Marine Le Pen ou l’opposante sans qualité

Marine Le Pen à Sciences Po en 2012 (Crédits Rémi Noyon licence Creative Commons)

Il s’est confirmé lors du débat de mercredi que Marine Le Pen serait non seulement une opposante du prochain gouvernement, mais une opposante sans qualité.

Par Nathalie MP.

Emmanuel Macron est une pomme de discorde au sein des cercles libéraux. Pour certains, il représente un renouveau, un espoir bienvenu de modernité et d’adaptation à notre monde en vive évolution technologique, économique et géopolitique.

Pour d’autres, il n’est que la forme renouvelée du socialisme qui se cherche dans une vaine deuxième voie depuis l’échec des expériences communistes du XXème siècle. 

• Pour ma part, j’appartiens plutôt à la seconde catégorie. Le programme d’Emmanuel Macron me laisse sceptique, car s’il est question de gérer efficacement l’existant, s’il est question de libéraliser ici ou là, s’il est question de donner plus d’autonomie aux particuliers et aux entreprises – « combiner un État bien dirigé avec un secteur privé dynamique » pour reprendre les mots de Renaud Dutreil, tout ceci reste contraint dans la vision immuable d’une France étroitement encadrée par l’État et dans l’illusion de politiques « volontaristes » pour imposer le changement.

Pas de remise en cause fondamentale

Nulle part n’apparaît la remise en cause fondamentale du monopole de l’État sur les choix des individus, notamment en matière de Sécurité sociale et d’éducation. Pire, en quelques endroits apparaissent des contraintes supplémentaires, je pense à cette récente idée aberrante de fixer le « prix juste » des produits alimentaires via des états généraux de l’alimentation.

La preuve formelle de ce non changement nous est apportée par les 60 milliards d’euros de baisses des dépenses publiques qu’Emmanuel Macron compte réaliser au cours de son quinquennat.

D’une part ces baisses ne se réaliseront qu’en « tendance », ce qui veut dire très concrètement (comme j’ai déjà eu l’occasion de l’expliquer à propos des budgets Sapin Hollande) que les dépenses continueront à augmenter, mais si possible moins vite qu’avant.

Recettes anciennes qui ne marchent pas

Et d’autre part ceci est assorti d’un plan d’investissement public de 50 milliards d’euros. Une relance, en d’autres termes. La bonne vieille recette keynésienne qui a si bien marché depuis toujours, à tel point que notre dette frôle maintenant les 100 % du PIB.

D’après moi, et j’ai déjà eu l’occasion d’en parler dans ce blog, notre déclassement économique, symbolisé par un chômage accroché depuis des mois à 10 %, pèse très lourd dans nos angoisses sur l’avenir de la France comme civilisation.

Comment être optimiste si l’on craint pour son emploi et si l’on redoute que nos enfants n’atteindront même pas le niveau de vie qui est le nôtre aujourd’hui ? Comment ne pas voir le reste du monde comme une menace, si l’on est toujours du côté des perdants ?

Changer le paradigme

Seul un changement complet de paradigme peut répondre à cela. Ce qu’on a fait depuis 20, 30 ou 40 ans, c’est la théorie du « il faut plus de moyens », c’est-à-dire dépenses publiques, impôts et dette. Ce qu’on n’a jamais essayé, ce qu’il faudrait mettre en oeuvre enfin, c’est  : baisse des dépenses, baisse des impôts, libéralisation du marché du travail, choc de simplification.

Le programme d’Emmanuel Macron, malgré de bonnes idées ponctuelles (la possibilité de négocier le travail au niveau de l’entreprise, par exemple) en est très loin. Seule une belle période de croissance mondiale dont on capterait les retombées pourrait masquer un temps les insuffisances de nos réformes de structure. C’est du reste ce que François Hollande espérait pour son quinquennat, mais ça n’a pas eu lieu.

Deux candidats aussi nuls l’un que l’autre ?

• Est-ce une raison pour considérer que si le débat d’entre-deux tours de mercredi soir dernier (vidéo complète en fin d’article) a été lamentable, minable, affligeant, navrant, et tout ce que vous voulez – je ne trouverai jamais assez de sombres adjectifs pour caractériser l’impression de descente incontrôlée dans la petitesse qu’il m’a laissé de la première à la dernière minute – est-ce une raison pour considérer que la faute en revient à deux candidats uniformément nuls et sans intérêt selon le verdict indifférencié du « pas un pour rattraper l’autre » ?

Selon moi, cette posture de renvoi dos à dos a tout d’une tentative de la dernière chance de noyer le naufrage personnel de Marine Le Pen dans un prétendu naufrage plus large englobant Emmanuel Macron au premier plan et toute notre vie politique au second plan.

Lamentable Marine Le Pen

Ce n’est pas ma lecture des choses.

D’entrée de jeu, Marine Le Pen s’est collé sur les lèvres le sourire aussi large que figé qu’elle arbore toujours lors des circonstances médiatiques d’importance. Comme je l’indiquais déjà dans un précédent article, faute de maîtriser un tant soit peu les sujets dont elle parle, notamment tout le volet économique – et le débat en aura offert une preuve supplémentaire – elle a utilisé de bout en bout son argument télévisuel choc : le petit sourire ironique plein de sous-entendu méprisant qu’elle adopte mécaniquement pour terrasser ses contradicteurs sans avoir à s’expliquer elle-même outre-mesure.

