CSG : les retraités sacrifiés

Old people sign By: Richard Riley - CC BY 2.0

Il est manifestement très difficile à un jeune et brillant financier qui a gagné et dépensé 3,3 millions d’euros en 5 ans de se mettre à la place de retraités qui gagnent péniblement 40 à 50 fois moins que lui.

Par Thierry Benne.
Un article de l’Iref-Europe

Ainsi le Président, comme le Gouvernement n’en démordent pas, bien qu’avec une retraite moyenne brute de € 1 334 par mois en 2015 (DREES : Les retraités et les retraites – édition 2017 p. 54), on ne soit pas vraiment riche, les retraités sont d’incorrigibles nantis et ils seront donc les grands sacrifiés sur l’autel de la première loi initiale de finances du mandat Macron.

Ils ont en plus l’indécence d’avoir su réunir des patrimoines généralement supérieurs à ceux de leurs enfants et ils ont beau opposer l’explication de bon sens que le patrimoine croît naturellement avec le nombre des années d’épargne, rien ne vaut, rien ne passe au point qu’à travers leurs vaines protestations auprès du pouvoir, on croit presque retrouver le dialogue du loup et de l’agneau.

Pour la première fois, sans se gêner le moins du monde et en assumant effrontément son forfait, l’État pillera donc les retraites pour augmenter le pouvoir d’achat des salariés du secteur privé, qui pourtant ne sont pas tous dans le besoin et dont la plupart ne réclamaient nullement le rançonnement de leurs aînés.

Certains actifs ont en effet parfaitement réalisé qu’ils avaient une vocation irréversible à devenir des retraités comme leurs parents et que leur intérêt bien compris ne résidait pas dans l’affaiblissement de leurs futures retraites.

Quoi qu’il en soit et pour peu que leur pension excède le montant faramineux de € 1 200 par mois (1 700 pour un couple), tous les retraités (10 millions au moins) devront passer sous les fourches caudines de la nouvelle majoration de 1,70% de la CSG, sans percevoir aucune compensation en retour, ce qui explique l’exaspération perceptible lors des dernières manifestations pourtant exceptionnelles chez cette catégorie sociale.

Nous avons choisi de montrer l’injustice foncière et l’absurdité de cette mesure, d’abord par un bref exemple chiffré, ensuite par la suggestion de trois correctifs qui, à défaut d’être exhaustifs, paraissent évidents pour peu qu’on se soucie avec bon sens d’un minimum de justice sociale.

L’exemple chiffré

Nul besoin de compliquer les choses, on en restera à la seule application de la majoration CSG, en excluant tout calcul incident d’impôt sur le revenu et en négligeant l’infime réduction de base (la CSG est en effet assise sur 98,25% du brut salarial) qui complique les choses sans changer véritablement le résultat.

Soit un cadre supérieur gagnant un salaire brut de € 10 000 par mois. La réforme va lui permettre de gagner en année pleine :
10 000 x 12 x (2,40% chômage + 0,75% maladie – 1,70% hausse de csg = 1,45% net) = € 1 740.

Soit en face, un retraité percevant une pension mensuelle brute de € 1 201. En l’état actuel du projet, la réforme va lui coûter en année pleine :
1 201 x 12 x 1,70% = € 245.

Ce qui veut dire qu’il va falloir les efforts conjoints de :
1 740 / 245 = 7,10 retraités

dont les pensions se situent à peine au dessus du seuil de pauvreté (€ 1 015 euros en 2015) pour garantir à notre cadre supérieur le confort d’un gain de pouvoir d’achat annuel de € 1 740. On peut presque dire que ce seront les sacrifices et les efforts des plus pauvres qui, parce qu’ils sont les plus nombreux, contribueront majoritairement à arrondir l’argent de poche de notre cadre. En outre et c’est encore plus grave, ceci entraînera mécaniquement un déclassement de

– quelque 3,15% (=1,45% + 1,70%) des pensions des retraités inclus dans le périmètre de majoration par rapport aux salariés du secteur privé ;

– et sans doute de 1,70%, soit le montant de la hausse de CSG, envers les 5 millions et plus de fonctionnaires qu’on épargnera pour des raisons purement clientélistes, alors que le poids de leurs rémunérations prochainement revalorisées par de coûteux réaménagements de carrière ne cesse de croître en mettant en péril l’équilibre de nos finances publiques.

