Renouveler la démocratie

Raymond Boudon sur l’individualisme et la rationalité : biais et édulcorations

Par Alain Laurent

Le livre de R. Boudon, Renouveler la démocratie – Eloge du sens commun (Odile Jacob, 2006) rassemble neuf textes récents de conférences ou issus d’articles déjà parus, souvent en rapport avec des ouvrages antérieurs ,et qui composent autant de chapitres consacrés en particulier à la critique du relativisme (ch. 1, 2 et 5 ; cf. The poverty of relativism, 2004) et l’exposé des théories de la rationalité (ch. 4 et 9 ; cf. Raison, bonnes raisons, 2003) – avec un retour sur l’anti-libéralisme des intellectuels français (ch.7 ; cf. Pourquoi les intellectuels n’aiment pas le libéralisme, 2004). Mais si comme d’habitude il y a beaucoup à retenir dans le propos de ce courageux et brillant penseur, ce qui mérite d’y être contesté n’est pas mince non plus. Outre l’agacement à la longue provoqué par la référence trop insistante à l’éternelle trinité Tocqueville-Durkheim-Weber (Durkheim étant de plus l’objet d’une interprétation fort sujette à caution…), on peut d’abord s’étonner de voir un auteur se déclarant adversaire de l’idéologie bien-pensante dominante se montrer si ouvert aux plus affligeants lieux communs politiquement corrects : l’intérêt général au sens de Rousseau qui n’est pas une illusion, l’obligation « de respect et de retenue pour les croyances d’autrui » (p. 31) et le fait de considérer comme un progrès moral  qu’ « on exige que la liberté d’opinion et d’expression ne s’exerce pas au détriment du respect d’autrui » (p.182) ou qu’on doive « s’abstenir de choquer des croyants » – merci pour Redeker . De même Boudon juge-t-il comme un louable « progrès moral » l’ « adoucissement des peines » pour les criminels, les « droits sociaux  et économiques» (quand on sait ce que cela recouvre en France !) et l’impôt sur le revenu (« une bonne chose » conforme au « sens commun », p.328) : si c’est cela la positivité du « sens commun » tant prisé par l’auteur, il y a de quoi préférer le non-conformisme du sens…individuel !

Mais ce sont les développements concernant l’individualisme et la rationalité qui suscitent le plus d’interrogations et de réticences du point de vue de l’individualisme rationnel.

Non, l’individualisme bien compris ne commence pas « nulle part » ni dès le début de l’humanité

Pour R. Boudon, qui prend là appui sur Durkheim, « l’individualisme ne commence nulle part » (p.164) dans l’histoire de l’humanité ; sous une forme ou une autre, éventuellement larvée, il serait même omniprésent depuis le début des temps. En effet, selon lui, « l’individualisme n’est pas une caractéristique de la seule société occidentale, qui serait apparu au XIV° siècle » et on ne saurait affirmer qu’ « il existe des sociétés ou des phases historiques où l’individu n’aurait pas conscience de son individualité, de sa dignité et de ses intérêts vitaux » (pp. 167 et 173). Prétendre le contraire relèverait d’une théorie « métaphysique », « culturaliste et historiciste ».

Voici autant de points qui ne tiennent qu’en donnant à l’idée d’individualisme un contenu singulièrement appauvri et édulcoré. Il ne suffit pas certainement pas d’avoir le sens de sa dignité (on peut en avoir une conception tribale) pour se poser en être séparé, distinct et exerçant sa souveraineté : en individu. Et la notion d’ « intérêts vitaux » peut parfaitement s’accorder avec des pratiques sacrificielles ou conformistes. Sauf à ne plus savoir ce que parler veut dire, il n’y a effectivement d’individualisme qu’à partir du moment où des individus refusent d’automatiquement se soumettre à l’emprise du groupe (des autres) et des traditions pour affirmer leur volonté d’autodétermination et d’indépendance morale, et librement choisir selon leurs préférences propres. Lorsque R. Boudon considère que l’exigence d’unanimité dans les groupes tribaux prouve que chacun y compte pour décider, on est dans le brouillage le plus total. C’est de l’exact contraire qu’il retourne : contraindre quelques dissidents, réfractaires ou déviants potentiels (il y en a eu très tôt, et tout le progrès est venu d’eux, et eux seulement : c’est cela le « miracle » de l’individualité) à renoncer à leur singularité en s’alignant sur les autres. S’il en allait autrement, l’idée de « tribalisme » primordial (une réalité au centre des conceptions de Spencer, K. Popper ou Ayn Rand…) n’aurait plus aucune validité en antithèse de l’individualisme véritable. Et ce n’est que lentement dans l’Europe médiévale que le holisme communautariste a commencé à un peu s’affaiblir sous les coups de boutoir des premiers individualistes bénéficiant d’un concours de circonstance unique dans l’histoire (ce qu’ont bien vu Louis Dumont comme Michael Oakeshot ou Georg Simmel…).

