Contre les fake news, vive le marché libre de l’info !

Légiférer contre les fake news, en plus d’être liberticide, ne résoudra pas la crise de la presse.

Par Nathalie MP.

L’année 2018 commence à peine et c’est déjà bien mal parti pour les libertés ! Dans ses voeux à la presse du mercredi 3 janvier dernier, Emmanuel Macron a annoncé un texte de loi contre les fake news (ou fausses nouvelles) en période électorale ainsi qu’un élargissement des pouvoirs du CSA à cet effet. Par un retournement du sens des mots particulièrement insidieux, ce tour de vis serait donné au nom des idées libérales contre les pratiques de « démocraties illibérales ». 

Si nous voulons protéger les démocraties libérales, nous devons savoir être forts et avoir des règles claires. C’est pourquoi j’ai décidé que nous allions faire évoluer notre dispositif juridique pour protéger la vie démocratique de ces fausses nouvelles.  (Voir vidéo, 45″)

Il existe certes de vastes régions du monde et de nombreux  pays qu’on peut aisément qualifier d’illibéraux et dont la presse brille surtout par son manque criant de liberté et sa ressemblance frappante avec la propagande étatique la mieux orchestrée. Les opinions dissidentes y sont pourchassées sans relâche et leurs auteurs, blogueurs privés ou journalistes, sont calomniés, arrêtés, fouettés et parfois assassinés.

Wikipédia censuré en Turquie

J’ai eu l’occasion de constater par moi-même que les autorités turques ont bloqué l’accès au site internet Wikipédia. Selon certains observateurs, la Turquie demanderait à l’encyclopédie en ligne de supprimer des contenus « soutenant des terroristes ».

Autrement dit, selon le point de vue d’Erdogan, Wikipédia répand des informations fausses qu’il est urgent d’interdire plutôt que d’en démontrer la fausseté, si fausseté il y a. Pour un dictateur, qui s’est en outre octroyé des pouvoirs renforcés par un référendum gagné de justesse où l’on ne compte plus les irrégularités, on tombe vite dans les fake news.

C’est pourquoi il est hallucinant et très préoccupant de voir Macron s’avancer, au nom de la protection de la liberté, sur une voie qui s’apparente de si près à celle de douteux démocrates, selon le schéma déjà observé pour la loi Renseignement et le maintien de l’État d’urgence pour lutter contre le terrorisme : pour mieux combattre les ennemis de la liberté, faisons comme eux, c’est-à-dire réduisons les libertés !

Défendre ses principes fondateurs

• Pour une démocratie libérale, « être fort » signifie être capable de s’en tenir à ses principes fondateurs. La répression doit s’appliquer aux atteintes aux personnes (y compris diffamation dans certains cas) et à leurs biens, mais à celles-là seules. La tenue de propos déplaisants tels que ceux de Dieudonné sur les Juifs ne peuvent donner lieu à des poursuites ou à une interdiction (que Manuel Valls  appelait de ses voeux).

En revanche, dans un contexte où la diversité des opinions et des informations est préservée, de nombreuses opinions contraires auront la possibilité de s’exprimer pour montrer combien les thèses de Dieudonné sont infondées et malfaisantes. C’est ce débat qu’il faut protéger, pas une liste étatique d’opinions admises, aussi mignonnes soient-elles.

Que vaut une « bonne » opinion, si elle est la seule possible ? Comment être certain qu’une fausse nouvelle ou une « mauvaise » opinion est bien fausse ou mauvaise, si l’on ne peut pas la rejeter par nous-mêmes après analyse des différents arguments en présence ?

D’ailleurs, en quoi l’acteur étatique serait-il plus à même que nous de déterminer quelles informations et quelles opinions ont droit de cité, sauf à nous prendre tous pour de véritables imbéciles ? On voit combien la pente vers la propagande est glissante – et combien nos lois mémorielles constituent déjà un gros coup de canif dans la liberté d’expression.

