publique sur un problème bien réel. Ces deux derniers points montrent l’importance de l’esprit critique malheureusement de moins en moins répandu dans les populations.
  • Le second point est le remplacement de l’égalité en droit par l’égalité réelle, qui fait disparaître la reconnaissance du savoir, de la compétence. On le constate dans les émissions de radio-télévision et sur les réseaux sociaux : n’importe qui prétend contredire un spécialiste – historien, philosophe, médecin, scientifique – à égalité avec lui. À la télévision, c’est un acteur de cinéma qui conteste les psychiatres dans leur traitement de l’autisme, un chanteur de variété qui exprime son désaccord avec un philosophe libéral, un animateur qui fait la propagande de l’antispécisme et du véganisme. Mais cette égalité ne concerne pas seulement les hommes. Sous l’influence du relativisme triomphant, c’est l’égalité des normes qui est en cours, égalité en valeur morale des religions, des comportements sexuels, des croyances… « Déclarer toutes les cultures égales, c’est ménager la susceptibilité de ceux qui sont issus de cultures étrangères1». En reconnaissant l’égalité en valeur morale de l’homosexualité et de l’hétérosexualité, l’État ménage de la même façon la susceptibilité des homosexuels. Dans ce dernier exemple, il pose un jugement moral sur la sexualité des individus, sur les cultures, et s’arroge une responsabilité dans la morale individuelle, ce qui lui permet de juger d’autres comportements sexuels : dans de nombreux pays occidentaux, l’inceste entre adultes consentants est interdit pour trouble à l’ordre public, et les clients des prostituées sont condamnés à des amendes pouvant être très élevées. Certaines idéologies, d’origine souvent américaine, vont même plus loin : l’antispécisme considère que l’animal vaut autant que l’homme, avec comme conséquence le véganisme. L’égalité réelle fait disparaître la reconnaissance des inégalités culturelles qui créent des élites dans des domaines spécifiques. Ces élites, dans le domaine de la culture et du savoir, ne sont pas innocentes de leur propre disparition : certaines en sont même responsables, en défendant le relativisme et l’égalité réelle qui les ramènent au niveau commun dans leur domaine de compétence.
  • Le troisième point est « La trahison des clercs », c’est-à-dire des écrivains, journalistes, philosophes, savants, etc. que Julien Benda fustigeait dès 1927. Cette trahison consiste à préférer le succès auprès de l’opinion publique et du pouvoir politique à la recherche de la vérité. Elle n’a jamais cessé : l’attrait de la notoriété et de l’argent pousse certains « clercs » à quitter une position inconfortable qui, à l’exemple de Socrate, consiste à être désintéressé et à ne rechercher que la vérité. C’est le débat classique entre Socrate et Gorgias, entre la dialectique, qui cherche à faire émerger la vérité par un dialogue argumenté rationnel, et la rhétorique, qui cherche à convaincre les auditeurs d’une prétendue vérité par n’importe quel moyen. Mais comment faire confiance à des écrivains, philosophes, journalistes comme Jean-Paul Sartre qui a volontairement caché la réalité soviétique pendant des dizaines d’années pour défendre sa conviction idéologique ? À des scientifiques, psychologues et sociologues qui justifient des idées en vogue répandues par des minorités, comme l’intégrisme féministe, l’antispécisme, le transsexualisme, le transhumanisme, le créationnisme, agissant dans leur intérêt personnel ou professionnel ? Une féministe qui défend l’idée d’un contrat écrit et signé avant tout rapport sexuel n’est pas crédible, et cette perte de crédibilité s’étend à toute son œuvre et dévalorise le féminisme dans son ensemble. Contrairement à ce que laissent entendre les media et les réseaux sociaux, beaucoup de gens ne partagent pas ces idéologies issues du relativisme, dont l’influence est « sensiblement moins forte dans le public que dans les milieux intellectuels et journalistiques »2. La « trahison » des clercs qui soutiennent ces idéologies ruine la confiance du public dans les travaux et réflexions des philosophes et scientifiques, même de ceux qui n’y participent pas.

L’égalité réelle, la religion médiatique et la trahison des clercs ont fait reculer la rationalité, l’esprit critique, au profit de l’obscurantisme et des vérités médiatiques. Le discours est maintenant valorisé non par son contenu, ni par la fonction, le travail, la puissance intellectuelle de celui qui le tient, mais par le succès auprès des faux clercs et par leur diffusion dans les médias. Les intellectuels n’étant plus crédibles, les partis politiques qui s’inspirent de leurs travaux perdent leurs électeurs. Le populisme (le bashing) dévalorise cruellement toute action et déclaration publique des pouvoirs en place et la démagogie commence dès que des partis offrent aux électeurs des solutions simplistes pour répondre à leurs pulsions et frustrations.

Le risque de l’extrémisme

Emmanuel Macron a remporté le premier tour de l’élection présidentielle grâce aux voix d’électeurs modérés de gauche, suffisamment nombreux par suite de l’impopularité du parti socialiste. Son élection au second tour a été assurée par le ralliement d’électeurs modérés de droite. Ce n’est pas son programme électoral qui l’a fait élire, ce sont deux points communs à ses électeurs : l’opposition à une classe politique au pouvoir depuis bien trop longtemps, malmenée par la justice pour des faits de corruption, incapable de toute réforme d’envergure, et la nécessité urgente de rétablir les finances publiques et d’engager une réforme profonde et indispensable de la France.

L’action qu’il a menée depuis son élection a été soutenue par cette majorité tant qu’elle a consisté à moderniser les structures économiques et sociales, même si sa politique économique a continué celle du gouvernement précédent dont il avait fait partie. Par contre, des contestations venant de cette même majorité apparaissent quand il envisage des actions de nature différente.

L’application du principe d’égalité réelle à la stricte parité homme/femme dans les postes de pouvoir, le soutien de Marlène Schiappa aux mouvements hystérisés Me too et  « Balance ton porc » qui pratiquent la délation à grande échelle, les jugements moraux institutionnels, la répression routière (135 euros pour défaut de ceinture de sécurité : 14 h de travail au SMIC pour une infraction qui ne peut pénaliser que celui qui la commet !), la fiscalisation ciblée des retraites, l’augmentation des taxes sur les carburants, les déclarations condamnant sans nuance le colonialisme… suscitent une opposition de plus en plus nombreuse parmi les électeurs mêmes d’Emmanuel Macron, soigneusement entretenue par ses détracteurs qui n’hésitent pas à recourir au populisme et à la démagogie.

L’urgence est le redressement économique et financier de la France et donc la réussite de sa politique économique. Il ne faudrait pas qu’il la compromette en faisant « en même temps » des réformes sociales contestées par ses électeurs modérés de droite ou de gauche. Il lui faut les convaincre de la justesse de ses décisions, et il ne peut le faire que si elles sont justifiées par l’objectif économique. En appliquant des réformes sous la pression d’idéologies qu’il partage peut-être lui-même, étant issu de la classe des « clercs »,  mais qui ne recueillent pas l’adhésion d’une partie importante de sa majorité, il prend le risque d’échouer sur les deux plans.

Son échec risquerait de placer la France dans la situation peu enviable de l’Italie ou des États-Unis. Ce risque justifie qu’il soit soutenu dans ses réformes économiques, mais il se met lui-même en danger. Le mieux serait évidemment qu’un parti libéral émerge enfin dans ce pays au fond socialiste qui en a bien besoin.

  1. Boudon R, 2006, Renouveler la démocratie, éloge du sens commun, Odile Jacob, Paris, p.49.
  2. Boudon R., op. cité, p. 45