Législatives en Italie : la leçon anti-européenne adressée à la France

Matteo Renzi (Crédits : Palazzo Chigi, licence CC-BY-NC-SA 2.0), via Flickr.

Les élections législatives en Italie offrent une leçon à la France et à l’Europe sur la montée du sentiment populiste et anti-européen.

Par Vincent Feré.
Un article de Trop Libre

Lors des élections législatives du 5 mars dernier, les Italiens ont placé en tête de leur camp respectif deux partis populistes, antilibéraux et anti-européens : le Mouvement cinq étoiles d’Alessandro Battista et la Ligue d’extrême droite de Matteo Salvini. Un tel résultat chez un voisin si proche, membre fondateur de l’Europe, aurait dû être un coup de tonnerre dans le ciel politique français et européen.

Or il n’en a rien été. Sans doute même les Français sourient-ils de cette incorrigible Italie, championne de l’instabilité politique, demeurée attachée aux « jeux, poisons et délices » (de Gaulle) du régime parlementaire quand la grande sœur française qui s’apprête à fêter les soixante ans de la Cinquième République y a depuis longtemps renoncé.

La France et l’Europe auraient pourtant tort de ne pas méditer les leçons italiennes : et si en effet l’Italie plutôt que le symbole du passé était le miroir de l’avenir ?

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Une leçon pour la France

Le gouvernement italien lourdement sanctionné le 5 mars n’a pas démérité dans son entreprise de redressement économique du pays. Certes l’Italie, comme la France, affiche encore des performances inférieures à celles de la zone euro. Néanmoins, entre 2016 et 2017, la croissance italienne est passée de 0,9 à 1,4%, le déficit public a reculé de 2,5 à 1,9% et le taux de chômage de la population active a baissé de 11,8 à 10,8%. La France peut elle aussi s’enorgueillir de résultats relativement comparables avec un déficit ramené à 2,7% du PIB, une croissance à la hausse (1,9 % en 2017 contre 1,1 en 2016) et une diminution du chômage la plus importante depuis le premier trimestre 2008, avant la crise financière.

Et pourtant, ces bonnes statistiques n’ont pas empêché le naufrage du Parti démocrate au pouvoir en Italie. Crédité de moins de 20% des suffrages, il est nettement distancé par le Mouvement cinq étoiles et il est talonné par la Ligue d’extrême droite. Qu’il devance Forza Italia de Berlusconi (moins de 18%) n’est pas, dans ces conditions, une consolation.

Le désaveu est cinglant pour un parti qui, à l’image d’En Marche, regroupe les héritiers de ceux qui ont dominé la vie politique italienne de l’après-guerre, le PCI et la Démocratie chrétienne, et qui avait commencé, depuis cinq ans, à concrétiser les réformes demandées par l’Union européenne comme est en train de le faire le gouvernement français.

Il y a sans doute là une leçon qui n’est guère réjouissante pour la France. Beaucoup de bons esprits voient en effet dans la réussite de la présidence Macron le meilleur moyen pour le pays d’échapper à Mélenchon et Le Pen alors qu’il les a placés quasiment à égalité avec leurs concurrents lors de la présidentielle de 2017, l’élection de la dernière chance.

L’exemple italien devrait les inciter à réfléchir : de bons indicateurs macroéconomiques ne font pas une politique. Et le succès des réformes n’a pas suffi en Italie à endiguer l’inexorable montée des populismes dont certains politologues persistent pourtant à annoncer le déclin en France !

Auraient-ils donc oublié au passage que la géographie, cette mère de la science politique depuis André Siegfried, n’incite pas, elle non plus, à l’optimisme : il y a bien deux Italie comme il y a deux France : à la France périphérique  (C Guilluy) qui se tourne vers le vote populiste correspond l’Italie du Sud, historiquement la plus pauvre qui soutient majoritairement le Mouvement cinq étoiles et à la France des grandes métropoles qui s’est mise « en marche » fait écho l’Italie du Nord, la mieux intégrée à la mondialisation qui apporte encore ses suffrages aux partis de gouvernement même si la Ligue commence à les y concurrencer. Or rien n’indique, de part et d’autre des Alpes, une réduction de ces clivages malgré les bonnes performances de l’économie.

Si donc les États sont impuissants à réduire les fractures sociales, territoriales, politiques qui nourrissent les populismes antilibéraux et antieuropéens, les libéraux et les Européens doivent alors se mobiliser pour sauver une Europe seule à même de relever les défis qui se posent aux nations du Vieux Continent mais désormais menacée par l’obstination de ses membres à ne pas renoncer à leur souveraineté nationale.

Une leçon pour l’Europe

De ce point de vue l’Italie est également un cas d’école pour l’Union européenne. Ironie de l’histoire en effet, vu de Bruxelles, ce pays qui fait des efforts et obtient des résultats encourageants passerait presque pour un bon élève mais si l’Europe est satisfaite de l’Italie, les Italiens eux se défient fortement de l’Europe comme en témoignent les résultats du 5 mars. Or l’Union européenne ne se fera pas sans les peuples et elle risque même de se défaire sans eux. Dans un article de politique fiction volontairement provocateur, l’historien Sylvain Kahn évoque ainsi l’alliance « improbable, contre-nature mais tentante » entre le Mouvement cinq étoiles et la Ligue « qui pourraient se retrouver pour une durée déterminée sur l’essentiel : la réforme de l’UE dans un sens souverainiste et une politique migratoire xénophobe caractérisée par des expulsions à grande échelle ». Et de conclure : « une coalition à deux renverserait toutes les quilles de l’Europe (…) Une fois encore l’Italie serait le laboratoire et l’avant-garde des évolutions politiques en Europe1 ». L’Italie miroir de l’avenir donc, mais pour le pire, comme au début des années vingt avec le fascisme. L’Italie ou la vaine restauration de la souveraineté nationale en Europe alors que pour redonner aux peuples européens leur souveraineté, il faut qu’elle s’exprime à l’échelle de l’Union.

Une fois encore l’exemple italien mérite d’être médité. On a ainsi justement fait le lien entre la crise migratoire dont souffre l’Italie et la montée du vote populiste. Or c’est l’absence de volonté des autres membres de l’Union européenne d’aider leur partenaire qui explique la situation. Mais par un étrange et dangereux paradoxe, les Italiens rendent l’Europe elle-même responsable de leurs maux et expriment leur défiance envers elle en votant pour les partis populistes qui menacent son existence alors qu’elle est la seule réponse possible au défi migratoire.

La leçon italienne, c’est donc qu’il faut que les États membres renoncent à leur souveraineté qui n’est pas à la hauteur des enjeux qui attendent leurs nations s’ils ne veulent pas que l’Europe se dissolve. Peut-être d’ailleurs les nations y sont-elles davantage prêtes que les États et leurs dirigeants. Qui osera alors « demander aux citoyens européens s’ils souhaitent une politique étrangère, fiscale, sanitaire, sociale, de défense ou d’immigration commune ? » Qui osera « plaider pour que les dirigeants soient responsables devant les peuples ? » Car « il ne faut pas imposer l’Europe aux peuples. Il faut que ces derniers puissent la comprendre et y adhérer2 ». Et Simone Rodan-Benzaquen de conclure : « il est minuit moins une en Europe ».

 

Sur le web

  1.  The Conversation, le 05/03/2018.
  2.  Figaro Vox Tribune, le 07/03/2018.