De plus, l’expérience a montré à maintes reprises que toutes les tentatives d’interdiction n’ont jamais réussi à mettre fin à une pratique ou une rumeur et tendent au contraire à lui donner un surcroît d’intérêt.

En matière d’information et d’opinion, le public se demande naturellement ce qui se cache derrière l’interdiction, et nombre de personnes ont tôt fait de penser que si le gouvernement n’avait rien à se reprocher, il n’interdirait pas.

Conclusion : le gouvernement est coupable de ceci ou cela ; il cherche à se protéger en verrouillant l’information ; nous sommes tombés en dictature. Bref, l’interdiction renforce les croyances qu’elle voulait combattre et stimule les théories du complot.

C’est exactement ce qu’a pu constater Facebook. Régulièrement accusés de servir de trop bons vecteurs à la propagation quasi instantanée de fake news aux quatre coins du globe, les réseaux sociaux ont été sommés de faire le ménage chez eux. Les dirigeants de Facebook considèrent plutôt qu’ils n’ont pas à être « les arbitres de la vérité », mais ils ont commencé tant bien que mal à mettre des contrôles en place et butent sur l’irrésistible charme de l’interdit ou du sulfureux désigné comme tel :

Indiquer avec un drapeau rouge qu’un contenu est faux ne suffit pas à changer l’opinion d’une personne, et peut même avoir l’effet inverse.

Macron lui-même victime de fake news

• Étonnamment, les « déboires » de Macron lui-même avec les fake news, une en particulier, auraient dû lui montrer combien il est préférable d’affronter ce type d’information dans un contexte de liberté plutôt que dans le cadre d’une information administrativement restreinte. Lors du débat d’entre-deux tours de la présidentielle, Marine Le Pen, alertée par une info sortie quelques heures plus tôt, a lancé à Emmanuel Macron :

J’espère qu’on n’apprendra pas que vous avez eu un compte offshore aux Bahamas.

Si cette « nouvelle » a été rapidement et abondamment relayée sur les réseaux sociaux, elle a aussi motivé de multiples internautes, sites internet, journalistes, etc. à en retracer l’origine et à étudier les documents censés prouver l’existence d’un tel compte. Il a suffi de quelques heures pour la reléguer au rang de la fake news mal ficelée qu’elle était.

Finalement, Emmanuel Macron a été élu Président, les sites qui ont participé sciemment à la diffusion de cette info sont devenus suspects aux yeux de ceux qui recherchent la fiabilité, et Marine Le Pen, en plus d’avoir brillé par son incompétence pendant le débat présidentiel, est apparue comme une vulgaire colporteuse d’info non vérifiée.

S’il y avait eu une interdiction, l’information aurait circulé quand même, elle aurait été prise au sérieux par de nombreux internautes parce que diffusée par des sites interdits, et elle n’aurait jamais pu être contestée ouvertement et définitivement.

Le marché des idées

• L’information, la vie intellectuelle, les idées… forment un marché qui, comme tous les marchés, fonctionne d’autant mieux qu’il est libre. Tout marché qui commence à subir des distorsions, que ce soit par l’encadrement des prix, la distribution de subventions, un numerus clausus ou diverses autres réglementations, est un marché faussé qui génère tôt ou tard le mécontentement de ses acteurs.

Il en va de même dans le domaine des idées. À partir du moment où il est question d’encadrer certaines idées, d’en interdire d’autres et de favoriser certains thèmes, on débouche inéluctablement sur une vie intellectuelle en route pour l’appauvrissement.

Cette propension a vouloir éradiquer les fake news et les organes de presse ou sites internet qui les diffusent arrive au moment précis où les médias traditionnels, comme bien d’autres secteurs d’activité, se trouvent confrontés à une révolution technologique qui modifie complètement la pratique du métier. La généralisation du numérique dans nos vies a permis l’apparition de nouveaux acteurs de l’information qui entrent en concurrence directe avec eux.