On remarquera que, même si on fait bouger la rémunération de notre retraité de quelques dizaines d’euros à la marge, l’ordre de grandeur et la conclusion du raisonnement ne sont pas affectés.

Assurément cet exemple est édifiant et il choque sans doute la plupart d’entre nous, mais on sait bien que même s’il joue sur les extrêmes, il n’est pas faux. Et on a du mal à croire que par simple inadvertance, par une réflexion un peu courte, on puisse ainsi tirer un trait aussi désinvolte sur plus d’un siècle de personnalisation de l’impôt et d’attention aux plus faibles.

Et qu’en plus, on puisse le faire sans même songer à un minimum de garde-fous, à un minimum d’égards pour la pauvreté et la précarité, qui auraient rendu l’abus plus présentable.

Les amendements à prévoir

Il s’agit bien entendu d’un service minimum conçu simplement pour atténuer l’inacceptable, et non pas pour le justifier. Trois mesures au moins sont à envisager (mais il en existe certainement beaucoup d’autres) que le Parlement serait bien inspiré d’examiner, sinon de retenir :

– Rehausser substantiellement jusqu’au montant de la retraite moyenne le seuil d’application de la hausse de CSG, de manière à ne frapper que les retraités ayant à peu près les moyens de faire face au sacrifice demandé et à tout le moins organiser un lissage entre € 1 200 et € 1 350/ mois pour assurer une transition raisonnable entre l’exonération et la majoration à taux plein ;

– Plafonner chez les actifs bénéficiaires la rémunération ouvrant droit à l’exonération de charges compensatrice, le surplus ne donnant lieu à aucun abattement net, car il n’est pas sain que l’enrichissement des actifs les plus aisés se nourrisse sans limite de l’appauvrissement des retraités les plus modestes ;

– Exempter de la hausse de CSG les retraités en hospitalisation de longue durée et surtout en EHPAD, dont les coûts de journée et autres frais de survie absorbent et bien souvent excédent la pension du retraité.

Le risque stupide d’une guerre des générations

Il est manifestement très difficile à un jeune et brillant financier qui a gagné et dépensé 3,3 millions d’euros en 5 ans de se mettre à la place de retraités qui gagnent péniblement 40 à 50 fois moins que lui et tout juste un peu plus que ce qui marque le seuil de pauvreté.

On n’aura garde d’oublier qu’en sus et avec le nouveau report de l’actualisation des pensions, les retraités devront faire (nouvelle avanie) cadeau d’un an de revalorisation de leurs pensions à la Sécurité sociale, alors qu’elle prélève toujours à la source la cotisation maladie dont ils ne sont pas exemptés.

Après la création en 2012 de la CASA immédiatement détournée de son objet, après plusieurs années de blocage des pensions, ces deux nouvelles mesures montrent que nos élites politiques ont clairement enclenché l’euthanasie financière des retraités, conformément d’ailleurs aux recommandations conjuguées de France Stratégie et du Comité de Suivi des Retraites (nous reviendrons prochainement sur son dernier rapport).

Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’au cours de ces premiers mois, le Président n’a pas bien au contraire manifesté d’empathie particulière ni envers les retraités, présentés abusivement comme des nantis, ni envers ces « gens de rien », qui ont statistiquement une fâcheuse tendance à se confondre tous les deux et qui focalisent si tristement la désinformation présidentielle.

On sent même poindre dans ces coups redoublés une certaine hargne envers ceux qu’à l’Inspection des Finances on appelle dédaigneusement « les rentiers », en oubliant tout simplement que ces « rentiers » ont auparavant et par leur travail reconstruit la France.

Certes et nous l’avions déjà remarqué, Monsieur Macron n’aime pas les retraités, c’est sans doute son droit, même si ce n’est pas vraiment ce qu’on attend d’un Président de la République, dont la vocation ordinaire consiste plus à rassembler qu’à diviser en ravivant en plus les relents nauséabonds d’un égalitarisme malsain.

Mais ce n’est bien entendu pas une raison pour s’en prendre aux vieux parce qu’ils peinent à manifester, ni pour faire n’importe quoi à rebours de la justice, du bon sens et du principe d’égalité aussi bien entre les contribuables qu’entre les âges.

Au risque de déclencher stupidement, au moment où notre système de répartition commence à sérieusement se fissurer, une guerre des générations dans laquelle le pays n’a rien à gagner.

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