Et dès la première intervention, qui lui revenait par tirage au sort, elle a attaqué, en lisant ses « éléments de langage » sans grande discrétion :

M. Macron est le candidat de la mondialisation sauvage, de l’uberisation, de la précarité, de la brutalité sociale, de la guerre de tous contre tous, du saccage économique de nos grands groupes, du dépeçage de la France par les grands intérêts économiques, du communautarisme ; et tout cela piloté par M. Hollande.

L’ultra-libéral Macron ?

Manifestement acquise au précepte pédagogique qui enjoint de dire qu’on va dire, dire qu’on dit et dire qu’on a dit, elle nous a rejoué la scène avec quelques variantes et moult rictus pendant tout le débat.

Thème principal : Emmanuel Macron est un ultra-libéral piloté depuis l’Élysée par un socialiste, et il nous livrera en vrac aux puissances d’argent mondialisées, au communautarisme islamiste, à Bruxelles et à Madame Merkel.

Quel homme, ce Macron ! Socialiste et ultra-libéral à la fois ! Thèmes périphériques : banquier au cœur froid, insinuation sur un compte non déclaré aux Bahamas et gracieuse attaque concernant Madame Macron.

Incapable de se tenir, alors que M. Macron avait la parole pour conclure et disait « c’est cela que je veux pour la France, c’est cela que je mènerai », elle a tenu à confirmer son statut de mégère trois étoiles de la politique française en coupant le journaliste qui prenait congé des téléspectateurs pour lancer une dernière pique à son adversaire : « Avec François Hollande ? »

Pas d’esprit de finesse

Alors oui, Emmanuel Macron n’a pas mis longtemps à répliquer : « Vous avez démontré que vous n’êtes pas la candidate de l’esprit de finesse ». Et  il ne s’est pas privé non plus de rappeler qu’il y a un ou une Le Pen candidat à l’élection présidentielle française depuis plus de quarante ans. Ce n’est pas une attaque ad hominem, c’est la réalité du parti dirigé par le clan Le Pen & fille.

J’ai du mal à lui en vouloir. Je trouve au contraire qu’il a montré une belle résilience et une patience exemplaire face à cette femme qui cherchait à le faire sortir de ses gonds tout en se montrant elle-même d’une nullité navrante dès qu’on en venait aux sujets concrets.

Et je le crédite du fait d’avoir répondu aux questions prévues – sur l’éducation, sur le terrorisme etc… – de façon concise sans faire le cinéma invraisemblable de son opposante.

L’esprit de défaite de Marine Le Pen

Plus fondamentalement, il lui a fait reproche de promouvoir un esprit de défaite plutôt qu’un esprit de conquête. Quelles que soient les insuffisances que l’on peut reprocher à juste titre à Emmanuel Macron sur nombre de sujets, je trouve que cette vision de Marine Le Pen et des propositions du Front national est particulièrement juste  :

Vous portez l’esprit de défaite. Vous expliquez à nos concitoyens : ‘C’est trop dur la mondialisation pour nous, c’est trop dur l’Europe, donc on va se replier, on va fermer les frontières, on va sortir de l’Euro, sortir de l’Europe. Les autres y arrivent mais pas nous.’

Marine Le Pen avait si peu à proposer qu’elle a préféré consacrer sa « carte blanche », c’est-à-dire un dernier thème laissé au choix des candidats pour un sujet particulier qui leur tient à coeur, à la relance de son crin-crin anti-Macron :

« Je n’ai pas de thème choisi, c’est une philosophie générale, M. Macron. La France que vous défendez, c’est pas la France, c’est une salle de marchés … »

L’obsession anti-libérale de Marine Le Pen

Il y a une semaine, juste après les résultats du premier tour, je souhaitais que le score de Madame Le Pen le 7 mai prochain soit le plus bas possible afin de ne pas lui laisser tout le champ d’une opposition désespérément anti-libérale au futur gouvernement. Il s’est confirmé lors du débat de mercredi que Marine Le Pen serait non seulement une opposante, mais une opposante sans qualité.

Les législatives de juin seront donc absolument cruciales pour notre future vie politique et pour restaurer à notre débat public un peu du niveau qui s’est complètement effondré mercredi sous les « éléments de langage » perpétuellement ressassés pendant deux heures et demi par Madame Le Pen.

La majorité de Macron

La bonne nouvelle, c’est que les projections en sièges commencent à sortir. D’après une étude publiée par Les Échos, Macron ne serait pas loin de former une majorité, la droite et le centre, sans atteindre la cohabitation (idée folle) vantée par Baroin, garderaient une puissance d’opposition non négligeable, le FN aurait du mal à dépasser les 25 / 30 députés et le PS canal historique comme l’extrême-gauche seraient réduits à leur plus simple expression.

Questions en suspens : qu’est-ce que l’opposition ainsi constituée va faire de son pouvoir d’opposition ? Où et comment les libéraux vont-ils pouvoir peser sur les choix de la France ?

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