L’obsolescence des médias

Le Monde, Le Figaro et leurs semblables se retrouvent dans la position des taxis face à Uber. Assurés de boucler leurs fins de mois grâce aux subventions plus ou moins bien camouflées de l’État français (aides directes + aide postale), ils vivotaient gentiment, sans sentir la moindre obligation d’améliorer leur offre. Mais des journaux en ligne sont arrivés, souvent avec un parti de spécialisation et souvent avec l’idée de s’intéresser à des sujets que la presse traditionnelle ne traitait jamais, soit par paresse, soit par idéologie.

À partir de là, comme pour les taxis ou l’hôtellerie classique, deux possibilités pour les médias : repenser complètement leur offre, faire acte d’indépendance et d’audace, renouveler le traitement des sujets, élargir leur champ intellectuel, chercher la précision dans la façon de communiquer les informations… afin de relancer l’intérêt des lecteurs ; ou faire du protectionnisme en déconsidérant la concurrence comme non fiable et en réclamant à l’État qu’il mette bon ordre dans tous ces prétendants médias.

C’est précisément ce qu’a fait le journal Le Monde. Plutôt que de laisser les lecteurs juger par eux-mêmes, son Decodex vous mâche le travail en classant les sites d’information en 4 catégories : fiable, moyennement fiable, pas fiable et satirique. Vous apprendrez sans surprise que les médias traditionnels allant de la droite bon teint à l’extrême-gauche sont fiables.

L’Humanité, qui tresse des lauriers à Che Guevara, est fiable. Le Monde s’auto-qualifie de « quotidien et site Internet d’information généraliste » (comme s’il n’avait pas ses partialités !) tandis que Le Figaro, tout en étant labellisé fiable, est brocardé « de droite ». Les sites satiriques sont à l’évidence satiriques. Le reste n’existe pas.

Macron comprend le problème à moitié

Emmanuel Macron se déclare naturellement très attaché à la liberté de la presse. Or le seul problème qu’il discerne dans la presse française serait les conflits d’intérêt entre actionnaires et rédactions :

 Les bouleversements dans l’actionnariat des médias suscite parfois une certaine inquiétude sur la liberté de la presse.  (vidéo, 30″)

Ces conflits d’intérêt peuvent effectivement exister, mais ils ne pèsent pas grand chose par rapport aux connivences qui lient souvent ces mêmes actionnaires avec l’État. De plus, dans un marché libre de l’information où de multiples positions peuvent s’exprimer, il est parfaitement normal d’avoir une « ligne éditoriale ».

Le véritable conflit d’intérêt réside plutôt dans les subventions que la presse française reçoit et dans l’existence d’un audiovisuel public qui représente 4,5 milliards sur les 10 milliards d’euros du budget 2018 du ministère de la Culture.

La seule façon de redonner confiance dans les médias, leur permettre de s’améliorer et trouver un modèle économique viable consisterait à supprimer complètement les subventions qu’ils reçoivent et à abolir la notion d’audiovisuel public.

La fin de la vie intellectuelle

Dans fake news, il y a news, c’est-à-dire « nouvelles », « information ». S’attaquer aux fake news, avec toute la subjectivité et tout le parti pris idéologique que cela comporte forcément, sans laisser les citoyens se faire un jugement par eux-mêmes dans un environnement médiatique ouvert et riche de nombreux débats contradictoires – cela reviendra, comme sur tous les marchés faussés, à créer de la pénurie et de la mauvaise qualité.

Dans le domaine des idées, cela correspondra obligatoirement à un appauvrissement de l’information et de la vie intellectuelle. Les démocraties ainsi arbitrairement « protégées » des fausses nouvelles n’auront plus grand chose à envier aux pratiques des pays pour lesquels la liberté ne signifie rien.

Cet article a été publié une première fois le 10 janvier 2018

Sur le web