Non, il ne suffit pas d’avoir de bonnes raisons pour être rationnel

Selon Boudon, il n’existerait pas plus de conduites irrationnelles que de mentalité primitive ou magique. Car il suffirait d’avoir de « bonnes raisons » de faire ce que l’on fait pour se ranger du côté de la rationalité… « élargie » ou « limitée ». Voici qui est plutôt spécieux et controuvé. Avoir des « raisons » ne revient pas forcément à avoir raison – et encore moins à penser ou agir conformément à la « droite raison » comme on disait si bien à l’époque classique. Depuis Pascal, on sait que « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas », et depuis Freud que le propre de l’être humain est de savoir s’automanipuler plus ou moins (in)consciemment pour s’inventer de bonnes raisons de faire n’importe quoi ou d’adhérer à des croyances absurdes au regard du réel et sans tenir compte de l’enseignement de l’expérience, de rationaliser ses affects, ses pulsions et ses fantasmes pour disposer d’alibis capables de tout justifier : rien de rationnel en tout cela. Des données élémentaires qu’on est désolé de rappeler ; mais puisqu’elles sont en l’occurrence ignorées, force est d’en passer par là. Lorsque R. Boudon se réfère à Herbert Simons pour étayer sa thèse de la « rationalité limitée », il oublie étrangement de rappeler que ce remarquable auteur a associé celle-ci au fait que ce qui est le plus répandu au monde, c’est le DARL, le « docile à rationalité limitée ». Soit l’individu (ou plutôt le…non-individu !) passivement soumis à la hiérarchie et aux illusions groupales : on est toujours dans le registre du tribal et une rationalité si limitée qu’elle n’a plus grand chose de véritablement rationnel. On complètera que le DARL fait la paire avec le DARL – le dominant à rationalité instrumentale, dont les politiciens sont une bonne illustration.

Retour à l’individualisme rationnel

N’en déplaise à ce cher Raymond Boudon (qui dit tant de choses pertinentes par ailleurs), il n’y a certes de vraie rationalité qu’à condition de savoir mettre en œuvre des stratégies cognitives-opératives efficientes en vue d’atteindre des fins. Mais elles ne peuvent être élaborées qu’en interaction avec le réel, lequel doit être saisi dans son objectivité par une conceptualisation rigoureuse et au moyen d’autocorrections capables d’aller aussi bien contre les fantasmagories de la raison pure que le subjectivisme des « bonnes raisons » centré sur le principe de plaisir (la rationalité critique et autocritique, au sens de Kant et Popper). Tout le reste n’est que fariboles.

Si l’esprit individuel veut poser des fins en procédant sur le même mode (sinon, il n’est pas rationnel), il lui faut subordonner le premier niveau hypothétique (si je veux pleinement m’accomplir et satisfaire mon self-interest, il faut que je procède ainsi…) à un second, plus exigeant : l’impératif catégorique généralisateur. C’est-à-dire s’imposer de ne jamais traiter l’autre seulement comme un moyen au service de mes fins – l’autre étant un aussi un sujet en droit de poursuivre ses fins propres ; si je lui nie ce statut et cette sanctuarisation, je dois logiquement me la nier également à moi-même – et tout tourne au chaos et à l’incohérence. C’est cette rationalité axiologique qui fonde l’individualisme rationnel, exacte antithèse des farces et attrapes du « développement personnel ».

Source : Le Nouvel Individualiste, N° 2 –Février 2007, édité par José Luis Goyena et Alain Laurent.

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